La JJL à Auschwitz

Voir Auschwitz, pour comprendre

Mardi 5 décembre 2017 par Géraldine Kamps
Publié dans Regards n°873 (1013)

La Jeunesse Juive Laïque organisait fin octobre son quatrième voyage à Auschwitz-Birkenau, guidé par Laurence Schram, spécialiste belge de la Shoah. Retour sur un voyage très attendu par les 15 jeunes qui y participaient et qui n’ont pu que déplorer le rythme impossible désormais imposé par le site pour accueillir ses deux millions de visiteurs annuels...

 

Ils ont lu les incontournables Journal d’Anne Frank, Si c’est un homme, Maus, mais aussi Elle s’appelait Sarah, Le garçon en pyjama rayé… Ils ont vu les La rafle, La vie est belle, participé à la Marche de Malines, visité pour certains le camp de Breendonk, en assistant aussi, à quelques semaines du départ, à la séance d’informations organisée à leur attention au CCLJ. Agés de 15 à 17 ans, les madrihim (moniteurs) de la JJL ont tenu à préparer ce voyage à Auschwitz-Birkenau, parce qu’ils le jugeaient indispensable dans leur parcours. « Parce qu’Auschwitz est une des traces de la Shoah », « parce que cette expérience, on ne peut la vivre qu’une fois », « parce que c’est l’histoire de notre famille et donc la nôtre », « parce que c’est rassurant de visiter Auschwitz entourés d’amis »…

Traces juives

Emmenés par Mathilde Neumann, directrice de la Maison des Jeunes, avec Laurence Schram pour guide, nous profitons de notre première après-midi pour arpenter les rues de Cracovie, en direction du ghetto Podgorzé. Notre regard ne peut se soustraire aux petites figurines en bois ou en terre cuite vendues dans les étalages de souvenirs, reproductions antisémites du Juif avec sa pièce d’or devenues de soi-disant porte-bonheur pour garantir la fortune de leurs acquéreurs. L’historienne nous resitue les événements : « Entre le 3 et le 20 mars 1941, les Juifs de la ville ont été obligés de déménager dans le ghetto, quittant Kazimierz où ils étaient majoritairement installés, le gouvernement général ayant décidé d’y établir son siège et de rendre ce quartier “Judenrein. Ils seront jusqu’à 18.000 Juifs à vivre dans le ghetto, entassés dans 320 logements, sur 15 rues. Cracovie, qui comptait un tiers de Juifs avant la guerre, n’en compte plus aujourd’hui que 300, sans avoir conservé aucune trace juive, ou presque », souligne-t-elle.

Nous nous arrêtons un instant devant l’entreprise de confection de vêtements de Julius Madrich, reconnu Juste parmi les nations pour avoir sauvé de nombreux Juifs, avec son associé, un employé, et l’aide d’un complice SS autrichien. Une autre halte devant la Maison Zucker, ancienne synagogue devenue galerie d’art contemporain, tout acte religieux étant interdit dans le ghetto. Laurence Schram attire notre attention sur la fabrique d’uniformes SS Optima, dont le lettrage en métal est resté présent sur la façade, avec cette cour arrière, cachée de la rue, dans laquelle 600 Juifs furent abattus par balle lors de la première liquidation du ghetto en juin 42. Nous passons encore devant le Service Social Juif, chargé de fournir au ghetto la nourriture et les médicaments nécessaires, jusqu’à la deuxième liquidation en octobre 42. Puis, à côté de l’Hôpital juif, qui parviendra un temps à éviter les contrôles, avant que les patients n’y soient finalement assassinés. Enfin, l’orphelinat, où une plaque rappelle le rôle joué par le pédagogue David Kurtzman, « Janusz Korczak » de Cracovie, qui accompagnera « ses » enfants jusqu’à la mort…

Une plaque, comme nous en verrons d’ailleurs plusieurs, fixées sur les façades de lieux longtemps oubliés, mais qui ont toutes les raisons d’être inscrits dans la mémoire collective de la ville. « Un vrai mouvement de conservation est en cours », assure Laurence Schram, qui observe une réelle évolution des mentalités depuis son premier voyage en 1995. « Les festivals de culture juive organisés en Pologne attirent de plus en plus de monde et ont suscité cette prise de conscience quant à l’importance des traces juives ». Notre visite s’achève tristement sous la pluie sur l’irréelle place Godi (Umschlagplatz), lieu de départ des Juifs du ghetto vers des camps alors situés à l’autre bout de la Pologne, Auschwitz n’étant pas encore opérationnel. Une place qui abritait à l’époque le siège des organisations juives de combat, transformée en 2005 en un mémorial, réalisé par un artiste polonais qui a choisi de rendre hommage aux victimes par une étonnante installation de chaises géantes, éloignées de plusieurs mètres les unes des autres, nous submergeant du poids de l’absence…

Hommage à ceux qui ne sont plus

La soirée précédant la visite d’Auschwitz-Birkenau sera l’occasion de revenir sur les nombreuses motivations des participants à ce voyage. Beaucoup d’attente pour une majorité d’entre eux, dont un arrière-grand parent a souvent été déporté et qui estiment que « c’est le bon moment pour découvrir ce camp et affronter cette réalité ». « On m’en parle depuis que je suis petite », confiera Lara, « nous avons le bon âge pour réaliser ce qui s’est passé ». « Les documentaires ne suffisent pas pour se rendre compte de ce qu’ils ont vécu là-bas », soulignera Johanna, tandis qu’Aaron parlera d’« un devoir, en tant que Juif ». « Tout le monde sait, mais voir les choses de ses propres yeux, c’est encore différent et important, que l’on soit juif ou non », ajoutera Noféïa. Et Avril de compléter : « Juifs, non-Juifs, nous devons aller là-bas en hommage à tous ceux qui y sont morts, à l’heure où resurgissent les négationnismes et où disparaissent les derniers témoins ».

