Carnet de route d'Elie Barnavi

Réflexions sur la 21e Knesset, suite et fin

Jeudi 5 septembre 2019 par Elie Barnavi
Publié dans Regards n°1049

Petit rappel des événements après la trêve estivale. Elue le 9 avril, la 21e Knesset a tenu sa session inaugurale le 30 avril et s’est sabordée le 29 mai. Plus de trois mois d’une campagne électorale débridée, aussi pleine de bruit et de fureur que vide de contenu, pour un petit mois d’existence. Il faut remonter au Short Parliament de Charles 1er d’Angleterre (13 avril-5 mai 1640) pour trouver mieux que l’exploit de Benjamin Netanyahou.

L’homme n’ayant qu’une préoccupation en tête, à savoir comment échapper aux tribunaux, tout, absolument tout est soumis à cette obsession. Sa résidence de la Rue Balfour à Jérusalem est devenue sa forteresse, son sanctuaire. En avril, provoquer et gagner des élections anticipées était censé lui permettre de renforcer 
les défenses de la forteresse, à l’abri de laquelle il entendait modifier en sa faveur les équilibres constitutionnels, s’assurer de l’immunité et empêcher la Cour suprême de s’y opposer. L’arithmétique électorale étant ce qu’elle est, il lui fallait réunir sur son nom 61 parlementaires. Sur le papier, il en avait 65. Hélas, il arrive que la politique ait des raisons que l’arithmétique ignore. Décidé à tuer Netanyahou, au moins politiquement, Avigdor Liberman, l’imprévisible chef de la formation russophone Israël Beiteinou, a pris prétexte de la loi sur le service militaire des Haredim pour torpiller sa coalition.

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Qu’est-ce qui a changé depuis ? Pas grand-chose en vérité. La peur de ne pas franchir le seuil électoral fatidique de 3,25%, qui correspond à un minimum de quatre sièges à la Knesset, a poussé à 
des regroupements aux deux bouts du spectre. Les quatre partis arabes ont reconstitué leur liste commune. A l’extrême droite, les nationaux-religieux ont créé avec la Nouvelle Droite une nouvelle formation dite Yamina (« Vers la droite ») et placé la très séculière Ayelet Shaked à sa tête. A gauche, le Meretz a fait alliance avec Ehoud Barak et des transfuges du Parti travailliste pour former le Camp démocratique. Les Travaillistes d’Amir Peretz les ont snobés au profit d’une alliance avec le petit parti Gesher d’Orly Lévy-
Abecassis au profil « social », dans l’espoir, probablement vain, 
d’attirer des déçus du Likoud.

A en croire les sondages, le Likoud et Kahol Lavan sont toujours au coude-à-coude, et Liberman devrait doubler sa représentation parlementaire. Si celui-ci reste sur les mêmes positions, Netanyahou n’a aucune chance de former une coalition avec ses « alliés naturels » ultra-orthodoxes. Ce que Liberman veut, c’est être l’artisan d’une grande coalition avec le Likoud, Kahol Lavan et son parti, Israël Beiteinou. Sans les Haredim donc, ni les nationalistes-religieux. Ce n’est pas un hasard si l’axe de la campagne s’est déplacé vers un thème dominant : les relations entre Etat et religion. En refusant un compromis sur le service religieux des leurs qui leur était favorable, les Haredim ont offert à Liberman le rôle de sa vie.

Un autre thème de la campagne est l’annexion des Territoires palestiniens, à laquelle l’ambassadeur des Etats-Unis David Friedman a apporté dans le New York Times du 8 juin la caution de l’administration américaine. « Dans certaines circonstances », a déclaré cet étrange diplomate, « je pense qu’Israël a le droit de garder une partie de la Rive occidentale, quoique pas sa totalité ». A la mi-août, une information a fuité du bureau du Premier ministre selon laquelle ce dernier a sollicité de Trump une déclaration en faveur de l’annexion des implantations avant les élections de septembre. Netanyahou ne peut rien faire de concret avec un gouvernement de transition, en pleine campagne électorale. Mais une telle proclamation présidentielle lui serait évidemment utile auprès de sa base.

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Le 15 mai, les principaux partis démocratiques allemands, CDU/CSU, SPD, FDP et Verts, ont rendu publique une proposition de résolution au Bundestag contre le mouvement BDS, assimilé à une forme d’antisémitisme. Je ne suis pas un fan de BDS, loin de là, mais la sagesse de ce texte ne me saute pas aux yeux. Si beaucoup de partisans de BDS sont antisémites, beaucoup, notamment de nombreux Juifs, ne le sont pas. Le mouvement se veut non violent, et jusqu’à maintenant il l’a effectivement été.

