Au CCLJ

Samy Cohen "Israël n'aime plus ses pacifistes"

Mercredi 1 Février 2017 par Nathalie Hamou
Publié dans Regards n°855

Directeur de recherche, enseignant à Science Po et spécialiste des questions de politique internationale, Samy Cohen vient de publier Israël et ses colombes. Enquête sur le camp de la paix (Gallimard). Prenant acte du fait que l’obsession sécuritaire prend le pas sur la résolution du conflit israélo-palestinien, il montre que le mouvement israélien pour la paix n’a pas pour autant disparu. Samy Cohen viendra nous en parler au CCLJ le mercredi 8 février 2017 à 20h.

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    Ce n’est pas la première fois que vos travaux portent sur Israël, même si votre précédent ouvrage a surtout exploré la stratégie militaire de l’Etat hébreu. Quelle est la genèse de ce livre ?

    Samy Cohen A l’occasion de l’un de mes derniers ouvrages, Tsahal à l’épreuve du terrorisme (éd. du Seuil), j’ai étudié de près l’opération militaire d’Israël à Gaza « Plomb durci », survenue fin 2008-début 2009. J’ai alors été frappé de constater que cette campagne, qui avait fait beaucoup de dégâts, avait entrainé peu de réactions au sein du public israélien. Le pays est quasiment resté inerte. La question s’est alors imposée d’elle-même : où est passé le camp de la paix ? J’ai remonté ce fil à partir de cette impulsion de départ, et d’un séjour israélien à l’autre. Cette enquête s’est déroulée sur près de cinq ans.

    Vous écrivez que le mouvement de la paix israélien ne ressemble à aucun autre dans le monde. En quoi est-il atypique ?

    SC Il présente en effet plusieurs particularités. Tout d’abord, sa force de mobilisation : en 1982, pendant la guerre du Liban, le camp de la paix israélien est parvenu à faire descendre 400.000 personnes dans la rue pour condamner le massacre de Sabra et Chatila et réclamer une commission d’enquête. Soit un neuvième de la population juive de l’époque ! Seconde singularité : la société israélienne, et la situation de conflit à laquelle elle est confrontée, a engendré pas moins de 150 associations pour la paix, ce qui reste sans équivalent dans le monde. Cela prouve aussi la vitalité de ce mouvement, même si pour l’heure, l’horizon politique de la paix est totalement bouché.

    Une autre originalité tient au fait qu’Israël est le seul pays dans lequel des soldats se mobilisent pour la paix…

    SC Oui, c’est notamment le cas des fondateurs de l’association « La Paix maintenant », de l’organisation « Yesh Gvul » (Il y a une limite) regroupant des objecteurs de conscience, du mouvement « Courage de refuser », ou encore de « Brisons le silence ». Sans oublier ces associations d’anciens généraux qui ne descendent pas dans la rue, mais se mobilisent pour la reprise des négociations avec les Palestiniens. Même si ces gradés mettent davantage en avant l’impératif de sécurité que celui de paix. Une terminologie très différente du langage adopté par les organisations de gauche qui réclament, par exemple, la fin de l’occupation.

    Comment expliquez-vous le décalage entre la vitalité insoupçonnée du camp de la paix et son incapacité à mobiliser sur la question palestinienne ?

    SC Il faut éviter les fausses comparaisons. Historiquement, le camp de la paix est parvenu à mobiliser les foules, avec un faible nombre d’organisations, sur deux sujets principaux : les pourparlers avec l’Egypte et l’arrêt de la guerre du Liban. Et non pas sur le dossier palestinien. Puis, le nombre d’ONG a commencé à proliférer… sur la question palestinienne, mais la mobilisation n’était plus au rendez-vous, car ce sujet s’est avéré beaucoup moins consensuel !

    Vous faites aussi le distinguo entre deux types d’associations : celles basées sur la réconciliation entre les peuples et les organisations militant « par le haut » pour la paix. Quelle stratégie vous paraît-elle la plus payante ?

    SC Les organisations qui établissent un dialogue entre Juifs et Arabes-Palestiniens seront évidemment très utiles le jour où se profilera une situation de négociations de paix. Ce qui n’est malheureusement pas à l’ordre du jour. De la même façon que les dirigeants qui prônent des pourparlers de paix par le haut ne pourront rien faire si la population ne soutient pas cette voie. Les deux stratégies sont complémentaires.

    Récemment, on a assisté à l’apparition du mouvement « Les Femmes œuvrent pour la paix »… Un nouveau paradigme ?

