Musique

Richard Wagner diffusé "par erreur" sur les ondes de la radio publique israélienne

Lundi 3 septembre 2018 par Nicolas Zomersztajn et AFP

La radio publique israélienne s'est excusée pour avoir brisé un tabou en diffusant un morceau du compositeur allemand Richard Wagner, boycotté en Israël depuis de nombreuses années.

 

La porte-parole de la radio publique israélienne a qualifié « d’erreur » la diffusion vendredi dernier du Crépuscule des Dieux par une de ses stations spécialisée en musique classique.

Le compositeur allemand, dont les œuvres imprégnées de nationalisme ont été adoptées au 20e siècle par le Troisième Reich, est notamment célèbre pour avoir été l'un des compositeurs favoris d'Adolf Hitler.

Si aucun des opéras de Wagner ne comporte d’éléments directement antisémites. Wagner exprimait sa haine des Juifs dans ses pamphlets. Le compositeur a  fait paraître son article « Le judaïsme dans la musique » en 1850 sous le pseudonyme de K. Freigedank (Libre pensée) dans la Neue Zeitschrift für Musik de Leipzig. En 1869, il l’a republié sous forme d’opuscule et sous son propre nom. On peut y lire : « Le Juif, qui a un Dieu bien à lui, nous frappe à première vue par son aspect extérieur, et cela à quelque nationalité qu’il appartienne, et nous nous sentons, de ce fait, devant un étranger. Involontairement, nous désirons n’avoir rien de commun avec un pareil homme ».

Ses prises de position antisémites étaient particulièrement véhémentes. « Je tiens la race juive, écrivait-il, pour l’ennemie née de l’humanité et de tout ce qui est noble ». (…). Le judaïsme est en train de nous détruire, nous les Allemands, et je suis peut-être le dernier qui sache s’opposer résolument à lui, alors qu’il s’est déjà rendu maître de tout ». Wagner parlait aussi d’Untergang, (anéantissement) : « Mais considérez qu’il n’y a qu’un seul moyen de conjurer la malédiction pesant sur vous : la rédemption d’Ahasvérus, l’anéantissement ».

Il n'y a pas de loi en Israël interdisant de jouer Wagner, mais les formations musicales s'en abstiennent. La porte-parole a rappelé dimanche que « les instructions au sein de la radio israélienne demeurent les mêmes depuis des années : la musique de Wagner ne doit pas être jouée ». Elle a souligné dans un communiqué « la peine qu'une telle diffusion peut susciter chez les survivants de la Shoah écoutant la radio ».

Pour de nombreux Juifs, cette musique, riche, extraordinairement complexe et qui a énormément influencé l’univers musical, en est venue en quelque sorte à symboliser les horreurs de l’antisémitisme allemand. L’argument le plus souvent invoqué pour justifier le refus de jouer Wagner en Israël est le traumatisme que sa musique peut susciter chez les survivants de la Shoah. « S'il y a un endroit où seul Wagner peut être entendu », avait écrit le critique Alex Ross, critique musical américain en 1998 en faisant référence à Bayreuth, « il devrait également y avoir un endroit où l'on demande à Wagner de se taire ».

« Nous nous excusons auprès de nos auditeurs », a déclaré la porte-parole de la radio publique israélienne, estimant que « le responsable de l'émission musicale s'est trompé de choix en diffusant ce morceau ».

Si l’œuvre de Wagner reste taboue en Israël, elle a déjà été jouée à plusieurs reprises. Lors d'un concert de l’orchestre philarmonique d’Israël en 1981, Zubin Mehta, après avoir donné aux spectateurs l'occasion de quitter la salle, a dirigé le Liebestod de Tristan und Isold en guise de rappel. En réponse, Ben-Zion Leitner, un survivant de la Shoah et un héros de la guerre d’Indépendance, s’est dirigé vers la scène en montrant son estomac cicatrisé et en interpellant Mehta : « Joue Wagner sur mon corps ».