Quelle peut bien être la portée d’une résolution de ce type en démocratie ? Car enfin, il s’agit tout bonnement de bâillonner l’expression libre d’une opinion, aussi antipathique qu’elle paraisse à certains. D’autant que les parlementaires allemands ne se donnent même pas la peine de distinguer entre le territoire souverain d’Israël et les Territoires occupés. Enfin, sur le plan de l’efficacité politique, pourquoi gonfler l’importance d’une baudruche qui va d’échec en déconfiture ?

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C’est autour de cette histoire de BDS que s’est joué à la mi-août le psychodrame de la visite annoncée des deux trublions démocrates du Congrès des Etats-Unis, Ilhan Omar et Rashida Tlaib, toutes deux musulmanes et favorables au BDS. Un étrange ballet diplomatique se noue alors. Interdire à des membres du Congrès l’entrée du territoire national ? Difficile. Donc, le gouvernement israélien déclare dans un premier temps que, en vertu du « respect » dû au Congrès et des liens entre les deux pays, et malgré une loi anti-BDS votée en 2017, les deux femmes seront autorisées à entrer. Là-dessus, Trump fait état de son vif déplaisir dans un Tweet furieux, et Netanyahou, dans un de ses sauts périlleux dont il a le secret, revient sur sa décision. Tempête aux Etats-Unis, où les Démocrates, voire une partie des Républicains, font corps avec leurs collègues. Même AIPAC, le lobby pro-israélien, ose exprimer son malaise. Nouvelle volte-face d’Israël : « Pour des raisons humanitaires », Rashida Tlaib, dont la famille habite un village de Cisjordanie, sera, elle seule, autorisée à venir. Mais l’autorisation est assortie de conditions telles que l’intéressée préfère s’en abstenir.

Merveilleuse opération. La démocratie israélienne étale à la face du monde sa peur de deux parlementaires isolées au sein de leur propre parti. Face aux caprices d’un suzerain lointain, la souveraineté de l’Etat juif plie comme un roseau tremblant au vent. Et les relations entre Israël et les Etats-Unis sont réduites un peu plus aux liens exclusifs de Bibi avec Trump et sa base républicaine. Quelqu’un à Jérusalem a-t-il pensé que Trump n’est que locataire, nécessairement éphémère, de la Maison-Blanche, non son propriétaire ?

Au moment de rédiger cette chronique, j’apprends que les Palestiniens ont lancé une nouvelle attaque vicieuse contre notre souveraineté sur notre capitale éternelle : un tournoi de football entre familles de la Vieille Ville de Jérusalem. Selon le quotidien Haaretz, l’événement a lieu tous les ans depuis plusieurs années. 183 familles organisent chacune une équipe de jeunes qu’elles équipent de leurs deniers, un mécène local faisant l’appoint. Heureusement, Gilad Erdan, notre ministre de la Sécurité (et aussi des Affaires stratégiques, autrement dit anti-BDS, et aussi de la Propagande, pardon, de l’Information) veille au grain. N’écoutant que son courage et son sens de l’Histoire, Erdan a envoyé la police mettre un terme au scandale, disperser le public et les joueurs et confisquer affiches et équipement. Le prétexte ? Le tournoi serait lié de quelque manière à l’Autorité palestinienne, ce que la société organisatrice nie.

Cette affaire est l’une d’une longue série, dont une cérémonie à l’occasion du 50e anniversaire d’un hôpital, une autre organisée par le Barreau palestinien, des conférences de presse, des lancements de livres, un festival d’enfants... Eh, il faut manquer singulièrement de confiance en soi et dans la cause que l’on dit défendre pour descendre aussi bas (voir plus haut l’affaire Omar-Tlaib).


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Amos Zot - 12/09/2019 - 8:50

    Pour votre information, le BDS est antisémite et les Juifs qui le soutiennent également même s' ils ne commettent aucun acte de violence.
    La liberté d'expression à des limites comme les appels à la haine et l'antisémitisme qui sont des crimes trop souvent restés impunis ou peu sévèrement sanctionnés.
    L'antisémitisme commence par des paroles et finit par de la violence.
    La seule erreur de Netanyahu dans l'affaire Ilhan Omar/ Rashida Tlaib est d'avoir, dans un premier temps autorisé leur entrée en Israël. Ceux qui veulent boycotter Israël doivent être cohérents et ne pas vouloir entrer en Israël.
    Vos propos me donnent la nausée.



  • Par ezekiel - 12/09/2019 - 11:28

    Amos

    Vous avez 100% raison mais malheureusement l'ambassadeur Barnavi au mandat raccourci à Paris est coutume du fait