Proche-Orient

La Turquie, nouveau pilier de la région ?

Mardi 1 novembre 2011 par Catherine Dupeyron

Début septembre 2011, la Turquie a renvoyé l’ambassadeur d’Israël, mais elle a aussi durci le ton avec la Syrie et l’Iran. A la recherche d’un nouvel allié, elle se rapproche désormais de l’Egypte. La Turquie, économiquement forte, a l’ambition de devenir une puissance régionale incontournable. Avec des conséquences non négligeables pour Israël.

Le Premier ministre turc Erdogan et le président Shimon Peres, à Davos, 2009, après l'affaire de la flotille pour Gaza

Le consulat d’Israël à Istanbul a été inauguré en grande pompe le 16 octobre 1949. Dans la rue, une foule dense de quelque 20.000 Juifs turcs rassemblés pour saluer l’événement. La Turquie sera le premier pays musulman à reconnaître le tout jeune Etat hébreu, alors que celui-ci vient de signer un armistice avec les pays arabes un mois plus tôt. Dès l’année suivante, une délégation israélienne participe à l’exposition industrielleet commerciale à Izmir. La guerre de 1967 constituera bien sûr une première épreuve dans les relations israélo-turques, mais la première crise grave date de 1980, lorsqu’Israël annexe formellement Jérusalem-Est. La Turquie tergiverse pendant six mois et finalement demande à l’ambassadeur d’Israël de partir, ne laissant en poste que le second secrétaire. C’est exactement le scénario actuel. Il faudra attendre la Conférence de Madrid de 1992, soit une évolution majeure du contexte régional, pour qu’Ankara accueille de nouveau un ambassadeur israélien. S’en suit un âge d’or avec un développement sans précédent des relations économiques entre les deux pays.

Pour certains observateurs, la nouvelle crise israélo-turque, qui a abouti début septembre 2011 au renvoi de l’ambassadeur d’Israël et à la suspension des contacts et contrats militaires, commence dès 2002 avec l’accession au pouvoir de l’AKP (Parti de la justice et du développement), formation islamiste, dirigé par Recep Tayip Erdogan. « La présence de responsables islamistes est loin d’expliquer nos difficultés avec la Turquie », rappelle pourtant Elie Shaked, diplomate israélien ayant été en poste à Ankara. « Les difficultés sont fréquentes et toujours liées au conflit israélo-palestinien, voire au conflit israélo-arabe ».

Israël perd beaucoup

Les dernières tensions entre les deux Etats commencent en janvier 2009 avec l’opération militaire « Plomb durci » à Gaza. Et le 30 mai 2010, c’est le triste et célèbre épisode de la flottille pour Gaza qui fait neuf morts parmi les passagers turcs. Le rapport Palmer sur la flottille, rédigé sous l’égide des Nations Unies, don-nera le coup de grâce lors de sa publication le 2 septembre 2011. Ce dernier désavoue certes l’usage d’une force « excessive et déraisonnable » par la marine israélienne, mais il considère que « le blocus naval… est conforme au droit international ». Un camouflet inacceptable pour Ankara. D’où la décision de réduire les relations diplomatiques. Dans cette nouvelle configuration, Israël perd beaucoup plus que la Turquie. Sur tous les plans : politique, diplomatique, militaire, stratégique. L’intense rapprochement avec la Grèceet d’autres pays balkaniques ne remplacera pas l’alliance avec l’un des principaux pays musulmans du bassin méditerranéen.

En revanche, les relations économiques israélo-turques ne devraient guère souffrir. En effet, malgré l’épisode de la flottille, le commerce bilatéral a augmenté de 26 % en 2010 par rapport à 2009. Et 2011enregistre une nouvelle hausse pour le 1er semestre. Erdogan ne peut obliger les entreprises turques à cesser leurs relations commerciales avec Israël. « Les hommes d’affaires israéliens savent travailler dans les pays avec lesquels Israël a de mauvaises relations », souligne Dan Catarivas, directeur du commerce extérieur de l’Association des industriels israéliens.

