Israël

Qui détient la souveraineté sur le mont du Temple ?

Mardi 5 septembre 2017 par Frédérique Schillo, @FredSchillo
Publié dans Regards n°867 (1007)

Israël n’est pas souverain sur le mont du Temple. C’est le principal enseignement de la crise qui a éclaté cet été à Jérusalem, menaçant d’embraser les Territoires palestiniens, de compromettre le traité de paix avec la Jordanie et de provoquer une crise diplomatique avec Istanbul. Alors qui contrôle vraiment le premier Lieu saint du judaïsme ?

escaliers menant à l'esplanade des Mosquées, Jérusalem

L'esplanade des Mosquées, Jérusalem

Il en est parfois des proclamations comme des promesses : elles n’engagent que ceux qui les écoutent. Quand le commandant Motta Gour a solennellement annoncé « Le mont du Temple est entre nos mains ! », peu après que ses paras eurent pris la Vieille Ville de Jérusalem, en juin 1967, les Israéliens ont pensé recouvrer le contrôle du premier Lieu saint du judaïsme. Mais hier comme aujourd’hui, l’idée d’une souveraineté israélienne sur le mont du Temple, où s’élèvent désormais le dôme du Rocher et la mosquée d’al-Aqsa, apparaît comme un leurre, dont Israël use tantôt par déni, tantôt par défi.

La crise violente qui a surgi au cœur de l’été le démontre cruellement : Israël ne peut pas faire ce qu’il veut sur le mont du Temple. Suite à l’attentat à l’arme automatique qui a coûté la vie à deux policiers israéliens porte des Lions, le 14 juillet, le gouvernement a cru bon d’installer des portiques de sécurité à l’entrée de l’esplanade. Une mesure aussitôt contestée par le Waqf, l’autorité en charge des biens musulmans à Jérusalem, mais aussi par Mahmoud Abbas, le roi Abdallah de Jordanie, et le président turc Erdogan, qui a exhorté tous les musulmans à « protéger » Jérusalem.

Après deux semaines d’émeutes à Jérusalem, la mort de cinq manifestants palestiniens et l’assassinat de trois Israéliens dans leur maison d’Halamish, en Cisjordanie, Netanyahou a fait volte-face. Les portiques ont été retirés et les nouvelles mesures de sécurité envisagées en remplacement, comme la vidéo, rangées dans les cartons. Le calme est finalement revenu. Un calme précaire, tant la situation peut s’enflammer à la moindre étincelle. Cela n’est pas nouveau : le mont du Temple/l’esplanade des Mosquées est une vraie poudrière. La surprise n’est pas que cette crise ait eu lieu, mais que le gouvernement n’ait pas pu l’arrêter. Au contraire, Netanyahou s’est obstiné à monter ces portiques contre l’avis du Shin Beth et du Mossad, qui l’avaient prévenu que le gain sécuritaire serait infime comparé à un coût politique potentiellement désastreux. Mais comme Ariel Sharon avait ignoré les avertissements des services de sécurité pour se rendre sur le mont du Temple en septembre 2000, Netanyahou a préféré écouter les sondages et son aile droite, au risque d’une nouvelle intifada.

Des violations du statu quo  de part et d’autre

Si Israël se veut souverain sur toute la Vieille Ville de Jérusalem (quand la communauté internationale parle d’occupation), la garde du mont du Temple revient exclusivement au Waqf, lui-même entièrement financé et administré par la Jordanie. Autrement dit, le mont du Temple est entre les mains du roi Abdallah.

Cette situation est le fruit d’un compromis établi par Moshe Dayan, après la guerre des Six Jours, pour assurer la pérennité de la présence israélienne dans la Ville. Car le mont du Temple, où se trouve le Rocher de la fondation selon la tradition juive, lieu du sacrifice d’Isaac par Abraham et où Salomon puis Hérode ont élevé un Temple afin d’y abriter le Saint des Saints, est aussi le troisième Lieu saint de l’islam. Pour les musulmans, le dôme du Rocher, bâti il y a plus de 1.400 ans face à la mosquée al-Aqsa, célèbre l’endroit d’où Mahomet a fait son voyage nocturne (isra) vers Médine, puis son ascension au Ciel (miraj). Et c’est en réalité tout le Haram al-Sharif ou « Noble Sanctuaire », souvent traduit par « esplanade des Mosquées », qui est considéré par eux comme une grande mosquée.

