Israël

Voyage en terre végane, au cœur du Néguev

Mardi 29 janvier 2019 par Jérôme Segal

« Bienvenue au Village de la Paix », c’est ce qu’on peut lire, en anglais et en hébreu, avec de belles lettres en fer peintes en vert dans un design des années 1970, à l’entrée d’un quartier de Dimona, en Israël, dans le désert du Néguev, à une trentaine de kilomètres de la mer Morte. Un village qui depuis cinquante ans suit le régime végane.

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    Le coin est pour le moins dépaysant, car les habitants de ce petit village sont tous africains, particulièrement joyeux, et la lingua franca est de l’anglais étasunien mâtiné d’hébreu. Dès que deux habitants se croisent c’est « Hey Bro ! », « Shalom » ou « Love you Sista ! » auquel l’intéressée répond immanquablement par « Love you too ! ». La place du village où se tient le vendredi matin un petit marché artisanal aussi haut en couleur qu’en décibels sert également de terrain de basket où des jeunes discutent comme ils le feraient sur un playground de Chicago.

    A vrai dire, la métropole de l’Illinois est bien présente dans l’histoire de ce quartier à travers le destin de Ben Carter, un ouvrier métallurgiste afro-américain qui vivait à Chicago dans la communauté religieuse des « Black Hebrew Israelites », les Israélites hébreux noirs qui se considèrent comme descendants de la tribu de Juda, l’une des douze tribus d’Israël. Cet homme prétend avoir été visité en 1966 par l’archange Gabriel qui lui aurait fait savoir qu’après 400 ans passés dans le « pays de la grande captivité » -nom donné aujourd’hui encore aux Etats-Unis par cette communauté-, il était temps d’aller s’installer au Libéria, le seul pays d’Afrique à ne pas avoir subi la colonisation puisqu’il était destiné depuis 1822 aux esclaves affranchis.

    Ben Carter, alors bientôt renommé « Ben Ammi Ben-Israel », arrive au Libéria avec près de 400 personnes, surtout des familles. La vie sous des tentes dans un environnement hostile (serpents venimeux, malaria, diphtérie, accidents divers…) conduit la moitié des adeptes à rentrer aux Etats-Unis, mais Ben Ammi a en 1968 une deuxième vision : il faut poursuivre le voyage et s’installer en Terre sainte. Au même moment, préparant la Pâque juive et l’adaptant aux conditions de vie locale, la chèvre qu’ils s’apprêtent à sacrifier s’étrangle pendant la nuit avec la laisse qui la retenait ; ceci est vécu comme un signe divin et dorénavant les membres de cette communauté refuseront toute exploitation animale. Ils comprennent alors un passage de la Bible (Genèse 1:29) comme une injonction pour adopter une alimentation végétalienne et ce sont donc 138 « Africains hébreux israélites » qui débarquent en 1969 à l’aéroport Ben Gourion, avec la ferme intention de reconstruire un « royaume de Jah »… végane !

    Des prescriptions alimentaires strictes et du sport

    A l’heure où le véganisme devient une tendance de fond en Israël, mais aussi dans une moindre mesure dans les pays occidentaux, ce village ne cesse d’étonner. Agée de 36 ans, Maskelah Baht Israel est d’un enthousiasme débordant lorsqu’elle fait découvrir son village, étendu sur « deux blocs », comme dans les villes des Etats-Unis, si ce n’est qu’il n’y a ici que des petites bicoques de plain-pied, avec de modestes potagers partout, sur les moindres interstices. Des sculptures africaines ornent ces maigres espaces de verdure et l’on trouve souvent sur les portes des maisonnettes des cartes de l’Afrique, en bois, incluant la moitié du Moyen-Orient. Pour les membres de cette communauté, Israël se trouve en Afrique et avec l’arrivée de Romains en Terre sainte, c’est bien par là, pour eux, que les Hébreux ont fui.

    Maskelah est née ici, elle n’a jamais connu autre chose qu’une alimentation végétalienne et se porte à merveille. A ce régime particulier viennent s’ajouter pour les membres de la communauté des prescriptions clairement édictées par Ben Ammi (1939-2014) : des séances de sport de 45 minutes, trois fois par semaine, des massages mensuels, un renoncement au tabac ainsi qu’aux alcools forts, la réduction de la consommation de sel et de sucre (pas de sucre raffiné), mais aussi l’interdiction des pesticides dans les cultures, sur les parcelles exploitées collectivement en périphérie de Dimona par les membres de ce kibboutz urbain.

