Le point de vue d'Elie Barnavi

Netanyahou joue et gagne

Mardi 4 octobre 2016 par Elie Barnavi, Ancien ambassadeur d'Israël

Les relations entre Benjamin Netanyahou et Barack Obama n’ont jamais été bonnes et les différentes provocations du Premier ministre israélien n’ont pas favorisé la moindre complicité. Tout cela n’a pourtant pas empêché Israël de signer l’accord d’assistance militaire le plus spectaculaire jamais signé entre deux pays : 38 milliards de dollars pour la décennie 2019-2028.

Comme ces gamins insolents qui titillent leurs aînés pour voir jusqu’où ils peuvent aller, Benjamin Netanyahou s’est ingénié à multiplier les provocations à l’égard du grand frère américain. Son pari était simple : pour des raisons diverses, politiques et psychologiques tout à la fois, l’administration Obama exprimera à l’occasion son déplaisir, mais n’osera jamais punir son turbulent protégé. Force est de constater que jusqu’à présent, le pari s’est avéré gagnant.

Deux événements se sont télescopés dernièrement pour illustrer une fois de plus le 
caractère étrange, hors norme, des relations internationales de l’Etat juif. L’un est cette vidéo proprement ahurissante, où le Premier ministre d’Israël a accusé tous ceux qui mettent en doute la légitimité des colonies en Territoires occupés de se livrer à une
entreprise d’« épuration ethnique », rien que cela. Evidemment, quel que soit le bout par lequel on prend cette assertion, elle est absurde et vaut bien cette autre qui, naguère, faisait du Grand Mufti de Jérusalem l’inventeur de la Solution finale.

L’équivalence entre les Arabes d’Israël et les Palestiniens de Cisjordanie n’a aucun sens. Quoi de commun, en effet, entre une population de citoyens et des communautés armées vivant séparées de la société ambiante sous la loi de la puissance occupante ? Comment la volonté d’éliminer cette anomalie juridique, politique et morale pourrait-elle bien être assimilée à une politique à la Milosevic ? Et comment oser ranger l’ensemble de la communauté internationale, Américains en tête, dans le camp de criminels de guerre en puissance, sans parler de la moitié du peuple d’Israël qui ne se reconnaît pas dans la colonisation ? Mais c’est ainsi. Netanyahou regarde dans les yeux le monde entier et lui assène, en anglais, cette énormité. Il y a du Trump dans cet homme. Ledit monde est choqué, bien sûr, mais comme il en a vu et entendu d’autres… Quant à l’administration américaine, elle a réglé la question par la voix d’une porte-parole du Département d’Etat : la vidéo en question, voyez-vous, est « unhelpful ». Pas bien utile, quoi. A-t-on jamais entendu plus merveilleuse litote diplomatique ?

Or, au moment où Netanyahou se livrait à cette énième provocation, les Etats-Unis et Israël s’apprêtaient à signer un accord portant sur le programme d’assistance militaire le plus spectaculaire jamais signé entre deux pays : 38 milliards de dollars pour la décennie 2019-2028, soit, selon le Département d’Etat, le « plus grand engagement d’aide militaire bilatérale dans l’histoire des Etats-Unis ». Certes, on ne saura probablement jamais ce qu’Israël a perdu en tentant jusqu’au bout de faire échec à l’accord nucléaire avec l’Iran, jusqu’à défier le président au Congrès - on parle de 7 milliards de dollars de perte sèche. L’accord est par ailleurs assorti de conditions draconiennes, notamment l’interdiction faite à Israël de chercher à augmenter l’enveloppe en ayant recours au Congrès derrière le dos de l’administration, ainsi que la liquidation progressive de la clause qui lui permettait jusqu’ici d’utiliser un quart des fonds pour acheter du matériel à sa propre industrie de défense. Enfin, ceci rendant compte de cela, il ne faut pas oublier que l’aide américaine est aussi une contribution majeure à son complexe militaro-industriel, à la fois par les emplois ainsi générés que par l’énorme économie obtenue grâce aux tests grandeur nature, aux nombreuses améliorations techniques et au prestige international dont bénéficie en Israël le matériel américain.

Il n’empêche, ces 38 milliards restent une affaire énorme, inédite, et, tout compte fait, importante pour la sécurité et le bien-être de l’Etat juif. Et Netanyahou et ses porte-parole ont raison de souligner qu’ils sont tombés dans l’escarcelle de Jérusalem, libres de toute condition politique. On ne peut qu’imaginer l’usage que Washington aurait pu en faire pour ressusciter le comateux « processus de paix » au Proche-Orient. Au sortir de la première guerre du Golfe, Bush père et son secrétaire d’Etat James Baker ont amené en 1991 Yitzhak Shamir -Shamir !- à la conférence de Madrid, en le menaçant de le priver des garanties indispensables aux prêts destinés à intégrer les masses d’immigrants de l’ex-Union soviétique. Aujourd’hui, rien. Dans le Haaretz du 23 septembre, Anshel Pfeffer affirme que « Obama a échoué [et] Netanyahou a gagné ». Dans les mêmes colonnes, son confrère Nehemia Shtrasler en tire la conclusion qui s’impose à ses yeux : son choix est fait, il va soutenir Trump. Bien sûr, le bonhomme est un voyou infréquentable. Mais avec Clinton, ce qui a été est ce qui sera. Avec le voyou infréquentable, il y a au moins une chance qu’il place Netanyahou devant le choix désagréable de faire ce qu’il faut ou de se passer de la béquille américaine. Si c’est de l’humour, il est bien noir.   


 

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  • Par Daniel lhost - 3/11/2016 - 18:30

    D'une pertinence imparable... comme toujours.
    D.L.