Selon le statu quo établi par Dayan, renouvelé lors du traité de paix avec la Jordanie en 1994, les Israéliens contrôlent l’accès aux neuf portes du site, les Juifs pouvant y pénétrer à la condition expresse de ne pas y prier ; le Waqf jordanien conservant la garde et la gestion de l’esplanade, avec le dôme du Rocher, la mosquée al-Aqsa, mais aussi des écoles, des sites archéologiques et des musées. En tout, un espace de 14 hectares que les fidèles palestiniens voient comme leur bien le plus précieux. Et le dernier rempart contre l’occupation.

Loin d’être discuté par Netanyahou, le statu quo a été consolidé par lui dans un nouvel accord signé avec le roi Abdallah en novembre 2014. Israël s’engage à limiter l’entrée des groupes de Juifs religieux sur le mont du Temple, à y interdire la montée de ministres et députés, et à s’abstenir de toute restriction de genre ou d’âge pour les fidèles musulmans. De son côté, la Jordanie doit notamment empêcher la venue d’extrémistes palestiniens. Autant le dire : chacun de ces engagements a été violé.

Quand les Palestiniens dénoncent les violations du statu quo, ils témoignent du changement intervenu dans la politique sécuritaire israélienne plus tolérante à l’égard des revendications des Juifs messianiques emmenés par le député Yehuda Glick (voir encadré). Quant aux Israéliens, ils accusent avec raison le Waqf de laxisme. Les mourabitouns, ces « soldats de Dieu » comme ils se proclament, ont été bannis par Israël de l’esplanade fin 2015, mais, la nature ayant horreur du vide, remplacés par plus extrémistes encore. Pour preuve, l’utilisation de fusils automatiques dans l’attentat du 14 juillet par trois Arabes israéliens qui, de surcroît, ont trouvé les armes entreposées dans la mosquée constitue la plus grave violation du statu quo.

Vers une révision du statu quo ?

Au final, la crise du mont du Temple a été l’occasion pour Israël comme pour la Jordanie d’éprouver les limites de leur souveraineté. L’abandon des mesures de sécurité par Israël a été perçu comme une capitulation. Pire, alors que l’affaire de l’ambassade israélienne à Amman, où un officier de sécurité a tué deux Jordaniens, lui offrait une sortie de crise honorable -le retrait des portiques contre le retour du personnel de l’Ambassade-, Netanyahou a paradé avec le « héros » israélien, ce qui a eu le don d’irriter le roi Abdallah, lequel a ensuite tardé à envoyer ses instructions au Waqf, faisant craindre une reprise des affrontements. « Le Waqf est directement responsable et c’est lui qui a le dernier mot », s’est félicité l’un de ses responsables. En réalité, le Waqf a failli être débordé par Abbas qui, pour sortir de son isolement, a annoncé la fin de la coopération sécuritaire avec Israël, puis l’organisation de manifestations de masse avec le Tanzim, grand ordonnateur de l’intifada.

C’est bien la menace d’un soulèvement sanglant par des foules armées par le Tanzim ou par le Hamas, excitées par Erdogan et tout ce que le monde arabo-musulman compte d’opportunistes défenseurs de Jérusalem, qui a précipité la fin de la crise. Mais jusqu’à quand ? Fin août, le chef de la branche Nord du mouvement islamique a été arrêté après de nouvelles incitations à la violence. Et déjà, des députés de la Knesset appellent à réaffirmer la souveraineté israélienne dans la Vieille Ville. Ils ont obtenu de se rendre sur le mont du Temple, où l’on a battu des records avec 3.200 visiteurs juifs pour le seul mois de juillet.

