Israël/Analyse

Où est la gauche ?

Mardi 3 avril 2018 par Frédérique Schillo, [email protected]
Publié dans Regards n°880 (1020)

Atone, divisée, la gauche israélienne reste au plus bas dans les sondages, même face à un Premier ministre aux abois et un gouvernement en crise. A l’heure où le Meretz choisit sa nouvelle dirigeante, c’est toute l’opposition qui se cherche un nouveau souffle.

Avi Gabbay, leader des travaillistes

« Vous avez eu peur, hein ? Vous retrouvez des couleurs ! » C’est un Netanyahou goguenard qui s’est adressé à l’opposition le 13 mars dernier à la Knesset, en mettant fin à la pire crise de son gouvernement et à un suspense de plusieurs jours concernant la tenue d’élections anticipées. « Je vous ai épargné une amère désillusion », a-t-il poursuivi en direction de la gauche. « Parce que s’il y avait eu des élections, je me serais retrouvé à nouveau à cette tribune et vous, là où vous vous exprimez actuellement, tant le soutien de l’opinion publique est massif ».

Les faits lui donnent raison. Même embourbé dans les scandales de corruption, même cerné par les enquêtes de police, à la merci d’une probable mise en examen, Netanyahou reste haut dans les sondages. Paradoxe suprême, le feuilleton judiciaire dont lui et son épouse sont les héros quasi quotidiens tend plutôt à le renforcer. Non seulement le Likoud fait bloc derrière lui, mais les électeurs, entraînés dans un jeu de massacre « trumpien » contre les médias, les juges ou les policiers, continuent de lui faire confiance. A la question « qui est le plus apte à être Premier ministre », 36% répondent Netanyahou, très loin devant Yaïr Lapid, le chef du parti centriste Yesh Atid (12%), et le leader de l’Union sioniste Avi Gabbay, crédité de seulement 8%.

L’angoisse des élections

Les tendances sont encore plus cruelles pour la gauche. Tandis que le Likoud conserverait ses 30 sièges, la formation de l’Union sioniste (Parti travailliste et Hatnoua) pourrait en perdre plus de la moitié, passant de 24 à 11 mandats selon la chaîne 10. Seul le Meretz, classé à l’extrême gauche de l’échiquier politique, serait susceptible de progresser, gagnant 4 sièges avec 9 députés.

Pas étonnant, dans ces conditions, que Netanyahou ait souhaité précipiter des élections fin juin, au terme d’une campagne qu’il imaginait déjà bercée de ferveur patriotique avec les célébrations de Yom Haatzmaout en avril, puis l’inauguration de l’Ambassade américaine à Jérusalem le 15 mai. Autrement dit, c’était la promesse d’un plébiscite -sa survie en cas d’inculpation- si ses alliés ne l’en avaient dissuadé, furieux de se prêter à pareille mascarade.

La réaction de l’Union sioniste a été plus surprenante : alors qu’Avi Gabbay se préparait à des élections anticipées, les autres leaders ont freiné des quatre fers. Shelly Yachimovich, Tzipi Livni et Isaac Herzog sont même intervenus pour l’empêcher d’appeler à la dissolution du Parlement. Puis, chacun est rentré chez soi : Gabbay au siège de l’Union sioniste, dont il est le chef sans mandat électif, et tous les autres à la Knesset, où ils ont retrouvé leur fauteuil de députés. Sans doute ont-ils évité une déroute. Mais l’épisode révèle le fossé entre la gauche d’action que prétend incarner Gabbay et cette gauche parlementaire à plusieurs têtes, plus attachée à ses sièges qu’à faire tomber le gouvernement Netanyahou. Ce dernier a encore raison : « Ses adversaires méritent son mépris », en a conclu le journal Haaretz dans un éditorial cinglant.

Vers une droitisation de la gauche ?

« C’est nous ou lui » disait encore le slogan de l’Union sioniste en 2015. Aujourd’hui, l’opposition sait qu’elle ne peut plus tout miser sur la détestation de Netanyahou quand, en outre, la droite triomphe dans les esprits. Selon le Peace Index, 59% des Juifs israéliens se disent de droite ; 26% du centre et seulement 15% de gauche.

Alors faut-il tendre vers la droite ? C’est la stratégie tentée par Gabbay. Depuis son arrivée à la tête du Parti travailliste, il a tenté de séduire les voix du centre et de droite en prenant pour exemple sa propre mère, issue d’une famille modeste de Jérusalem d’origine mizrahi (orientale), où le vote Likoud est un réflexe quasi culturel. Lui-même, qui a fait fortune dans le privé avant de devenir ministre du parti de centre-droit Koulanou, veut casser les codes, dépasser l’ancien système et ses vieux partis, se rêvant en nouvel Emmanuel Macron. Il lui manque beaucoup, à commencer par le charisme. Fondamentalement, son idée n’est pas éloignée de celle d’une Yachimovich qui protestait il y a quelques années contre le fait de réduire Avoda à un « parti de gauche ». Il s’agit de faire tomber les clichés qui collent toujours au vote « gauchiste » de la « bulle tel-avivienne », un vote jugé « anti-sioniste », « laïcard » et « naïf » envers les Palestiniens.

Gabbay a donc fait les choses dans l’ordre : il a commencé par déclarer en octobre 2017 que les colonies de Cisjordanie incarnaient « le beau et dévoué visage du sionisme ». Puis, il s’est ému du fait que la gauche « avait oublié ce que signifiait être Juif » avant d’affirmer, suite à la déclaration Trump sur Jérusalem, que préserver une capitale unifiée sous souveraineté israélienne était plus important que d’obtenir un accord de paix.

