Le carnet de route d'Elie Barnavi

"Que mon âme périsse avec les Philistins"

Mardi 2 avril 2019 par Elie Barnavi, Ancien ambassadeur d'Israël
Publié dans Regards n°1041

Il reste quelques jours avant des élections que tous les observateurs s’accordent pour juger cruciales pour l’avenir du pays, et les perspectives sont toujours aussi incertaines. La campagne électorale a atteint des sommets, ou plutôt des abîmes de turpitudes. 

Inutile d’y chercher le moindre argument rationnel, un débat tant soit peu informé sur les enjeux du scrutin. Orchestrée par un Premier ministre aux abois qui a fait sien le cri du cœur de Samson dans le temple des Philistins, elle se réduit à jeter autant de boue que possible sur l’adversaire.L’issue dépendra moins du score des deux grandes formations, le Likoud de Netanyahou et le Kakhol Lavan du quatuor Gantz/Lapid/Yaalon/Ashkenazi (trois anciens chefs d’Etat-major dont un ancien ministre de la Défense, et un caporal), et davantage du sort d’une poignée de petits partis. En effet, d’un sondage à l’autre, l’essentiel des reports des voix s’effectue à l’intérieur des deux blocs antagonistes. Voilà pourquoi il importait tant à Netanyahou de sauver la mise à l’extrême droite religieuse du Foyer juif en la forçant à s’allier avec les judéo-fascistes d’Otzma yehoudit (« Pouvoir juif »). Que ces derniers ne réussissent pas à franchir le seuil électoral, et ce sont des dizaines de milliers de voix qui passent par pertes et profits, au détriment du bloc de droite. Et tant pis si cette brillante manœuvre politicienne ouvre la voie du sanctuaire de la démocratie israélienne à une formation ouvertement raciste.

Le Meretz, le parti de la gauche sioniste, s’en est ému et a demandé à la Commission électorale centrale d’invalider Otzma yehoudit. La droite a fait de même à l’endroit d’une des deux listes arabes ainsi que d’un candidat communiste (juif), sous prétexte qu’ils nieraient le caractère juif de l’Etat d’Israël et soutiendraient le terrorisme. La Commission, organisme politique où la droite est majoritaire, a donné raison à la droite et débouté le Meretz. L’affaire a été portée devant la Cour suprême, qui, à une majorité de huit contre un, a renversé la décision de la Commission, au moins partiellement. Selon une jurisprudence ancienne, elle a autorisé la Liste arabe et le Parti communiste à participer au scrutin, et invalidé l’un des candidats d’Otzma yehoudit particulièrement haineux à l’égard des citoyens arabes d’Israël. Il est probable que cela n’empêchera pas ses camarades de déshonorer la Knesset par leur seule présence, sans rien dire de leur travail de législateurs. Mais c’est mieux que rien.

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L’un des partis les plus étranges qui sollicite les suffrages des Israéliens est Zehout (« Identité ») de Moshé Feiglin, un homme politique qui a beaucoup fait parler de lui dans les années 90. A l’époque, Feiglin avait créé un mouvement extra-parlementaire d’extrême droite qui préconisait la désobéissance civile, avant de lancer une OPA hostile sur le Likoud. Non sans mal, Netanyahou avait réussi à en débarrasser son parti. Le voici qui revient à la tête d’une formation dont le programme est un pot-pourri bizarre d’idées libertaires et fondamentalistes. Apparemment, nombre de ses soutiens viennent de la gauche. Certes, Feiglin veut rebâtir le Temple à Jérusalem, créer un Etat fondé sur la halakha, annexer la « Judée-Samarie » et laisser aux Arabes, citoyens compris, le choix entre l’exil et un statut d’ilotes privés de droits. Il entend aussi réduire l’Etat à la portion congrue, en privatisant les hôpitaux, les écoles, en fait la plupart des services du gouvernement, sécurité sociale incluse. Mais voilà, il est « cool », la preuve en est qu’il prévoit la légalisation du cannabis. On comprend que des électeurs de feu le parti de la Feuille verte vont à lui. Quelle meilleure illustration du mot de Churchill : le meilleur argument contre la démocratie, c’est un entretien de cinq minutes avec un électeur moyen… Enfin, avec Feiglin, au moins, on va s’amuser.

