Ces non-Juifs qui font Israël

Nuzha Alassad Elhuzail, la vigie des femmes bédouines

Mardi 7 mars 2017 par Nathalie Hamou
Publié dans Regards n°857

Ex-assistante sociale, Nuzha Alassad Elhuzail est l’une des quatre femmes bédouines d’Israël à avoir décroché un doctorat. Elle a cofondé une ONG qui vient en aide aux femmes de sa communauté, par l’entremise du micro-financement.

 

Quasiment méconnue, la condition des femmes bédouines d’Israël, l’une des populations les plus pauvres du pays, a récemment fait son apparition sur les radars. Et ce, grâce à Tempête de sable, le premier long-métrage de la réalisatrice Elite Zexer, qui a été choisi pour représenter Israël dans la course aux Oscar 2017 (Ndlr : jusqu’à son élimination en phase finale). Le film retrace le parcours d’une étudiante bédouine du Néguev, Layla, dont le père s’apprête à épouser une deuxième femme : une véritable  humiliation pour sa mère, Jalila, qui doit ravaler sa fierté et préparer la noce de son époux, comme le veut la tradition.

« Ce film est une œuvre de fiction et non un documentaire. Mais il a bel et bien restitué la souffrance des femmes bédouines, registre qui ne possède pas de légitimité dans notre communauté traditionnelle », commente Nuzha Alassad Elhuzail. Cette universitaire âgée de 47 ans sait de quoi elle parle. Native de Lakia, au nord du Néguev, et résidente de Rahat, la première et la plus importante ville bédouine d’Israël, elle a consacré l’essentiel de sa carrière à améliorer le sort de sa propre communauté.

Nuzha Alassad Elhuzail s’est d’abord distinguée en devenant la seule femme, de surcroît détentrice d’un diplôme universitaire, à officier pendant près d’une décennie au sein de la mairie de Rahat. « Comme assistante sociale, je recevais les jeunes filles de la communauté, mais très vite je me suis rendu compte des limites de l’exercice, puisque que je n’avais ni budget, ni de réel impact auprès de mes collègues ».

A l’âge de 34 ans, Nuzha Alassad Elhuzail décroche une bourse d’excellence et décide de reprendre ses études. Six ans plus tard, elle devient l’une des quatre femmes bédouines d’Israël à obtenir un doctorat, et l’unique à se spécialiser en « travail social ». « J’ai choisi de faire de la société bédouine mon objet d’étude, afin d’aider ma communauté à affronter le changement, et d’œuvrer plus particulièrement pour la cause des femmes », confie celle dont la thèse s’est intéressée plus particulièrement à l’importance de la modernisation dans la vie de trois générations de femmes bédouines. La recherche n’est toutefois qu’un pan de l’activité de cette hyperactive qui a toujours souhaité concilier démarche analytique et travail de terrain. C’est ainsi qu’en 2006,  l’ex-assistante sociale s’est à nouveau illustrée en cofondant « Sawa » (« ensemble » en arabe), un organisme qui tente d’encourager les femmes bédouines à devenir entrepreneures, par l’entremise du micro-financement.

S’extraire de la pauvreté

« Sawa est en mesure d’allouer des prêts, mais surtout d’accompagner ces femmes par une action de « coaching » personnalisé, afin qu’elles retrouvent confiance dans leurs compétences et qu’elles puissent améliorer leur qualité de vie », explique l’initiatrice de l’ONG soutenue depuis quelques année par l’Etat hébreu, ainsi que par la fondation Koret. « Le micro-crédit est un outil devant permettre aux femmes bédouines de s’extraire de la pauvreté ». Quand on demande à cette chercheuse d’analyser l’origine de cette situation de détresse économique, sa réponse est sans appel : « La population bédouine à dominante patriarcale est passée du nomadisme à un mode de vie sédentaire imposé. Et les politiques publiques n’ont pas forcément suivi. Par exemple la construction de la première ville bédouine à Rahat ne s’est pas accompagnée d’un plan de développement des emplois locaux. La localité est alors devenue une cité dortoir et cela a encore fragilisé le statut des femmes », rappelle -t-elle.

Personnellement opposée à la polygamie, une pratique censée être interdite par la loi israélienne, mais qui touche 36% des mariages de la communauté, la chercheuse estime en revanche que la religion musulmane, prédominante chez les Bédouins, et dont elle se réclame, n’est pas à incriminer. « L’islam n’est pas un obstacle. Notre religion encourage les femmes à travailler et, à certains égards, leur est plus favorable que la tradition », confie encore celle qui masque sa chevelure sous un bonnet tube noir, mais ne dissimule pas son visage et porte le pantalon.

Mère de six enfants, dont deux filles qui poursuivent des études universitaires, elle observe que les mentalités évoluent de manière contrastée. « D’un côté, on voit de jeunes diplômées rester célibataires qui acceptent d’accéder au rang de “seconde épouse” faute de mieux, et de l’autre, on pousse les jeunes femmes à mener des études pour accroître leurs chances de se marier ». Autant dire que pour cette vigie des femmes bédouines, la route est aussi passionnante que compliquée.


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/