Israël/Coexistence

Le théâtre arabe juif de Jaffa cultive la fibre multiculturelle

Mardi 5 décembre 2017 par Nathalie Hamou
Publié dans Regards n°873 (1013)

L’institution qui travaille avec des artistes juifs et arabes va fêter l’an prochain ses 20 ans d’existence. Mais suite à l’organisation d’une soirée en faveur d’une poétesse palestinienne condamnée par la justice israélienne, son financement est menacé.

Igal Ezraty, directeur du théâtre de Jaffa

Prenant ses quartiers dans les locaux d’une ancienne écurie, au cœur de la vieille ville de Jaffa, et disposant d’une vue imprenable sur la baie de Tel-Aviv, le théâtre arabe juif de « Yaffo » aurait pu s’apprêter à souffler paisiblement ses 20 bougies. Fondée en 1998 par le dramaturge Igal Ezraty, cette institution qui travaille avec des artistes juifs et arabes, et met en scène cette double culture dans leur langue respective, n’est-elle pas restée à ce jour unique en son genre dans le pays ?

Seulement voilà, le théâtre de Jaffa est depuis peu dans le collimateur de la ministre israélienne de la Culture, Miri Reguev. Cette dernière a menacé en septembre dernier de lui supprimer tout financement public (40% de ses revenus), suite à l’organisation d’une soirée en faveur d’une jeune poétesse palestinienne condamnée par la justice israélienne, Dareen Tatour. Originaire de Galilée, cette  dernière est assignée à résidence depuis plus d’un an et mise en examen pour « incitation à la violence » et « soutien au terrorisme ». 

Pas de quoi inquiéter outre mesure Igal Ezraty. « Miri Reguev tente de créer un précédent en démontrant que la “loi de la Nakba” (Ndlr : le terme palestinien se référant à la création de l’Etat d’Israël) a été enfreinte par une institution culturelle. Elle a fait pression sur le ministre des Finances afin de nous priver de subventions publiques », précise ce héraut du théâtre engagé, âgé de 61 ans. « Cette croisade menace notre existence, mais nous nous battons pour la liberté d’expression. La censure ne fait pas partie de notre agenda ».

De fait, le théâtre de Jaffa, qui a reçu des dizaines de courriels proposant une aide financière et totalisé plus de 1.500 signatures de soutien, s’est toujours fait fort de jouer la carte de la diversité. Présentant près de 20 productions par an (dont deux à trois créations), il offre un large choix de thématiques. « Nous présentons des pièces écrites en arabe, car c’est un registre totalement sous-représenté en Israël. Mais aussi des spectacles inspirés par l’histoire juive, par le courant féministe, sans oublier les œuvres qui relayent des voix rarement entendues dans la société israélienne, par exemple celles de la seconde génération des immigrants éthiopiens* ».

Un public mixte

Evidemment, l’une des plus grandes fiertés d’Igal Ezraty reste de parvenir à réunir un public mixte -Juifs orientaux et ashkénazes et Arabes- autour d’un spectacle arabophone. Les deux productions les plus populaires de l’institution sont d’ailleurs la comédie musicale autour de la diva égyptienne Oum Kalthoum, qui a totalisé 150 représentations au cours de ces trois dernières années, et le cabaret musical « Farid Al Wahid », qui retrace la vie du célèbre chanteur syro-égyptien Farid Al Atrash.

« A chaque fois, des spectateurs nous remercient de leur avoir restitué les airs de leur enfance, et à chaque fois, on constate que la culture crée un pont entre les peuples », confie Igal Ezraty, lui-même issu d’une famille mélangée, entre son père marchand de tissus natif de Salonique et sa mère ayant grandi dans une famille d’agriculteurs d’origine ashkénaze. Autre motif de satisfaction : le fait que l’institution composée de deux théâtres -l’arabe « Al-Saraya » et l’hébraïque « Jaffa Theatre »- voyage dans tout le pays, notamment pour présenter au public des lycées ses diverses productions.

« Nous avons aussi joué en Europe, aux Etats-Unis et en Australie », pointe Igal Ezraty. Même si la vocation de cette scène multiculturelle demeure clairement de susciter un débat sur le plan local. « A l’étranger, je ne suis pas en colère », fait valoir le directeur de l’institution. « Ici je peux m’insurger contre les fonctionnaires du monde artistique, contre la façon dont sont traités les Arabes, les femmes, les Orientaux, les Ethiopiens, les travailleurs étrangers (…) Ici il est possible de faire de l’art et de provoquer ». 

* Evoquant les états d’âme de la communauté éthiopienne en Israël, le spectacle « Torn », co-écrit par Tamar Asanko et Ortal Solomon, s'est donné à voir le 11 décembre dernier. Infos : www.arab-hebrew-theatre.org.il/en


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par rachel Kamelgarn - 19/12/2017 - 20:29

    Ca fait du bien de découvrir qu'il existe des personnes comme Igal Ezraty en Israël