L'édito

Les séries israéliennes, un succès très juif

Mardi 3 juillet 2018 par Nicolas Zomersztajn, Rédacteur en chef
Publié dans Regards n°886 (1026)

L’Etat d’Israël est devenu un pôle de créativité dans le domaine des technologies de pointe. C’est ainsi qu’il est communément admis de qualifier Israël de Start-up nation. Mais avec des séries comme Be Tipul, Hatoufim, Fauda, Shtisel, Kvodo, Israël est aussi devenu un acteur majeur du marché mondial des séries télévisées. Des scénaristes israéliens ont même réussi à conquérir Hollywood, la capitale mondiale des séries télévisées.

Cette réussite est d’autant plus étonnante que la télévision israélienne est née en 1968, plus de vingt ans après la télévision européenne ! Pendant de nombreuses années, la télévision publique israélienne a adopté les pires codes des télévisions d’Etat, en s’affirmant comme un outil de socialisation et de mobilisation patriotique. Avec la venue du câble en 1992, et plus tard, la création de la 
télévision commerciale, les choses ont considérablement changé. L’espace médiatique a été conquis par les chaînes de télévision privées qui ont rapidement saisi les systèmes de valeurs de la mondialisation culturelle. 

Une génération de jeunes réalisateurs et scénaristes sortis des écoles de cinéma israéliennes, exprimera tout son talent dans des séries télévisées produites et diffusées par les chaînes commerciales. Deux inconvénients majeurs ont paradoxalement favorisé le succès mondial des séries israéliennes : les budgets réduits, voire insignifiants, et l’extrême étroitesse du marché israélien contraignent les réalisateurs et les scénaristes à faire preuve de créativité et de savoir-faire pour viser le marché américain.

Be Tipul (En thérapie) en est l’exemple le plus parlant. Créée en 2005 par Hagaï Lévi, cette série suit un psy incarné par Assi Dayan qui reçoit chaque semaine un patient différent. S’il est vrai que sur papier cette série « psychanalytique » semble s’adresser à un public intello et donc confidentiel, l’inventivité de son scénario et de ses dialogues ciselés garantiront le succès mondial de cette série israélienne. Elle sera adaptée dans pas moins de vingt pays dont les Etats-Unis où elle s’intitule In treatment.

Si le succès des séries israéliennes, somme toute normal pour une jeune nation innovante, nous surprend malgré tout, c’est surtout parce qu’il ne s’insère pas dans la rupture radicale prônée par l’idéologie sioniste classique qui entendait débarrasser Israël des caractéristiques des Juifs de diaspora. Les créateurs de séries israéliennes révèlent les mêmes qualités que tous ces Juifs qui ont bâti et développé l’industrie du cinéma américain. A l’instar des producteurs, réalisateurs et scénaristes juifs d’Hollywood, les créateurs de séries israéliennes ont aussi eu l’intuition et le génie de percevoir le potentiel d’un nouveau média en réinventant par la même occasion 
des techniques de narration et en explorant des thématiques originales. Comme leurs « oncles d’Amérique », ils combinent avec talent la fidélité à une culture et l’universalisme de la création : même s’ils puisent leur inspiration dans les singularités israéliennes (conflits, armée, religion…), ils touchent le monde entier en portant un message universel. Loin de mener une révolte contre la vie juive diasporique, ces créateurs israéliens prolongent et réactualisent un héritage typiquement juif.

Cherchant à cerner les raisons du succès des Juifs à Hollywood, le grand écrivain (juif) américain Philip Roth expliquait que « le triomphe moral des Juifs américains se fonde sur l’invention d’une culture populaire ». Pour Roth, les Juifs se sont voués corps et âme dans le cinéma, car les autres activités leur étaient interdites. Ce qui fait dire à Philip Roth : « Ils ont fait du neuf parce qu’ils n’avaient pas le droit de faire du vieux ». Cette affirmation vaut aussi pour les créateurs de séries israéliennes. Ils n’avaient pas le droit de faire du vieux. Pour réussir, il fallait innover. Une histoire juive en somme. 


 

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