Depuis, Gabbay a du rectifier le tir. « Il est dans l’intérêt d’Israël de se séparer des Palestiniens. S’ils ne veulent pas d’accord, nous devrons nous retirer unilatéralement de Cisjordanie », a-t-il assuré en février pour marquer sa fidélité à la solution à deux Etats. C’est dire que la stratégie de droitisation ne marche pas. Au contraire, au lieu d’attirer de nouveaux électeurs, elle éloigne les anciens vers Yesh Atid et achève les divisions à gauche. Zehava Galon a ainsi appelé les électeurs de l’Union sioniste à rejoindre le Meretz, « authentique camp de la gauche ». La toute nouvelle dirigeante du parti, Tamar Zandberg [lire notre encadré], espère bien goûter au succès électoral grâce à l’appui des électeurs travaillistes.

Renouer avec l’ADN de la gauche

Le processus de paix n’est toutefois pas le meilleur critère pour définir ce qu’est un vote de gauche. Après tout, Netanyahou se présente officiellement comme attaché à la solution à deux Etats. Mais de son côté, la gauche a aussi fait preuve de réalisme froid. Personne n’y a jamais sacrifié la sécurité contre la paix. Depuis Oslo, la gauche a encore mué jusqu’à promouvoir des solutions sécuritaires radicales comme la barrière de sécurité. Et après l’échec de Camp David, c’est bien Ehoud Barak qui a lancé sur un ton que ne renierait pas la droite qu’« Israël n’a pas de partenaire pour faire la paix ». Aujourd’hui avec Gabbay, comme hier avec ses prédécesseurs, le futur Etat palestinien prendrait la forme d’un Etat démilitarisé, établi sur des frontières de 1967 rectifiées, sans les grands blocs d’implantation.

C’est sur le terrain social que la gauche peut faire la différence. Depuis la grande révolte des tentes en 2011, c’est sur la question des droits, de l’accès au logement et de l’égalité sociale qu’elle est attendue. Or, on l’entend peu sur le terrain des réformes. Elle peine à s’intéresser aux manifestations organisées contre la corruption chaque samedi soir dans les grandes villes israéliennes. Quant à la question très sensible des migrants, la gauche apparait complètement dépassée par la base. C’est de la société civile qu’est née l’opposition à la décision du gouvernement Netanyahou d’expulser quelque 30.000 migrants, la plupart d’origine érythréenne ou soudanaise, en les installant de force au Rwanda. A l’origine des grandes manifestations qui ont mobilisé près de 20.000 personnes (!) à Tel-Aviv, on retrouve des ONG humanitaires, des syndicats professionnels comme ceux des architectes, des professeurs des écoles ou des pilotes de ligne, et des associations de quartiers comme « Le Sud de Tel-Aviv contre les expulsions ». Preuve qu’il existe un peuple israélien de gauche, prêt à se mobiliser. Encore faudrait-il qu’il quitte Tel-Aviv pour gagner la périphérie et qu’un dirigeant politique charismatique se fasse son porte-voix.

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Tamar Zandberg, la nouvelle dirigeante du Meretz

La surprise n’a pas eu lieu. Le 22 mars, lors des toutes premières primaires ouvertes de son histoire, le parti Meretz s’est choisi comme nouvelle cheffe Tamar Zandberg, à l’issue d’un scrutin finalement décevant qui aura vu une faible mobilisation des électeurs (16.954 sur 31.680 membres, soit 53% de participation).

Zandberg apparait en tous points dans la continuité de Zehava Galon, qui officiait à la tête du parti depuis 2012. Jeune quarantenaire d’origine ashkénaze, installée à Tel-Aviv, Zandberg est une sociologue de formation, qui était engagée dans la Commission des droits des femmes de la municipalité de Tel-Aviv avant d’entrer en politique. Militante de longue date du Meretz, elle faisait déjà office de remplaçante de Galon.

Autrement plus étonnante était la candidature d’Aviv Buskila sous le slogan : « Les mêmes visages ou la révolution ». Cet ancien directeur général de Shalom Archav -il a démissionné de l’organisation pour se présenter au Meretz-, tout juste âgé de 42 ans, est un activiste LGBT se présentant lui-même ouvertement comme gay. Mais si Buskila promettait la révolution interne, c’est surtout en raison de ses origines misrahi. Issu comme Avi Gabbay d’une famille marocaine où l’on vote traditionnellement Likoud, Buskila ambitionnait de parler à cet autre Israël, souvent méprisé de l’élite tel-avivienne. Las, il n’a recueilli que 28% des voix contre 71% pour Tamar Zandberg.

La nouvelle dirigeante du Meretz entend bien insuffler un changement dans le parti. Déjà, elle a rompu avec la ligne de Galon en écrivant dans une tribune publiée dans Haaretz être prête à changer les lignes de l’intérieur, y compris en siégeant dans une coalition avec Avigdor Lieberman. A l’annonce de sa victoire, Zandberg s’est dite déterminée à sortir le parti de sa marginalité : « Le Meretz est prêt à se placer au centre de la scène politique. Nous dirigerons une force de gauche forte sur tous les plans, à la Knesset, dans les meetings, dans la rue, sur les réseaux sociaux ».


 
 

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