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Un débat furieux se déroule aux Etats-Unis et en Europe autour de l’antisionisme et de l’antisémitisme. Pas en Israël, où, pour la plupart des gens, la cause est entendue : tout antisioniste est un antisémite. Pis, pour la droite et, probablement, pour une majorité d’Israéliens, toute manifestation de sympathie à l’égard de la cause palestinienne, voire toute critique de leur gouvernement s’apparente à l’antisémitisme.

Evidemment, ce n’est pas aussi simple. Parfois, il est évident que l’antisionisme n’est qu’un paravent commode à l’antisémitisme le plus abject, ou, en France par exemple, un moyen de contourner la loi. Un Dieudonné, un Soral, les Gilets jaunes qui ont agoni Alain Finkielkraut d’injures sont des antisémites. Parfois, l’antisionisme est ce qu’il s’affiche : une attitude idéologique hostile à la solution nationale au problème juif. C’est le cas de nombre de Juifs en Diaspora et en Israël, groupés au sein d’organisations -Jewish Voice for Peace aux Etats-Unis, le Parti communiste en Israël, la plupart des sectes ultra-orthodoxes- ou non. Mais souvent, trop souvent, la ligne de partage est floue. Que faire d’Ilhan Omar, la fougueuse nouvelle élue au Congrès américain, de Jeremy Corbyn et de ses acolytes ? Mais aussi, que faire de Trump et de nombre de ses partisans, dont le soutien enthousiaste à l’Etat des Juifs masque mal l’antipathie pour les Juifs ?

A vrai dire, les sentiments des uns et des autres sont sans pertinence. Ce qui compte, c’est ce qu’ils disent, ce qu’ils font, et ce qu’ils laissent dire et faire. Et il existe des critères assez simples pour faire la part des choses. En voici une liste que j’emprunte à Roger Cohen, le chroniqueur du New York Times, dont le sionisme décomplexé s’accommode parfaitement de la défense des droits des Palestiniens. L’antisionisme, dit-il, franchit la limite de l’antisémitisme lorsqu’on diabolise les « sionistes » et qu’on propage le mythe de leur toute-puissance ; lorsqu’on les accuse de double allégeance ; lorsqu’on dénie aux Juifs le droit à l’autodétermination, en faisant de leur idéologie nationale une opinion illégitime ; lorsqu’on accuse tous les Juifs et tous les Israéliens des méfaits du gouvernement israélien ; lorsqu’on nazifie Israël ; lorsqu’on fait du sionisme un
synonyme du racisme.

La grille est complète, il suffit de l’appliquer.

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Le 26 mars 1979, Menahem Begin et Anwar Sadate, en présence du président Jimmy Carter, signaient à Washington un traité de paix entre Israël et l’Egypte. Quarante ans déjà, et il y a fort à parier que cet anniversaire passera à peu près inaperçu. Dommage, car non seulement ce fut là une véritable révolution, un événement de proportion messianique ; mais aussi parce que cette première percée diplomatique majeure de l’Etat juif dans la région est grosse d’enseignements que l’on serait bien inspiré de méditer. Faute d’espace, en voici un seul, mas de taille : l’importance des chefs. Trois hommes d’exception, Sadate, Begin et Carter, dans cet ordre, se sont réunis dans une volonté commune d’aboutir. Les deux premiers ont compris que pour arracher l’essentiel -la rétrocession du Sinaï « jusqu’au dernier grain de sable » pour l’Egyptien, la sécurité pour l’Israélien-, il leur fallait concéder des compromis sur ce qui n’en était pas. Et, venus d’horizons différents et opérant dans des systèmes politiques dissemblables, ils ont eu assez d’ascendant sur leurs opinions publiques pour emporter leur adhésion. Le troisième, l’Américain, a veillé au grain ; sans lui, qui sait si les deux autres y seraient parvenus.

C’est ce modèle, reproduit à l’identique cinq ans plus tard avec la Jordanie, qui a si cruellement manqué avec les Palestiniens. Pas de chefs à la hauteur de l’enjeu, sinon Rabin, éliminé pour cela même. Et pas de troisième homme pour encadrer les négociateurs, sinon Clinton, hélas insuffisant.

Bon anniversaire quand même. 


 

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  • Par Ezekiel - 10/04/2019 - 12:40

    Quelle diatribe! !
    Du Barnavi comme on est habitué
    Et dire que ce personnage à été un bout de temps bref heureusement ambassadeur d Israël
    Une erreur de casting sans aucun doute