Voyage de JCall

De Ramallah à Jérusalem : de l'espoir au désespoir

Mercredi 7 juin 2017 par Stéphane Wajskop

Le troisième jour de notre voyage aura été une journée riche en contenu et en émotions, avec la rencontre de représentants palestiniens et la visite approfondie de Jérusalem.

Le matin, nous nous sommes rendus où nous avons été accueillis à Ramallah par une délégation de l’Autorité palestinienne (AP), composée notamment de Nabil Shaath -premier ministre des Affaires étrangères de l’AP en 2003 et actuellement conseiller aux Affaires étrangères de Mahmoud Abbas- et de Mohamed Al-Madani, président du Comité pour l’interaction avec la société civile israélienne.

L’échange fut direct et intense, Nabil Shaath nous faisant le récit des négociations de paix, depuis la lettre que Lova Eliav lui envoya en 1969 pour lui parler de la création d’un Etat palestinien. Impossible de tout relater ici, mais voici quelques-uns des points abordés.

Nabil Shaath était persuadé que les Accords d’Oslo aboutiraient à la création d’un Etat palestinien. La coopération avec Rabbin et les équipes gouvernementales de l’époque était excellente et, très vite, de nombreux chantiers ont été lancés, dont la création d’une école tous les deux jours dans les territoires palestiniens (200 écoles la première année !), l’augmentation du nombre de femmes dans les universités où elles sont majoritaires aujourd’hui…

On connait la suite : l’assassinat de Rabbin, les élections et le changement de majorité qui a mis un coup d’arrêt au processus.

A deux reprises, les circonstances extérieures ont fait échouer des accords de paix conclus à 95% ; à Taba avec Barak, à Annapolis avec Olmert. Là aussi, on connait la suite.

Le déséquilibre des forces en présence : l’Etat d’Israël dont le PNB par habitant est 40 fois supérieur au PNB par habitant palestinien, la puissance militaire, technologique, économique, l’énorme financement des colonies face à une Autorité palestinienne pauvre : 92% de l’eau des territoires sont utilisés par 600.000 colons, contre les 8% utilisés par trois millions de Palestiniens. La croissance hyper rapide et sans discontinuer des colonies : 6.000 colons au moment des accords de Camp David avec Sadate, 600.000 aujourd’hui

Il y a 1,5 million de Palestiniens israéliens -que l'on appelle habituellement des Arabes israéliens-, 3 millions de Palestiniens en Cisjordanie, 2 millions à Gaza et quelque 6,5 millions de réfugiés palestiniens dans le monde, dont certaines communautés sont très prospères, notamment au Chili où 450.000 Palestiniens contrôlent notamment 4 des 5 plus grandes banques du pays !

23% des Israéliens n'ont jamais été à Jérusalem

Nous quittons Ramallah pour nous rendre à Jérusalem-Est, où nous sommes accueillis par un guide de l’organisation Ir Amim. La visite sera un choc pour beaucoup d’entre nous.

Entendre parler de la colonisation de Jérusalem est une chose, la voir sur le terrain en est une autre. Nous avons fait le tour de la ville, à l’extérieur et à l’intérieur, passant des colonies magnifiquement entretenues aux villages palestiniens délabrés ; analysant la façon dont la barrière de sécurité est utilisée à des fins politiques pour rendre l’extension des zones arabes impossible ou invivable, facilitant ainsi la judaïsation de la ville ; nous avons vu les routes séparées et les écoles séparées, les barbelés entre les quartiers, les maisons isolées rachetées avec de l’argent américain et surveillées par plusieurs soldats au milieu de nulle part, l’absurde et horrible double mur qui s’engouffre sur plusieurs centaines de mètres dans Bethléem pour permettre aux Juifs religieux de se rendre au tombeau de Rachel, l’expropriation des terres arabes, la réaffectation de ces mêmes terres en parcs naturels, le refus systématique des permis de construire, alors que la population arabe est en croissance, la poussant donc à quitter la ville ; mais aussi l’absence d’écoles, de plaines de jeux pour les enfants, de services municipaux, de trottoirs, d’enlèvement des détritus, etc., etc., etc.

Non, nous ne nous attendions pas à voir cela !

Les Israéliens se rendent-ils compte de la situation ? Un sondage publié par Yediot Aharonot cette semaine auprès des Israéliens n'habitant pas Jérusalem montre que plus 23% des Israéliens n'ont jamais été à Jérusalem de leur vie et 21% une seule fois.

Sachant que la plupart des gens qui y vont n’ont aucune raison d’aller visiter les quartiers arabes ou juifs aux alentours, il est fort à parier que les gens ne savent pas ce qui est en train de s’y passer.

Il FAUT aller voir ce qui est en train de se passer en Cisjordanie, car gardons bien en mémoire une statistique, une seule : il y a aujourd’hui entre la Méditerranée et le Jourdain 52% de Juifs et 48% d’Arabes. Cela signifie, compte tenu de la démographie, que d’ici très peu de temps, la population juive du territoire sera minoritaire.