    SC Effectivement, ce mouvement né au lendemain du conflit de Gaza de l’été 2014 a mobilisé à l’automne dernier quelque 20.000 participants. Ce qui est intéressant, c’est que cette association ratisse large, avec un message consensuel, sans entrer dans le détail des revendications. D’une manière plus générale, il existe une spécialisation des tâches et des approches tactiques complémentaires parmi les organisations pour la paix. Leur grande faiblesse étant qu’elles n’acceptent pas de se fédérer ou d’unir leurs forces.

    L’un des fils conducteurs de votre livre est que le déclin de la gauche colombe résulte davantage de facteurs psychologiques que sociologiques. Une piste négligée ?

    SC La piste a été explorée par le chercheur israélien Daniel Bar-Tal. Il a établi une corrélation entre la peur de l’autre et le manque d’attirance pour la paix avec les Palestiniens. Dans le cas des pourparlers avec l’Egypte, les Israéliens ont pu ressentir une certaine empathie pour Sadate. Tout comme ils ont pu compatir à la souffrance des victimes de Sabra et Chatila. Mais la question palestinienne ne suscite pas d’empathie, et ce, dans un contexte d’attaques terroristes meurtrières (depuis la seconde intifada), d’appel à la destruction de l’Etat juif, ou encore compte tenu de la revendication du retour des réfugiés, qui remet en cause l’essence même du sionisme. 

    Qu’en est-il de la thèse de la droitisation de la société israélienne pour expliquer le recul des colombes ?

    SC Tout dépend à quoi l’on se réfère : la dimension électorale, l’auto-identification partisane ou les affinités idéologiques. Concernant le vote, on assiste plutôt à une « dé-gauchisation » de l’électorat : entre 1995 et 2009, le Parti travailliste et le Meretz ont ainsi perdu 20 points, mais ce recul s’est fait au profit des formations centristes et non de la droite (Likoud) qui n’a gagné que 3 points. Par ailleurs, seul un tiers du public israélien se considère comme « de droite », 8 à 12% de gauche et 55% au centre, un grand marais qui peut basculer d’un côté comme de l’autre. En revanche, la droitisation est manifeste sur le plan idéologique puisque les valeurs de droite -sécurité et colonisation- sont devenues prédominantes.

    Lors du dernier anniversaire de la mort d’Yitzhak Rabin, les organisateurs n’ont pu lever assez de fonds pour organiser la cérémonie commémorative à Tel-Aviv. De quoi est-ce symptomatique ?

    SC La légitimité de l’héritage Rabin a perdu de sa vigueur. Certains sondages montrent que nombre de jeunes écoliers israéliens le voient comme un dirigeant qui a fait une erreur, en ratifiant les accords d’Oslo. Dans mon enquête, je rappelle que Rabin n’a jamais porté dans son cœur les associations de paix, mais il ne les a jamais combattues non plus. Alors que depuis quelques années, on assiste à un tir groupé d’organisations de droite comme « Im Tirtzu » ou NGO Monitor qui nourrissent une mouvance anti-démocratique. Cette libération de la parole s’est illustrée par des campagnes contre des universitaires dont les enseignements ne seraient pas assez sionistes, contre des écrivains et même des dirigeants comme le président Reuven Rivlin, accusés de trahison!

    Cet ouvrage reflète une tentative de réhabilitation des organisations de droits de l’homme, dénigrées en interne. Mais ces ONG ne sont-elles pas en partie responsables du discrédit qui les frappe ?

    SC Je cherche avant tout à réhabiliter les faits. A savoir que les ONG de droits de l’homme jouent un rôle important dans la société israélienne, celui de garde-fous, au même titre que la Cour suprême ou la presse. Ces associations dénoncent des choses qui ne plaisent pas : l’occupation, la souffrance des Palestiniens, les colonies illégales. Si bien qu’on les perçoit à l’intérieur comme une menace pour le pays. Des accusations sans fondement qui traduisent surtout le besoin de se mobiliser contre un ennemi.

    Votre livre est dédié à la mémoire d’Arie (Lova) Eliav, pourquoi cette  référence ?

    SC Ce ministre travailliste est un sioniste de la première heure. Il fut aussi l’une des seules colombes du Mapaï à pousser aussi loin l’idée d’une reconnaissance du fait national palestinien. Ainsi, au lendemain de la guerre des Six Jours, il a affirmé qu’il fallait voir le « peuple palestinien comme un fait accompli ». Au risque d’exaspérer Golda Meir, alors secrétaire générale du parti. Aujourd’hui, de nombreux intellectuels reconnaissent la justesse de son analyse.

    Mercredi 8 février 2017 à 20h 
    Conférence organisée dans le cadre de l’année 2017 : « Pour un Israël juif et démocratique »
    Infos et réservations  02/543.01.01 ou [email protected]

     
     

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