    S’ils ont en commun avec les Juifs religieux du pays les principales fêtes, le rituel de la circoncision et l’alimentation casher (ce qui est automatique en cas d’alimentation végétalienne), les Hébreux noirs, comme on les appelle communément, ont une façon particulière d’observer le shabbat puisque dès l’âge de 8 ans, tout le monde jeûne entre le vendredi soir et le samedi soir. Le fait est qu’avec ce mode de vie, la santé de cette communauté est excellente : des médecins ont comparé cette population composée d’aujourd’hui 3.000 personnes (dont 2.000 à Dimona) à celle des Afro-américains restés aux Etats-Unis et ont constaté cinq fois moins d’hypertension et un taux d’obésité huit fois moindre.

    Dans de nombreux domaines, on se rend compte que les modes que l’on connaît en Europe correspondent à ce que les Hébreux noirs font depuis cinquante ans. Pour les pathologies bénignes, le microbiote intestinal est au cœur des examens effectués par les médecins traditionnels de la  communauté. En cas de maladie grave, ils envoient bien entendu les patients à l’hôpital de Beer-Sheva, la plus grande ville du Néguev à 40 km (200.000 habitants). De même, pour la maternité, des sages-femmes ont été formées à l’accouchement naturel et c’est au cœur du village qu’une « maison de la vie » fait office de maternité. Après l’accouchement, les mamans sont choyées pendant deux semaines dans cette maison. Maskelah en parle avec des étoiles dans les yeux et un sourire qui illumine son visage puisque c’est là qu’elle a accouché de ses cinq enfants.

    Si elle a déjà cinq enfants à 36 ans, c’est lié aux valeurs morales assez strictes de la communauté, valeurs « bibliques » selon Maskelah. Aucun moyen de contraception n’est utilisé et la Maison de la vie ne désemplit pas ! Ahmadiel Ben Yehuda, qui reçoit les visiteurs dans une belle tenue chamarrée rappelant l’ancrage africain de sa communauté, est le « ministre de l’information » et le « porte-parole de la nation », comme sa carte de visite le stipule. Il vit à Dimona depuis 40 ans et a déjà 22 enfants et 20 petits-enfants. Précision utile : la polygamie ne leur pose pas de problèmes et Ahmadiel explique très simplement qu’il s’est marié quatre fois dans le village, après avoir laissé sa première femme au « pays de la grande captivité ». C’est dans le cadre d’âpres négociations avec l’Etat israélien que les Hébreux noirs ont (officiellement !) accepté d’abandonner la polygamie. A leur arrivée, en 1969, ils n’avaient que des visas de tourisme et sont restés illégalement dans le pays, ne pouvant bénéficier de la Loi du retour selon laquelle, pour être accepté en Israël, il faut avoir au moins un des quatre grands-parents juif. Cette définition, dite halachique, suppose une religiosité « rabbinique » qui ne correspond pas au cas des Hébreux noirs qui se disent spirituels et non religieux. Ahmadiel, par exemple, fait état d’une aversion pour les religions depuis son adolescence passée dans une école américaine militaire catholique.

    Des « résidents temporaires »

    Les Hébreux noirs ne sont donc pas juifs selon la « Halacha », loi traditionnelle juive stipulant qu’on est juif par la mère ou par conversion. Ils considèrent que c’est historiquement une définition des Ashkénazes (les Juifs d’Europe de l’Est), illogique puisqu’infiniment récursive : il faut prouver la religiosité de la mère de la mère de la mère, etc. Aux Etats-Unis, certains Black Hebrew Israelites considèrent que ce sont eux les vrais descendants du peuple de la Bible, que les illustrations de l’Ancien Testament avec des visages d’Européens ne correspondent en rien à la vérité historique… et même que les Ashkénazes qui ont pris le pouvoir en Israël ne seraient que des imposteurs issus d’un peuple d’Asie centrale, les Khazars, convertis au judaïsme aux 8e et 9e siècles (hypothèse de conversion controversée, soutenue par exemple par l’historien Shlomo Sand, auteur de Comment le peuple juif fut inventé ?, Fayard 2008).