Posons-nous alors la question suivante : pourquoi, dans un tel contexte, le gouvernement israélien fait tout -sur le terrain- pour rendre la création d’un Etat palestinien impossible ? Quel(s) scénario(s) a-t-il en tête ? Personne jusqu’ici n’a été en mesure de nous répondre : ni les 280 généraux de l’association Commanders for Security, ni les spécialistes de l’association Mitvim, un think tank spécialisé dans les relations internationales, ni les trois anciens ambassadeurs que nous avons rencontrés. Y a-t-il seulement une réponse? L’arrivée du Messie ? L’expulsion des Palestiniens ? L’apartheid ? Un tweet de Trump ? Nous espérons entendre la réponse demain à la Knesset, où nous rencontrerons les députés des partis de droite et de gauche.

Interview
Nabil Shaath : « Israël ne trouvera jamais un meilleur partenaire que Mahmoud Abbas »

Le conseiller aux Affaires étrangères de Mahmoud Abbas, Nabil Shaath, a répondu à nos questions.

Quelles concessions territoriales les Palestiniens sont-ils prêts à faire ?
Lors des négociations d’Annapolis, Olmert avait proposé un échange de territoires de 3,5% ; ils avaient accepté 1,9%, sans qu’il y ait accord définitif sur les territoires récupérés par les Palestiniens du côté israélien. Si un accord est signé sur base des frontières de 1967 avec quelques aménagements, la Palestine représentera 22% du territoire couvert par le mandat britannique en 1947.

Pourquoi négocier un accord avec l’Autorité palestinienne sachant que le Hamas ne suivra pas ?
l faut se rappeler l’arrivée démocratique du Hamas au pouvoir, la scission qui s’en est très vite suivie entre Gaza et la Cisjordanie et le  refus actuel du Hamas d’organiser des élections démocratiques de peur de les perdre. En cas d’accord de paix avec Israël, le Hamas -qui a déjà accepté le principe d’une trêve de violence pendant dix ou quinze ans- finira par se rallier à l’accord, sous peine de s’isoler sur la scène palestinienne.

Pensez-vous que le boycott académique et culturel d’Israël prôné par BDS affaiblit les partisans d’une solution à deux Etats ? 
L’Autorité palestinienne est favorable au boycott lié aux colonies, mais ne soutient pas le boycott des organisations basées en Israël, ce qui lui vaut des relations parfois houleuses avec BDS.

Que répondez-vous aux allégations du double discours des dirigeants palestiniens, en anglais à l’international et en arabe devant les Palestiniens ? 
Ces allégations n’ont aucun sens à l’heure des réseaux sociaux. Aujourd’hui, dès qu’un mot est prononcé, quels que soient le lieu, la langue ou le temps, il se retrouve sur Facebook et twitté quelques heures plus tard. Il est donc impossible de tenir un double langage.

Mahmoud Abbas veut-il, selon vous, faire la paix ? 
Israël ne trouvera jamais un meilleur partenaire pour la paix que Mahmoud Abbas, car il la désire plus que tout ; sa disparition éventuelle m’inquiète…

 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par emile - 7/06/2017 - 16:25

    Serait il possible de connaître les identités des participants belges à cette délégation svpl ?

    D'avance, merci

    Emile

  • Par Tonton Mordechai - 8/06/2017 - 11:37

    Pourquoi connaître les participants de cette délégation ? L'essentiel n'est pas là, me semble-t-il ?

  • Par Laurent Jacovy - 8/06/2017 - 11:38

    Je lis, un article ce matin(8/6/17) de Haaretz, qui dévoile les dessous de négociations et brouillons(draft que Kerry devait présenter ) de négociations ds lesquelles BB Nethanyahou allait , semble t il ,loin dans des concessions territoriales. Négociations avortées entre Américains ss l'administration Obama en 2014 , Israéliens et Palestiniens. Pourquoi ? À cause d'un refus de Mahmoud Abbas à S'ENGAGER. s'engager signifie concéder.
    Je persiste et signe , sans cautionner Benjamin Natanyahou , que Mahmoud Abbas, n'est PAS le partenaire qu'il faut à Israël.
    Il n'y en a pas.

  • Par Tonton Mordechai - 8/06/2017 - 15:32

    Pas tout à fait d'accord, Laurent..Mahmoud Abbas est ce qu'il est ! Rien n'autorise Israël a désigner elle-même son interlocuteur ( ce serait du jamais vu !). Les palestiniens l'ont choisi, il est donc l'interlocuteur. J'ajoute qu'en terme de communication, dénigrer à un représentant officiel élu par son peuple le droit de le représenter est la manifestation d'un manque de volonté de négocier...Israël a perdu cette guerre de communication, n'est-il pas temps de changer son fusil d'épaule, et de faire peser sur ses épaules à lui (Mahmoud Abbas) le poids de la négociation. Il ne pourrait pas faire de concessions significatives. Israël bien , et récupérerait du même coup la main en passant de facto dans le camp de celui qui s'engage, et quitterait celui du réfractaire...

  • Par emile - 8/06/2017 - 16:05

    Tonton

    Pour leur faire part de ma sympathie pour leur courage tout simplement
    Cela vous dérange t il ?

    Emile

  • Par Jean-Marc Finn - 9/06/2017 - 20:04

    Cher Emile, cela ne me dérange nullement, ils sont tous de mes amis...Mais vous comprendrez qu'on ne nomme pas des gens dans un forum sans leur consentement...Remerciez-les via ce forum, ils le liront sans aucun doute.