Il faut réviser le statu quo pour, au contraire, rappeler les droits, mais aussi les devoirs d’Israël, plaident d’autres, renouer le dialogue avec le Waqf et renforcer le rôle de la Jordanie, voire celui de l’Arabie saoudite, gardienne des Lieux saints de l’islam, et faire émerger un partenaire palestinien à Jérusalem. Sans quoi le spectre d’une guerre de religion, celui-là même que Moshe Dayan a voulu à tout prix chasser, apparaitra sur le mont du Temple.

L’éclaireur illuminé du troisième Temple

Yehuda Glick

Depuis trois ans, il s’est imposé comme leader du messianisme juif. Précisément depuis le soir du 29 octobre 2014, où il a réchappé à une tentative d’assassinat devant le Centre Begin à Jérusalem. Il venait d’y prononcer la conférence « Israël retourne au mont du Temple ». « Vous êtes un ennemi d’al-Aqsa », lui a lancé son assaillant, avant de lui loger quatre balles en pleine poitrine.

Jusqu’alors, le rabbin Yehuda Glick était surtout le président de la Fondation du Temple, dévolue au « futur troisième Temple de Jérusalem ». Il y promenait sa longue silhouette, visage émacié et barbe rousse, pour dévoiler le chef-d’œuvre du lieu -une reconstitution parfaite de l’arche d’alliance, prête à l’emploi- devant les visiteurs fascinés ou franchement atterrés.

Deux mois après le drame, le miraculé de Jérusalem annonçait sa candidature à la Knesset sur la liste du Likoud. Las, il rate l’élection de peu. Mais en mai 2016, le départ de Moshe Yaalon lui ouvre les portes du Parlement, dont il va faire la nouvelle caisse de résonance de ses revendications, à commencer par le droit de monter sur le mont du Temple.

Depuis, Glick multiplie les coups d’éclat : des dizaines de tentatives de visites sur le mont du Temple et autant de recours devant les tribunaux et la Cour suprême. Une obstination payante puisque le bureau de Netanyahou s’est dit prêt à un « essai » début septembre. Si peu de temps après la crise du mont du Temple, la nouvelle a fait frémir. « Je ne veux pas monter sur le mont du Temple en tant que politicien. Je veux y monter en tant qu’individu, en communion avec le Maître de l’Univers », a tenté de rassurer le fou du Temple.

Sur d’autres sujets cependant, le député fait preuve d’une remarquable modération et se retrouve souvent en marge du Likoud, comme lorsqu’il critique le soldat Elor Azaria ou milite en faveur des Femmes du Mur et de la Gay Pride.

Derrière l’apparente contradiction, un maître mot selon lui : liberté. Ou plutôt faut-il y voir l’esprit américain farouchement opposé à tout ce qui peut enfreindre la liberté d’expression et de religion. « Les gens qui m’agacent le plus sont ceux qui parlent des droits de l’homme pour les Palestiniens, pour les Femmes du Mur, mais qui, lorsque vous leur parlez du mont du Temple, refusent de vous soutenir. Pourquoi ? Cela fait partie des droits de l’homme que de se promener librement où l’on veut ». Et tant pis si les rêves fous des uns sont les cauchemars des autres.

 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Grunchard Francis - 15/09/2017 - 0:29

    Bon article, mais pourquoi reprendre cette antienne de "Jérusalem, troisième Lieu saint de l'islam", forgé après 1967, lors qu’Israël l'a occupée ?
    Voici ce qu'en dit un Belge d'origine marocaine :
    "Ces questionnements étant posés, et sachant que les Musulmans, malgré leur "solidarité" avec les Palestiniens qui revendiquent aujourd'hui la partie Est de Jérusalem, n'ont quasi jamais éprouvé le besoin ou l'envie de déferler sur Jérusalem, comme ils le font par millions chaque année lors du Hajj, il n'est pas interdit de penser que ce soutien pro palestinien revêt davantage un acte politique qu'un engouement spirituel."

    http://bruxellois-surement.blogspot.be/2016/05/les-ascensions-prophetiques-doivent_18.html