Les questions posées à Laurence Schram permettront de redéfinir utilement ce qu’est un génocide, d’expliquer le passage de l’anti-judaïsme chrétien à l’antisémitisme racial « qui attribue au sang juif quelque chose d’intrinsèquement mauvais, nuisible, à éliminer », le symbole d’Auschwitz aussi, « mal choisi » selon l’historienne, puisque c’est à Birkenau qu’a été pratiquée en réalité la mise à mort industrielle. De souligner la distinction entre camp de concentration et centre de mise à mort, de revenir sur la résistance aussi, et la rébellion de quelques-uns qui ne pourra malheureusement empêcher la mort d’1,1 million de personnes à Auschwitz-Birkenau, dont 90% des Juifs, la grande majorité gazée dès la descente du train.

En arrivant à Auschwitz, le lendemain, nous comprenons vite que la visite sera malheureusement minutée, limitée à 1h45 en raison de l’affluence - quelque 2 millions de visiteurs par an ! Le débit de la guide locale qui nous est transmis par un casque est difficile à suivre, robotisé, dénué de toute émotion, accélérant au rythme du groupe qui nous précède et poussé par celui qui nous suit. A peine le temps de s’attarder devant les masses de cheveux entassées dans une vitrine, pas plus devant les tas de valises et les affaires personnelles que les déportés ont emmenées avec eux sans savoir ce qui les attendait. Les visiteurs parcourent le site au pas de course, avec parfois le commentaire de la guide sans l’image, le temps de rattraper celle qui file droit devant eux. La nôtre s’adoucira heureusement progressivement, à l’inverse de la pluie qui inondera Auschwitz tout au long de notre visite. Contraste aussi saisissant entre ce mur sur lequel plusieurs dizaines de prisonniers ont été fusillés, et la nature environnante qui a, elle, continué de vivre, comme tous les Polonais qui résidaient aux alentours, quitte à investir les maisons de certains dirigeants du camp après leur départ…

Faute de temps, toujours, nous devons faire l’impasse sur le Pavillon belge. Nous poursuivons notre course jusque Birkenau et sa célèbre porte, à travers laquelle se sont engouffrés les wagons, avant la sélection… Difficile de retenir son émotion devant ce qu’il reste des fours crématoires, explosés en urgence avant l’évacuation des camps, pour limiter les traces visibles de l’extermination à l’arrivée des Russes. La vue des latrines et le récit des nuits dans les baraquements transformés en « dortoirs » seront, de la même façon, difficilement supportables… Laurence Schram conclura la visite en nous emmenant, à quelques centaines de mètres de là, sur la Judenrampe, aujourd’hui bordée de maisons familiales et de jardins avec balançoire. Un lieu à peine renseigné et peu visité, pourtant essentiel dans la compréhension du processus puisque près d’un demi-million de Juifs déportés à Auschwitz (dont 25.000 Juifs de Belgique) descendront des trains sur ce quai entre le printemps 42 et mai 44. Avant qu’un nouveau rail ne soit construit pour mener les « voyageurs » à l’intérieur même de Birkenau, plus près des chambres à gaz.

Pour les générations futures

Après une première déception de ne pas avoir ressenti ce qu’ils avaient imaginé, de ne pas avoir pu réaliser, faute de temps, où ils étaient vraiment, ni s’être sentis écrasés par la symbolique du lieu comme certains le leur avaient annoncé, le débriefing de la soirée aura permis de relever aussi les points positifs de cette journée intense et riche en informations. Pouvoir enfin mettre des images sur leurs connaissances, avec l’importance d’en témoigner pour les générations futures. Se sentir encore plus concerné, après avoir vu jusqu’où l’humain peut aller. En se rappelant que « certaines personnes de notre famille ont peut-être, elles aussi, vécu des choses comme ça ». En ressentant encore plus de respect et d’admiration à l’égard des survivants.

Avec le souhait d’agir plus encore autour de soi, de se mobiliser. « Pourquoi n’écrirait-on pas une lettre à Auschwitz, pour que les suivants puissent profiter de plus de temps dans leur visite », proposera Johanna. « Ce voyage devrait être au programme de toutes les écoles », recommandera Noféïa. « Ce n’est pas juste une question familiale, c’est une question historique », conclura Avril. « C’est un voyage que tout le monde doit faire une fois dans sa vie. C’est un devoir qu’on a en tant qu’homme. Pour prouver que tout cela a existé. Pour que plus jamais cela ne se reproduise ».


 
 

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  • Par Myriam cohen - 13/12/2017 - 16:13

    J espère qu au retour de ce pèlerinage les membres de la jjl seront convaincus du lien inprescriptible qui unit les juifs à Jérusalem et qu ils en feront part au président du cclj.