Israël/Expo

Zoya Cherkassky-Nnadi, contre les stéréotypes identitaires

Mardi 3 avril 2018 par Nathalie Hamou
Publié dans Regards n°880 (1020)

Etoile montante de la scène israélienne, la peintre Zoya, qui a immigré en 1991 de Kiev à l’âge de 14 ans, s’expose au Musée d’Israël à Jérusalem. Un manifeste visuel contre le racisme subi par les représentants de l’alya russe, au judaïsme jugé douteux en Israël.

Elle arrive en jogging Adidas, chaussée de baskets, chevelure en pagaille, sans maquillage, et vêtue d’une chemise noire aux manches retroussées qui laissent voir ses avant-bras ornés d’imposants tatouages... C’est ainsi que Zoya Cherkassky-Nnadi, 42 ans, accueille la délégation de journalistes étrangers venue à sa rencontre, à l’entrée du Musée d’Israël de Jérusalem.

Cultivant son look de rebelle, voire de dissidente, cette artiste peintre israélienne, originaire de Kiev (Ukraine) - ville qu’elle a quittée avec sa famille en 1991, comme la grande majorité des immigrants d’ex-URSS-, a le privilège d’exposer dans l’institution la plus prestigieuse du pays... Un paradoxe dont Zoya, comme on la surnomme ici, a bien conscience.

Inaugurée le 10 janvier dernier, son exposition intitulée ironiquement « Pravda » (visible jusqu’à l’automne 2018), constitue un événement à plusieurs égards. C’est la première fois que les murs d’un grand musée israélien se couvrent d’une cinquantaine d’immenses tableaux colorés et quasi militants, dédiés pour la plupart, à la grande vague d’immigration russe en Israël (qui a concerné 1 million d’âmes).

La première des quatre salles accueille le visiteur avec un tableau baptisé « Nouvelles victimes » qui dépeint la descente d’un avion de la compagnie aérienne El Al de ces olim (immigrants) venus du froid en 1991, en pleine guerre du Golfe. Le ton est donné. Une grande partie de ce vaste projet donne à voir avec un humour souvent féroce cette terre d’accueil, Israël, dans l’œil de ces nouveaux arrivants, et ces nouveaux venus au miroir des Israéliens de souche.

Zoya passe en revue les stéréotypes qui collent à la peau de ces immigrants russes au judaïsme jugé douteux (sur le plan de la halakha, loi juive) par l’establishment juif orthodoxe. Elle représente par exemple l’inspection de la cuisine d’une famille d’olim d’ex-URSS par un rabbin venu vérifier si elle respecte les règles de la cacherout, et qui découvre... une tête de cochon dans le frigidaire!

Elle dépeint par ailleurs dans un tableau particulièrement surréaliste, la circoncision sanguinolente d’un homme adulte, allusion à la procédure de conversion qui a pu parfois être imposée aux olim russes... Les stigmates sociaux associés à ces nouveaux venus ne sont pas en reste, avec des tableaux qui montrent des femmes de ménage ou des prostituées russes...

Autre œuvre qui a fait beaucoup parler d’elle, « Itzik », qui met en vedette le propriétaire d’un restaurant de falafels, d’origine visiblement orientale, en train d’aborder assez grossièrement, une jeune femme blonde aux allures slaves. « On m’a accusé de faire preuve de racisme envers les mizrahim (Juifs orientaux) avec ce tableau, alors que je dénonce tous les stéréotypes identitaires et les réactions xénophobes qui existent dans ce pays comme dans d’autres contrées du reste », explique Zoya.

L’artiste reconnaît d’ailleurs que son expérience de l’intégration s’est déroulée dans des conditions plutôt favorables. Dès son arrivée en Israël, elle a fréquenté une école d’art très réputée dans le centre du pays. Et les tableaux de « Pravda » n’idéalisent pas, loin s’en faut, l’Ukraine que les Juifs ont quittée, renvoyant parfois dos à dos deux réalités sociales violentes et discriminatoire pour les minorités.

« La seule chose qui a été un peu compliquée à vivre pour moi, c’est que j’étais aux “trois quarts juive”, mais pas du bon côté, pour le rabbinat orthodoxe », sourit Zoya qui a renoncé à mener jusqu’au bout sa conversion orthodoxe, et a eu la chance de travailler à Berlin, avant de revenir s’établir en Israël. C’est d’ailleurs à son retour qu’elle forme un groupe, avec quatre autres femmes peintres d’origine russe, baptisé « New Barbizon », et que parallèlement, sa notoriété commence à décoller.

Le principe de ce groupe consiste à « sortir du studio » pour peindre des scènes de la vie urbaine, les marginaux, les exclus, à commencer par les migrants d’Afrique orientale qui sont venus trouver refuge en Israël au milieu des années 2000. Et se sont établis principalement dans le sud de Tel-Aviv, là où l’atelier de Zoya a élu domicile.

Mariée elle-même à un réfugié nigérien avec lequel elle a eu une fille, ce qui lui a valu de subir des réactions négatives de la communauté russe, Zoya est d’évidence très préoccupée par le plan d’expulsion ou d’emprisonnement forcé des migrants africains que l’actuel gouvernement Israélien s’apprête à exécuter. « Pour moi, ce sont les Nouvelles victimes », lâche-t-elle, histoire de boucler la boucle.


 
 

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