    Pour toutes ces raisons, les différents gouvernements israéliens n’ont pas vu d’un bon œil la présence dans le pays de ces Afro-américains. Ce n’est qu’au bout de vingt ans, en 1990, qu’ils ont obtenu des permis de travail et l’année suivante un statut de « résident temporaire ». Ce long délai a favorisé au départ le repli communautaire, mais depuis les années 1990, au contraire, les Hébreux noirs se sont ouverts et les autorités israéliennes ont commencé à se montrer moins inflexibles. Une école a enfin été ouverte, en face du village, en 1994. On y voit des élèves portant des uniformes de coupe très simple, fabriqués au village, avec une couleur par cycle. Les garçons portent une grande calotte blanche sur la tête, les filles un fichu de la même couleur. Les enseignants, extérieurs pour la plupart à la communauté, s’engagent à ne pas manger de viande à l’école et la directrice, une grande femme radieuse, a veillé à ce que l’histoire et la culture de cette communauté soit aussi enseignée.

    Un ancien du village, Eddie Butler, a représenté Israël en 1999 au Concours Eurovision, au sein du groupe Eden, la valeur symbolique était forte. Il a toutefois dû se convertir au judaïsme pour pouvoir épouser la femme qu’il aimait et concourir à nouveau à l’Eurovision en 2006, cette fois-ci en solo.

    Les jeunes du village participent maintenant à la conscription (32 mois de service militaire pour les hommes, 24 pour les femmes) et le décès d’un soldat de la communauté dans un attentat palestinien, en 2002, a ému au-delà du village de la paix. Contrairement aux Juifs éthiopiens, officiellement reconnus en 1975 et que le gouvernement israélien est allé chercher en Ethiopie en 1984 et 1991 (opérations « Moïse », puis « Salomon »), les Hébreux noirs ne sont toujours pas pleinement reconnus. Ce n’est qu’une fois que les enfants ont effectué leur service militaire que les parents peuvent devenir citoyens israéliens (mais non juifs, dotés donc de droits restreints). Ahmadiel y voit une trace de racisme quand il compare ces obstacles à la déconcertante facilité avec laquelle des immigrants russes ont été accueillis dans le pays, sans que leur judaïté soit toujours clairement établie.

    Le premier restaurant végane de Tel-Aviv

    Hasard de l’histoire, c’est sans doute pour son véganisme cinquantenaire que cette communauté acquiert aujourd’hui une notoriété tardive. Après tout, ce sont eux qui ont ouvert en 1984 le premier restaurant végane de Tel-Aviv, « Le Goût de la vie », et aujourd’hui des Hébreux noirs sont à la tête d’une des plus grandes chaînes de nourriture végane, Otentivee (« authentiquement naturel »). Si Israël est en 2019 le premier pays végane au monde, avec entre 3 et 5% de personnes qui adoptent une alimentation végétalienne, c’est donc pour au moins trois raisons. Il y a d’abord tous ces militants du camp de la paix qui, année après année, n’ont subi que des défaites, regrettent amèrement la poursuite de la colonisation en Cisjordanie, et la loi « Israël, Etat-nation du peuple juif » votée récemment. Avec le véganisme et sa justification philosophique, la défense des animaux, ils ont enfin trouvé un domaine où des progrès sont possibles. Par ailleurs, l’engagement systématique auprès des opprimés demeure un des modes d’expressions de l’identité juive et c’est ce qui a motivé Peter Singer, l’un des premiers théoriciens de la libération animale dans les années 1970, à étendre le statut d’opprimé aux animaux non humains. Et avant cela, il y avait donc les Black Hebrew Israelites, qui, par un cheminement religieux, étaient déjà arrivés à cette conclusion de plus en plus partagée : le 21e siècle sera végane ou ne sera pas.


     
     

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    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par jacques SEGAL - 30/01/2019 - 17:43

      intéressant reportage sur cette "communauté" dont le véganisme décrété à la suite d' histoire de chèvre auto étranglée est présenté comme une première qualité.
      Ceci n' élimine pas la pensée magique de ceux qui croient le reste: que "l'examen du microbiote intestinal est au cœur des examens effectués par les médecins traditionnels de la communauté"qui disposent donc de laboratoires équipés de microscopes électroniques et du personnel qualifié qui va avec,de la polygamie de l' absence de droit à la contraception (et bien probablement aussi à l' avortement) etc, le tout arrosé de "cocooning et de sourires dans la maison de la vie"., mais une très bonne santé globale annoncée..., certainement aussi une couverture vaccinale parfaite dans ce pays moderne.Désarmant ......

    • Par MAURICE EINHORN - 3/02/2019 - 10:11

      La position juive face au véganisme doit à mes yeux relever de l'évidence.
      L'un des éléments centraux de la pensée du véganisme est la lutte contre ce que celle-ci qualifie de "spécisme". Elle taille ainsi en pièces le concept d'humanisme, évidemment central dans la pensée juive..