Livres

Adrien Bosc "Il s'agissait de saisir "l'instant d'un péril""

Mardi 2 octobre 2018 par Laurent David Samama
Publié dans Regards n°1030

Déjà récompensé du Grand Prix de l’Académie française en 2014 pour son premier roman Constellation, Adrien Bosc, éditeur à succès et jeune prodige de la littérature francophone, revient avec Capitaine (éd. Stock), l’un des livres les plus attendus de cette rentrée littéraire.

La genèse de votre nouveau roman est étrangement liée à une phrase de Leibniz sur le goût de l’ananas. Expliquez-nous...

ADRIEN BOSC Cette phrase m’a été citée par un ami, un peu ivre, un soir. Et d’ailleurs, je ne pense pas un seul moment que cette phrase n’est pas de lui. Des années plus tard, je suis invité par une connaissance à assister à une pièce de théâtre. Je lis sur l’affiche : « Nous ne saurions connaître le goût de l’ananas par le récit des voyageurs ». Je découvre dans le programme que c’est une citation de Leibniz. Elle signifie que ce n’est pas l’écriture, le récit, le compte-rendu qu’on nous fait d’un voyage qui nous donnera le goût de ce qu’on y voit, de ce qu’on y entend et de ce qu’on peut y apercevoir. Cela remet aussi en cause l’écriture et sa capacité à nous transmettre les sensations. Je me suis dit que c’était peut-être ça le sens du roman, de l’écriture, de la mémoire : c’est par la relation, par les récits que l’on compose ou pas, à travers un faisceau de spectres, une histoire, qu’on tente de livrer intact une sensation, un fragment de vie. Je souhaitais reproduire ce cheminement comme un pari en préambule, répondre à l’injonction de Leibniz. Peut-être, à la fin de la traversée, aurons-nous en bouche le goût de l’ananas et un peu du mal de terre.

Capitaine raconte la traversée entreprise, en 1941, par des savants, artistes et autres bourgeois, à bord du navire le Capitaine-Paul-Lemerle. Tous se hâtent alors de fuir une Europe gagnée par la barbarie. Comment se lance-t-on dans l’écriture d’un tel épisode ?

AB J’avais lu çà et là des récits de ce périple par les voyageurs, au début de Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss par exemple -des descriptions éparses, fragmentées, une image comme fantomatique, brisée d’un moment de l’histoire attestée par des récits, mais qui semblait comme emprunte d’irréalité- un point aveugle. Dès lors, le roman pouvait s’y glisser. La documentation, les récits accumulés, mais aussi l’enquête allaient constituer comme le squelette, bout à bout. Trois années de recherche et à la fin de cette enquête s’est imposée une forme, une sorte de calendrier de l’avent -l’image est sans doute la plus fidèle- derrière chaque case, date, une image, un homme, et de l’ensemble surgit un kaléidoscope d’odyssée. 

Par le biais des personnages d’Anna Seghers et de Claude Lévi-Strauss, la figure du Juif errant traverse votre roman. En quoi raconter les dilemmes de ces deux personnages permet-il d’appréhender la réalité du régime de Vichy ?

AB Il ne s’agissait pas de les raconter en biographe, mais plutôt de saisir « l’instant d’un péril ». Pour Anna Seghers, j’ai voulu parler de ce moment où elle décide de partir. Qu’est-ce qu’on décide d’emporter avec soi dans l’instant ? C’est une question obsédante pour les exilés allemands à Paris, que l’on retrouve dans son roman Transit. Je savais qu’elle avait oublié de prendre le manuscrit de La Septième Croix. L’instant de son péril est lorsqu’elle se rend compte que l’ensemble des copies a peut-être disparu. Derrière son histoire, c’est aussi celle des exilés allemands, intellectuels ou écrivains, traqués, internés dans les camps du Vernet ou des Milles, mais aussi la quête impossible des visas, d’ambassade en consulat, de compagnie maritime en association clandestine, qu’une blague circulant parmi les émigrés résumait : « Si Christophe Colomb avait dû réunir autant de documents, sans doute n’aurait-il pas découvert l’Amérique ». Pour Lévi-Strauss, c’est une autre réalité, celle d’un Juif français qui se découvre peu à peu, et comme il l’écrit, « gibier de camps de concentration ». Il revient du Brésil, prépare sa thèse au Musée de l’Homme, il est mobilisé, traverse la guerre comme un exode champêtre, réfugié d’abord à Montpellier, après la débâcle, il se rend à Vichy pour y obtenir l’autorisation de retourner à Paris gagner son poste d’enseignant, fraîchement nommé au Lycée Henri IV. Où il s’entendit répondre par le responsable de l’enseignement supérieur : « A Paris ? Avec ce nom, vous n’y pensez pas ! »

En bref

Voilà un livre qui doit autant à un concours de circonstances qu’à la ténacité de son auteur. Un roman par lequel Adrien Bosc signe son grand retour. Capitaine, donc... Une œuvre dense, écrite comme un quasi-carnet de bord, qui permet à son auteur de retracer l’itinéraire d’une communauté d’esprits éclairés fuyant la France de Vichy. Nous sommes alors le 24 mars 1941. Le navire le Capitaine-Paul-Lemerle quitte le port de Marseille. A son bord, l’image nette de ce que le régime de Pétain abhorre, des immigrés de l’Est, des républicains espagnols en exil, beaucoup de Juifs, quelques apatrides, des artistes décadents, des savants et des familles bourgeoises et cosmopolites. Destination(s) ? Pointe-à-Pitre d’abord. Puis New York pour certains, ou bien la République dominicaine, le Mexique. Ce que la bonne fortune offrira... Tout au long du roman, on croise des personnages hauts en couleur semblables à des figures de proue. Le surréaliste André Breton ; le jeune et déjà brillant Claude Lévi-Strauss ; l’écrivaine allemande Anna Seghers ; le peintre cubain Wifredo Lam ou encore le révolutionnaire Victor Serge. 

 
 

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