Israël

"Nous refusons la censure du cinéma israélien"

Lundi 26 novembre 2018 par Collectif d'artistes

Le gouvernement israélien s’apprête à modifier la loi sur la culture et les arts afin de pouvoir réduire le financement d’œuvres qui manqueraient de loyauté envers l’Etat. Un collectif d’acteurs du cinéma israélien et international demande le retrait de ce texte dans une tribune publiée notamment dans Le Monde le 13 novembre dernier.

 

Au cours de ces vingt dernières années, le cinéma israélien a connu un formidable épanouissement. Films de fiction, documentaires, courts-métrages, films expérimentaux, il occupe une place de choix dans le 7e art international. Ce foisonnement n’est pas le fruit du hasard. En 1999, la loi sur le cinéma et l’investissement de fonds publics importants dans des institutions soutenant la production de films en ont été un des moteurs importants. Les accords de coproduction avec de nombreux pays ont encouragé des investisseurs européens et canadiens à participer à des productions israéliennes, contribuant ainsi à élever leur niveau. Il faut ajouter un élément décisif : l’ouverture d’esprit. Nombre de ces films ont porté un regard critique sur la situation dans le pays, et l’ouverture avec laquelle ils y ont été accueillis témoignent d’une culture cinématographique saine.

Mais le gouvernement israélien s’apprête à modifier la loi sur la culture et les arts, avec un texte appelé « Loi sur la loyauté dans la culture ». Si cette loi est votée, la ministre de la culture Miri Regev aura les moyens de réduire les budgets d’organes soutenus par son ministère, dans les cas où ces derniers produisent des œuvres qui nient l’existence d’Israël comme Etat juif et démocratique ; qui incitent au racisme, à la violence et à la terreur ; qui soutiennent la lutte armée et les actes terroristes d’un pays ennemi ou d’une organisation terroriste contre Israël ; qui traitent la fête de l’Indépendance ou le jour de la fondation de l’Etat comme un jour de deuil ; qui comprennent des actes de dégradation ou d’outrage au drapeau national ou à un des symboles de l’Etat.

Bien que la loi n’ait pas encore été votée, un des grands organismes de soutien à la production de films israéliens a déjà introduit une clause de « loyauté » dans ses contrats. En les signant, chaque producteur s’engage à respecter les cinq points énoncés ci-dessus et porte l’entière responsabilité d’une éventuelle violation de cette loi. Une fois la loi votée, elle sera reprise dans les contrats de production.

Ajoutons quelques mots sur cette loi : le cinéma n’a pas pour vocation d’inciter à la violence, au racisme ou à la terreur. La législation israélienne comporte déjà un nombre suffisant de lois destinées à faire face à ce genre d’incitations.

Pourquoi n’aurions-nous pas la possibilité de débattre sur des sujets aussi essentiels que « le caractère juif et démocratique » de l’Etat d’Israël ? Il s’agit là d’une question qui appelle en toute légitimité un débat critique, son interdiction est une atteinte importante à la liberté d’expression.

Vingt pour cent des citoyens israéliens sont des Palestiniens pour lesquels la Naqba (la « catastrophe » que fut pour eux la création de l’Etat d’Israël, en 1948) est une donnée fondamentale de leur identité nationale, historique et personnelle. Comment un Etat peut-il interdire à un cinquième de sa population le débat sur cette blessure ? Il s’agit là d’une grave atteinte à la liberté d’expression des Palestiniens, citoyens d’Israël, mais aussi celle des autres citoyens, qui ne sont pas palestiniens et dont c’est aussi l’histoire.

Revenons au problème des coproductions. Si un producteur israélien signe un contrat comprenant la clause de loyauté, ou bien si le film est produit dans un cadre soumis à cette loi de loyauté, elle engage aussi le producteur étranger. Un partenaire européen ou canadien d’une production israélienne soutenue par un organisme public israélien serait contraint lui aussi d’accepter la restriction de sa liberté.

Le cinéma israélien se trouve à un tournant, son avenir est au mieux incertain, au pire sinistre.

La loi de loyauté dans la culture risque de torpiller toute collaboration internationale, portant un coup d’arrêt à la réussite des dernières décennies. Nous appelons le gouvernement israélien à repenser cette proposition de loi. La liberté d’expression des créateurs israéliens est un sujet d’estime et de respect, elle a permis un ensemble impressionnant d’œuvres qui devraient être une source de fierté pour l’Etat d’Israël.

Nous autres, cinéastes, artistes, démocrates et citoyens, demandons avec la plus grande fermeté au gouvernement israélien de ne pas porter atteinte à cette liberté d’expression, condition indispensable à une création féconde et audacieuse, et à l’existence même de la démocratie.

Premiers signataires : Tawfik Abu Wael, cinéaste (Israël) ; Jacques Audiard, cinéaste (France) ; Catherine Breillat, cinéaste (France) ; Carlo Chatrian, directeur artistique (Festival de Locarno) ; Jean-Pierre et Luc Dardenne, cinéastes (Belgique) ; Claire Denis, cinéaste (France) ; Arnaud Desplechin, cinéaste (France) ; Pascale Ferran, cinéaste (France) ; Thierry Frémaux, délégué général du Festival de Cannes, directeur de l’Institut Lumière (France) ; Amos Gitaï, cinéaste (Israël) ; Maha Haj, cinéaste (Palestine/Israël) ; Michel Hazanavicius, cinéaste, producteur (France) ; Agnès Jaoui, cinéaste, actrice, chanteuse (France) ; Dieter Kosslick, directeur de la Berlinale ; Mike Leigh, cinéaste (Royaume-Uni) ; Lucrecia Martel, cinéaste (Argentine) ; Samuel Maoz, cinéaste (Israël) ; Avi Mograbi, cinéaste (Israël) ; Pascal Rogard, directeur général de la Société des auteurs-compositeurs dramatiques ; Keren Yedaya, cinéaste (Israël).


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par BOAZ - 27/11/2018 - 10:31

    Certains de ces appelants sont plus qu' interéssés à leur propagande malsaine ( Mike Leigh est un BDS acharné, je ne manque pas l'occasion de le dénoncer ici).......mais la liberté d'expression ne se divise pas....d'autant plus que l'erreur de casting Miri Regev semble être mise en échec, cf, lien ci-dessous :

    https://www.haaretz.com/israel-news/.premium-miri-regev-just-ruined-her-last-chance-to-resuscitate-the-bill-to-scare-artists-1.6695338

  • Par Gaétan Sebudandi - 29/11/2018 - 18:57

    La défense de la liberté d'expression et de la démocratie en Israel passe par le soutien sans réserve de cette déclaration. Elle constitue en outre la promesse pour le cinéma israélien de trouver la garantie de son rayonnement international.