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L'affaire de Damas (5 février 1840)

Mercredi 1 Février 2017 par Tarbout
Publié dans Regards n°855

Le 5 février 1840, le père Thomas de Campagniano, un moine capucin sarde, et son domestique, sortis de leur couvent à Damas, ne reviennent pas le soir dans leur établissement. 

 

Deux jours après leur disparition, une enquête est lancée par les autorités de Damas à l’instigation du consul français, le comte Benoît de Ratti-Menton, les capucins étant placés sous la protection de la France en vertu du régime des Capitulations.A Damas, la rumeur d’accusation de crime rituel se répand : les Juifs tueraient des chrétiens pour utiliser leur sang dans la préparation de la matza de Pâque. Le gouverneur de la ville ordonne l’arrestation de plusieurs Juifs, dont un barbier qui « avouera » le crime pour en finir avec les souffrances de la torture qu’il subit. Il livre une dizaine de noms de notables juifs de Damas, dont celui des rabbins Antebi et Salonicli. Le Consul français exige et obtient l’arrestation de tous les bouchers et de tous les fossoyeurs juifs de la ville. Il fait aussi prendre en otage 60 enfants juifs de moins de 12 ans.

Ce fait divers fait resurgir l’accusation de crime rituel, apparu en Angleterre au 12e siècle, toujours en vigueur dans l’Empire russe, mais ayant disparu de l’imaginaire antisémite occidental. Les catholiques grecs, c’est-à-dire les catholiques libanais, syriens et égyptiens de rite orthodoxe réactiveront en Orient ce type d’accusation au 19e siècle sous l’influence de prêtres européens, comme en témoigne la rumeur de Damas.

L’indignation est très vive parmi les Juifs d’Europe occidentale, notamment à Paris et à Londres où les Juifs ont appris l’affaire par des lettres reçues des succursales de la maison Rothschild à Beyrouth, Alexandrie et Constantinople. Ils se mobilisent pour défendre la cause de leurs frères de Damas. Une délégation juive emmenée par le Français Adolphe Crémieux et le Britannique Moses Montefiore se rend le 6 août 1840 en Egypte pour demander au vice-roi d’Egypte, Muhammad Ali, de proclamer l’innocence des accusés et de les faire libérer. Devant l’absence de preuves et le déni de justice, les prisonniers juifs sont finalement libérés et le sultan Abdülmecid Ier publie un firman innocentant les victimes.

Pour de nombreuses communautés juives d’Europe, l’affaire de Damas est un choc et nombreux sont ceux qui en concluent qu’il est nécessaire que les Juifs se dotent d’institutions politiques pour défendre leurs intérêts et ceux des Juifs des pays arabo-musulmans où ils ne bénéficient pas de l’égalité de droits et sont victimes de persécutions. C’est donc dans le sillage de l’affaire de Damas et d’autres affaires d’accusation de crime rituel que seront fondés à Londres en 1859, le Board of Deputies of British Jews, l’institution représentative du judaïsme britannique toujours active aujourd’hui, et l’année suivante, à Paris, l’Alliance israélite universelle, déployant également encore aujourd’hui une activité importante en matière d’éducation et de solidarité.


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par JacquesB PecherL - 1/03/2017 - 20:08

    Ce genre d'accusation a malheureusement été très souvent utilisée contre les Juifs considérés comme peuple déicide par les Chrétiens mais il ne faut pas oublier que les premières victimes de pareilles accusations furent les païens. Il suffit de se souvenir des commandos de St-Cyrille d'Alexandrie au Vème siècle de l'ère commune. Les païens ayant été quasi éradiqués et diabolisés, il ne restait plus que les Juifs comme religion non chrétienne. D'ailleurs, la montée de l’anti judaïsme s' est faite proportionnellement à la disparition du paganisme. Tout cela relance le débat de l'altérité dans les trois religions monothéistes où trop souvent la différence est perçue comme une menace beaucoup plus que comme une norme.