Israël/Analyse

Trump, dangereux pour les Juifs, mais bon pour Israël ?

Mardi 6 décembre 2016 par Frédérique Schillo, @FredSchillo
Publié dans Regards n°852

La victoire de Trump a électrisé la droite israélienne, tandis que l’opposition l’accueillait avec un prudent optimisme. Tous, pourtant, s’accordent à dire que l’élection de Trump est dangereuse pour les Juifs. Comment ne le serait-elle pas pour Israël ?

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    « Rendre à Israël sa grandeur ». Des affiches bleu nuit détournant le slogan de Donald Trump ont fleuri en Israël dans les heures qui ont suivi  la victoire du magnat américain, le 8 novembre 2016, jusque dans les rues de la très libérale Tel-Aviv. Une provocation des troupes Trump, constituées en majorité d’Américains favorables à la colonisation en Cisjordanie. Mais sans doute n’était-ce pas pour déplaire à la coalition de droite.

    Abasourdie comme tant d’autres par l’élection surprise « du Donald », la droite exulte. « La victoire de Trump est l’opportunité d’en finir avec l’idée d’Etat palestinien », a lancé le chef de file des nationalistes religieux Naftali Bennett, qui rêve d’annexer la Cisjordanie. « Remercions Dieu pour cette élection », s’est écrié le leader du Shass, tandis que Yehouda Glick invitait le président élu à Jérusalem, où il prévoit de transférer l’ambassade américaine, pour visiter l’esplanade du Temple.

    Insistant sur la communauté de destin entre Jérusalem et Washington, Benjamin Netanyahou s’est fendu d’une vidéo pour saluer Trump, « véritable ami d’Israël », avec lequel il lui tarde de travailler. Un message somme toute moins exalté que celui du chef de l’opposition Isaac Herzog, dont la flagornerie a étonné : « Félicitations chaleureuses au président de la nation la plus grande et la plus puissante du monde ! », a-t-il écrit sur Facebook, en le remerciant de marquer « une nouvelle ère de changement et de remplacement des vieilles élites dirigeantes ». Célébrer en Trump le chantre de l’anti-système ne manque pas de piquant venant d’un apparatchik travailliste, fils du sixième président israélien Haïm Herzog.

    Si les leçons de la victoire de Trump (vote sanction, revanche des déclassés, victimes de la crise) sont étudiées sur tous les rangs de la Knesset, certains appliquent déjà ses recettes. Le candidat du centre Yaïr Lapid prospère sur le vote anti-establishment, anti-corruption et patriote. Netanyahou et Trump, qui partagent l’amitié du milliardaire Sheldon Adelson, propriétaire d’Israel Hayom, ont bâti leur charisme politique sur des slogans populistes. Tous deux ont ratissé les voix des territoires délaissés : les périphéries pour l’Israélien, la Rust Belt pour l’Américain, note Efraïm Inbar du BESA Center. Ajoutons que tous deux doivent leur victoire à des discours racistes. Netanyahou l’a emporté après son appel à faire barrage aux masses arabes ; Trump a mené campagne sur des thèmes racistes et antisémites.

    L’idole des antisémite

    Candidat des néonazis, du Ku Klux Klan et autres xénophobes séduits par son projet d’ériger un mur à la frontière mexicaine ou d’interdire l’entrée du territoire aux musulmans, Trump n’a jamais été personnellement accusé d’antisémitisme. La proximité avec sa fille Ivanka, convertie au judaïsme orthodoxe, de son influent gendre Jared Kuschner ou de conseillers juifs, interdit d’y penser. Reste que, sans le dire, ses discours puisaient tous dans les clichés antisémites. Ses délires complotistes sur l’élite et la finance internationales étaient d’ailleurs assez explicites pour qu’il n’ait besoin de désigner les Juifs, fait remarquer le journaliste David Horowitz.

    Depuis son élection, la parole antisémite s’est « libérée ». Au point que l’on a vu des suprématistes blancs faire le salut nazi au cri de « Heil Trump » en plein cœur de Washington. Si le président se défend d’être lié à ces groupes -sans les condamner clairement-, que dire de son choix de nommer Steve Bannon comme chef de la stratégie à la Maison-Blanche ? Surnommé le « Leni Riefenstahl du Tea Party » par Andrew Breitbart, le fondateur du site d’extrême droite dont il est rédacteur en chef, Bannon est un antisémite notoire. Plusieurs associations américaines juives, comme J Street, se disent très préoccupées par la future Administration. Des inquiétudes s’élèvent aussi en Israël. Mais, au mieux, on espère que le président fera oublier le candidat, au pire, à droite, on est prêt à sacrifier la Diaspora sur l’autel d’un grand Israël.

    Le mirage de la puissance

    L'Amérique est un allié trop important, son soutien militaire (34 milliards de dollars) trop vital pour se permettre d’insulter l’avenir, disent les Israéliens, qui jugent avec raison que les relations ne pourront être pires que sous Obama. Nul ne sait en réalité de quoi la politique de Trump sera faite.

    Contradictoire, Trump se dit isolationniste un jour, puis prêt à « envoyer la bombe » sur Daesh ; soutien d’Israël, puis soucieux de faire payer leur aide aux alliés. Inexpérimenté, il se heurtera à la réalité dans l’affaire du transfert de l’ambassade à Jérusalem (voir encadré) ou au soi-disant démantèlement de l’accord iranien, dont il feint d’ignorer les cinq autres puissances signataires, et qui se terminera sans doute par plus de sanctions contre Téhéran.

