Culture / Livres

Je lis, tu lis, ils écrivent...

Mardi 3 juillet 2018 par Henri Raczymow
Publié dans Regards n°886 (1026)

C’est le premier roman de Philip Roth (1933-2018) que j’ai lu, voici bien longtemps, vers 1970. J’ai voulu le reprendre dès l’annonce de la disparition de son auteur, à l’âge de 85 ans, après qu’il eut décidé d’arrêter d’écrire et que les jurés du Nobel l’eurent une fois de plus méconnu.

 

Comme il se doit, Alex Portnoy nous entretient d’abord de son père et de sa mère, dont les principes éducatifs furent bien répressifs et culpabilisants. Son père, agent d’assurances auprès des « Nègres », éternel constipé qu’aucune décoction ne parvient à soulager, non plus que les quantités d’All Bran et de pruneaux ingurgités chaque matin. La mère, « sainte patronne de l’autosacrifice », dont il est l’inévitable chouchou et qui l’appelle son amoureux.

La plainte continue (kvetch) à laquelle nous assistons est en réalité destinée au docteur psychanalyste Spielvogel. Les symptômes du narrateur tiennent en un mot : la culpabilité. Transmise évidemment par une mère inquiète, maladivement obsessionnelle. Une superlative mère juive. Encore ignorait-elle à quelle activité inavouable se livrait son adolescent de fils enfermé dans les toilettes, pendant que son père frappait à la porte, car ses kishkès semblaient se débloquer ! Ce jeune obsédé d’Alex Portnoy qui fantasme allègrement sur les shiksès grandit dans un quartier juif de Newark, New Jersey. Ah, toutes ces shiksès qui dessinent des huit sur la patinoire, « si somptueuses, si éclatantes de santé, si blondes » ! Alex rapporte constamment des « A » de l’école, excelle au base-ball, mais s’oppose à son père sur la question de la religion. Tout Bar-mitsva qu’il est, il ne croit à peu près en rien. Refuser Dieu, ce ne serait encore pas grand-chose. Mais il refuse aussi le Juif en lui, le Juif auquel l’assignent ses parents, et même sa sœur Hannah qui lui rétorque, devant ses dénégations, que s’ils avaient vécu en Europe, ils seraient tous exterminés.

Que faire avec ça ? Et de cette vérité, on se sort moins bien que de la question de Dieu ou de l’injonction de manger casher, et surtout pas de homard qui une fois a rendu sa mère malade. Sauf, bien entendu, le porc dans un restaurant chinois, qui ressemble si peu à du jambon ou à de la saucisse, donc qui est quasiment casher.

Aujourd’hui, à 33 ans, au grand dam de ses parents qui aimeraient pour leur fils une gentille femme juive et une ribambelle de petits-enfants, Alex Portnoy ne songe qu’à ça, suivez mon regard. Un vrai Don Juan, de plus outrancièrement narcissique. Il se confie de façon frontale, sans détour, de façon très peu politiquement correcte, dans un langage qu’on jugerait aujourd’hui misogyne et qui n’est peut-être pas étranger au refus des Nobel de récompenser l’auteur de La Pastorale américaine, de La Tache, d’Opération Shylock, et de bien d’autres romans.

Avec Portnoy, tout le monde en prend pour son grade, les femmes certes, mais les Juifs ne sont pas en reste. Surtout les femmes juives, souvent peintes sous les traits d’une grande bêtise, notamment les amies de sa mère, les vieilles (fausses) blondes de Miami en minijupes, comme celle qui voyant son fils se noyer s’écrie : « Au secours, mon fils le docteur se noie ! »

Mais la vision la plus machiste, il faut bien le reconnaître, est celle qui a trait aux jeunes shiksès sexy et très bêtes. La vraie leçon cependant, pour un Portnoy sarcastique et autodestructeur, c’est en Israël qu’il la recevra de la part d’une jeune soldate…

On relit parfois des livres qui nous avaient jadis enchantés. On est souvent déçu. Tel ne fut pas le cas avec ma relecture de Portnoy. C’est aussi fort, aussi irrévérencieux que jadis. Ça n’a pas pris une ride. On se demande même si Roth eût pu écrire le même brûlot aujourd’hui, cinquante ans plus tard. On a souvent parlé d’une école juive new-yorkaise de la littérature américaine. Je crois cependant que l’humour particulier de Philip Roth s’apparente davantage à celui des comédiens qui naguère « performaient » dans les pensions de famille des Catskills (Etat de New York), dans cette région qu’on appelait ironiquement le « Borscht Belt » (la ceinture du borscht) où les Juifs allaient l’été en villégiature. Parmi ces comiques qui débutèrent là : Lenny Bruce, Woody Allen, Mel Brooks, Jerry Seinfeld, Danny Kaye, excusez du peu… Philip Roth est des leurs, même s’il fut en outre un immense écrivain. Avec eux il partage l’impitoyable mordant, la crudité du langage, l’autodérision, parfois le cynisme, mais aussi l’usage du yiddish familier et familial et du private joke à usage interne.

Roth se défendait d’être un écrivain juif. Cela se comprend, mais avec Portnoy’s Complaint, sa dénégation fait long feu.

Philip Roth – Portnoy et son complexe (Portnoy’s complaint) – Folio/Gallimard – Traduit de l’anglais par Henri Robillot – 373 pages.


 
 

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  • Par Mandelcwajg Rachel - 15/07/2018 - 23:49

    Tout à fait d’accord pour le prix Nobel. Un des meilleurs écrivainsDe l’ame Humaine .Scandaleux de ne pas lui avoir attribué le prix Nobel. C’ Sur, il n’etAit pas toujours politiquementCorrect...il ne voulait pas vendreSon âme au diable...great writer !

  • Par MYRIAM ANISSIMOV - 18/07/2018 - 21:58

    Très bel article. Je partage ton admiration pour le génial Philip Roth.

  • Par Pierre HENRY - 21/08/2018 - 9:56

    Puisque c'est vous, cher Henri, qui en recommandez la lecture, je le lirai, évidemment, il n'y a pas d'autre option :-)

  • Par Suzanne Grouman - 15/10/2018 - 13:29

    Très bel article Henri ! Et tellement juste ! Pourquoi n'a-t-il pas eu le Nobel de littérature : sans doute pas assez politiquement correct ...