Vingt ans plus tard, Daniel Barenboim a dirigé le prélude de Tristan und Isold avec l'Orchestre philharmonique de Berlin à Jérusalem. Conscient que Richard Wagner était un antisémite de la pire espèce dont les propos sont impardonnables, Daniel Barenboim estime toutefois qu’il convient de permettre de le jouer en Israël car « Wagner n'appartient pas aux nazis et la musique doit l'emporter sur la politique ».

Jonathan Livny, président de la Israël Wagner Society a salué la diffusion de la musique de Wagner par la radio publique. « Nous ne diffusons pas l'opinion du compositeur, mais la belle musique qu'il a écrite. Celui qui ne veut pas écouter cette musique peut éteindre la radio ».

Wagner, qui a notamment inspiré Baudelaire, Mallarmé, Proust, Joyce, Mann, Kandinsky, Isadora Duncan et Eisenstein, a su exprimé musicalement le désir et le désespoir. Même des personnalités juives de premier plan ont mis en avant cette double qualité de Wagner. « Moi aussi, je crois avoir entendu un tel battement d'ailes pendant que j'écrivais ce livre. J'y travaillais tous les jours jusqu'à l'épuisement total. Ma seule récréation consistait à écouter la musique de Wagner dans la soirée, en particulier Tannhäuser, un opéra auquel j’ai assisté aussi souvent qu’il était présenté. C’est à chaque fois qu’on ne jouait pas cet opéra que je nourrissais des doutes quant à la véracité de mes idées ». L’auteur de ces propos est le fondateur du sionisme politique : Theodor Herzl. Et le livre dont il parle dans cet extrait n’est autre que L’Etat juif !


 
 

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  • Par Luc Kreisman - 3/09/2018 - 11:59

    Il est sain de maintenir ce débat ouvert, plus pour notre réflexion que pour les rescapés de la Shoah. En effet, j'ai connu beaucoup de rescapés qui n'en n'avais que faire, d'autres qui aimaient la musique de Wagner... Mais le fait de le diffuser ou non, ne peut devenir anodin! Personnellement, je ne nourris aucun complexe à écouter du Wagner, ni autre chose.

  • Par Tonton Mordechai - 3/09/2018 - 16:58

    Il serait intéressant de savoir s'ils regrettent cette erreur par peur des réactions à venir ou bien s'ils ont reçu déjà une volée de bois vert. Si çà se trouve, les israéliens n'ont pas réagi et, du coup, la radio devrait en prendre acte et diffuser sa musique, en l'accompagnant d'un message visant à préciser que l'un des plus grands compositeurs et orchestrateurs du romantisme allemand (admiré par Gustav Mahler himself) a été aussi un antisémite notoire et idéologue de l'antisémitisme...Cela permettrait d'apprécier l'oeuvre (remarquable à bien des égards) et de voir l'homme tel qu'il peut être, génial et médiocre à la fois !

  • Par Thierry - 4/09/2018 - 7:20

    L'exemple de Wagner illustre le problème de savoir si on peut dissocier le créateur (l'homme avec ses idées politiques, ses valeurs, ses agissements, etc.) de son oeuvre artistique. On peut illustrer cette problématique en prenant l'exemple de Louis-Ferdinand Céline, un écrivain de talent certes mais qui fut un antisémite virulent durant l'entre-deux guerres, et qui l'est resté après la 2ème guerre mondiale. Doit-on encenser et réhabiliter (comme le font certains critiques littéraires. J'ai en mémoire des articles élogieux sur cet individu parus il y a quelques années dans la revue Le Monde Littéraire ) cet écrivain parce qu'il avait des talents d'écriture et faire l'impasse sur ses appels à la haine et son passé de collaborateur (cf. l'ouvrage récent d'un historien sur le sujet) ? Personnellement, par respect pour toutes les victimes de la haine antisémite durant cette période, je pense que non. J'estime que l'aspect éthique doit toujours l'emporter sur le côté l'artistique.