Faut-il craindre un conflit militaire entre la Turquie et Israël ? Sans doute pas. Pour le ministre de la Défense, Ehoud Barak, « la Turquie n’est pas prête à devenir un ennemi d’Israël ». Elie Shaked se montre aussi rassurant : « Je n’envisage pas de conflit militaire entre nos deux pays, car il y des garde-fous comme l’OTAN et l’Union européenne ». Il est vrai que l’évolution de la politique étrangère turque ne vise pas seulement Israël, elle concerne tous ses alliés d’antan. Ainsi, ses relations se sont considérablement dégradées avec la Syrie depuis quelques mois, et l’opposition syrienne a d’ailleurs trouvé refuge à Istanbul. Ankara se rapproche irrésistiblement du Caire. La visite d’Erdogan dans la capitale égyptienne en septembre, la première d’un dirigeant turc depuis quinze ans, est une étape essentielle qui s’inscrit dans les nombreux bouleversements liés au Printemps arabe. La Turquie d’aujourd’hui, comme l’Empire ottoman d’hier, se présente comme une puissance régionale majeure et un modèle pour le monde arabe, celui d’une société musulmane, démocratique et laïque dont Erdogan a fait l’apologie à la télévision égyptienne : « Un Etat laïque ne signifie pas que le peuple est athée, cela implique un respect pour toutes les religions et pour la liberté de culte de tous les individus. Cela est reconnu par l’islam et a toujours été vrai dans l’histoire de l’islam ». Des propos accueillis avec méfiance par les Frères musulmans. Un de leurs responsables, Essam el-Erian, a aussitôt réagi : « Les pays arabes n’ont pas besoin de projets externes ». Car voilà, si la Turquie est musulmane, elle n’est pas arabe, et l’Empire ottoman a souvent été en concurrence, voire en conflit, avec l’Egypte ou la Perse, ou les deux à la fois.

Tensions avec l’Iran

« Pendant des siècles, l’Egypte a été le leader du monde arabe. Au 20e siècle, Nasser et Sadate ont, chacun, joué un rôle important », se souvient Elie Shaked. « Moubarak, lui, a maintenu le statu quo sur les plans externe et interne. Il a ainsi créé un vide au Moyen-Orient que d’autres ont tenté de remplir, d’abord l’Iran et ensuite la Turquie, deux pays non arabes ayant de fortes ambitions régionales ». A cet égard, la présence des bateaux militaires iraniens en Méditerranée l’hiver dernier, présentée comme une menace à l’égard d’Israël, était tout autant, voire surtout, un message adressé à la Turquie. Or, la tension monte entre Ankara et Téhéran sur la question syrienne, mais aussi sur la question de la laïcité ou de la participation de la Turquie à l’OTAN. « La Turquie sunnite et l’Iran chiite ont deux approches différentes par rapport à l’Occident, la modernisation et le capitalisme », observe Alon Liel, ancien diplomate israélien en Turquie (lire plus bas). Une différence en partie liée à la situation géographique de la Turquie. Celle-ci constitue intrinsèquement un pont entre l’Orient et l’Occident, entre la tradition et la modernité.

En dépit de la zone de turbulences que traversent les relations israélo-turques, le gouvernement israélien s’est dit prêt à envoyer une aide massive pour secourir les blessés du séisme qui vient de frapper l’est de la Turquie. Le ministre de la Défense, Ehoud Barak, a fait savoir dans un communiqué qu’Israël était prêt à apporter à la Turquie « toute l’aide dont elle pourrait avoir besoin ».

Alon Liel : « La Turquie est plus démocratique qu’elle ne l’était »

Ancien diplomate israélien, Alon Liel a notamment été en poste en Turquie de 1982 à 1987. A l’époque, il est second secrétaire alors que l’ambassade d’Israël est privée de son ambassadeur.

Quelle est l’importance de cette nouvelle rétrogradation dans les relations diplo-matiques israélo-turques ? C’est une étape dramatique qui nous affectera sur le plan régional. Et cette situation ne peut être résolue à un niveau bilatéral. Il faudra que le contexte régional change avant que nous puissions y renvoyer notre ambassadeur.

Quelles sont les relations entre la Turquie et les Palestiniens ? La Turquie est plus proche du Hamas que du Fatah, car elle voit le Hamas comme un parti frère. L’AKP se définit comme un parti conservateur, mais en réalité c’est un parti très religieux. Erdogan est très religieux. La Turquie d’aujourd’hui est post-kemaliste. L’armée turque n’est plus un acteur majeur de la politique turque. Il y a désormais une nouvelle élite qui est religieuse, mais la Turquie est plus démocratique qu’elle ne l’était.

Pourrait-il y avoir une confrontation militaire entre la Turquie et Israël ? Je crois que cela peut arriver sur la question du gaz en méditerranée orientale. La Turquie fera tout pour faire échouer l’accord entre Israël et Chypre. La Turquie et Chypre ont de mauvaises relations diplomatiques, il y a des problèmes constants entre la Grèce et la Turquie en matière de navigation et 40.000 soldats turcs sont stationnés au nord de l’île de Chypre.

Les Etats-Unis peuvent-ils aider Israël à restaurer ses relations avec la Turquie ? La Turquie est un atout considérable pour les Etats-Unis au Moyen-Orient. Quand les relations israélo-turques étaient en berne dans les années 80,
les Etats-Unis n’ont pas pu nous aider. Ils ne nous aideront pas plus cette fois-ci. La Turquie n’aura pas de problèmes avec l’OTAN, les Etats-Unis ou l’Union européenne à cause des tensions avec Israël.

En chiffres

Relations commerciales israélo-turques

- en 2000 : 710 millions de $

- en 2010 : 3,1 milliards de $

- au premier semestre 2011 : 2,4 milliards de $ 


 
 

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