    Et le processus de paix ? « J’adorerais être celui qui fera la paix entre Israël et les Palestiniens », vient d’annoncer celui qui considérait jusqu’alors le dossier comme secondaire. Reste à connaître les modalités. David Friedman et Jason Dov Greenblatt, ses conseillers sur Israël, sont partisans de la solution à deux Etats, tout en estimant que les colonies ne font pas obstacle à la paix. Trump lui-même s’est déclaré « neutre » sur le sujet, sans dire si cela signifiait amener les deux parties à des compromis nécessaires. Au moins est-on sûr qu’en adversaire du multilatéralisme, il privilégiera la négociation directe. Mais la droite aurait tort de s’en réjouir. Les pressions les plus importantes ayant jamais abouti à la paix ont été exercées sur Israël par un républicain, isolationniste, opposé au multilatéralisme, neutre sur le conflit, et par ailleurs antisémite : Richard Nixon.

    Le ministre de la Défense Avigdor Lieberman l’a bien compris, lui qui vient de proposer un accord sur le gel des constructions contre la poursuite de celles situées dans les gros blocs de colonies, sur le modèle Sharon-Bush de 2004. Une hérésie pour l’annexionniste Tzipi Hotovely, vice-ministre des Affaires étrangères, et pour Bennett, qui s’est empressé de rencontrer des proches de Trump. La polémique a pris fin après que Netanyahou a sommé Lieberman de remballer ses plans et interdit à ses ministres de rencontrer l’équipe Trump avant son investiture fin janvier. Mais bientôt le roi Bibi sera nu face aux exigences suicidaires de son extrême droite, forcé de la suivre ou de rompre la coalition.

    En attendant, insensible aux menaces que Trump fait peser sur la communauté juive, la droite annexionniste rompt avec le judaïsme américain, ce dont se réjouissent même les ultra-orthodoxes, et s’éloigne encore de la Diaspora. Elle observe le rapprochement entre Trump et Poutine sans en mesurer les effets dévastateurs, notamment les largesses accordées au Hezbollah. Elle rêve de bâtir en Cisjordanie, dont il ne sortira qu’une « situation d’apartheid » selon James Mattis, pressenti à la Défense américaine, et peut-être une nouvelle intifada. Bref, loin de l’ivresse de toute puissance apportée par la victoire de Trump, elle devrait se préparer à un Israël plus isolé et menacé que jamais.

    Le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem

    Plusieurs présidents américains y ont songé, mais jamais aucun ne s’est risqué à le mettre en œuvre. Le transfert de l’ambassade à Jérusalem fait partie de ces déclarations de campagne qui ne résistent pas au principe de réalité. C’est dire que l’avantage purement symbolique d’une telle mesure pèserait peu face à la réprobation internationale et à l’isolement diplomatique américain qui en découlerait.

    Les Etats-Unis seraient pourtant les plus prompts à briser le consensus concernant le corpus separatum à Jérusalem. Ils furent les premiers à juger inapplicable le plan d’internationalisation de la Ville sainte de 1947 où ils n’avaient aucun intérêt, contrairement aux pays catholiques. Fidèles soutiens d’Israël à l’ONU, ils n’ont cessé de l’appuyer ou de faire échouer par leur veto des textes qui lui étaient défavorables, notamment après la réunification de Jérusalem en 1967.

    Leur approche a ensuite changé, se teintant d’une toute nouvelle religiosité qui a renforcé leur position. Les communautés juives, chrétiennes et évangélistes, constituées en puissants lobbies, influencèrent le choix du président Carter de ne pas condamner la décision israélienne de proclamer en 1980 Jérusalem « capitale éternelle de l’Etat d’Israël ». Point de transfert pour autant. En 1984, le Congrès et le Sénat appelèrent le républicain Reagan à déplacer l’ambassade à Jérusalem ; neuf ans plus tard, le Congrès soumit pareil projet au démocrate Clinton. En vain.

    Les organisations juives et les 40 millions de chrétiens sionistes pèsent désormais dans la prise de décision américaine. Ironie de l’histoire, le consulat de Jérusalem a quitté la rue Agron, où demeure la résidence du consul américain, pour la rue David Flusser, du nom du spécialiste israélien du christianisme primitif. Inauguré en 2010, l’édifice est une immense forteresse pour les 80.000 Hiérosolymitains citoyens américains. Avec des dimensions dignes d’une Ambassade, l’idée d’un transfert était, bien avant l’élection de Trump, dans tous les esprits. D’autant qu’en 2011, le Congrès a réitéré sa position dans le Jerusalem Embassy and Recognition Act.

    L’Amérique de Trump pourrait bien se risquer à ce geste unilatéral, sans crainte des réprimandes internationales. Mais peut-elle vraiment oublier que le Grand Jérusalem est aussi le fruit de la guerre, de l’exil et de la colonisation ? Le transfert de son Ambassade paraît improbable tant que durera le conflit. Et tout accord de paix ne sera effectif sans un accord sur Jérusalem-Est, dont les Palestiniens veulent faire leur capitale.

     
     

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    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par Jean-Jacques Mornard - 23/12/2016 - 12:58

      Ce président Trump est un danger pour toutes les démocraties,leurs élus et les libre-penseurs.