Le carnet de route d'Elie Barnavi

La nature des choses

Mardi 2 octobre 2018 par Elie Barnavi, Ancien ambassadeur d'Israël
Publié dans Regards n°1030

Dans son Esprit des lois, Montesquieu définit celles-ci comme « les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses ». S’il a raison, alors la loi sur l’Etat-nation dont je vous entretenais dans le dernier numéro de Regards dérive nécessairement de la « nature des choses » qui l’a rendue possible, mieux « nécessaire ». Or, la « nature des choses » en Israël, par les temps qui courent, n’a rien de bien réjouissant.

 

Voici quelques événements, pris un peu au hasard, qui ont défrayé la chronique depuis la promulgation de ce texte constitutionnel. Le 18 août, un agent de sécurité de l’aéroport Ben Gourion arrose de gaz poivre une famille druze en partance pour l’Europe. Le 23 août, un citoyen allemand d’origine palestinienne qui se présente à la frontière jordano-israélienne est cuisiné avec sa jeune épouse pendant cinq heures. Entre autres joyeusetés, il est informé par l’agente du Shin Beth qui procède à l’interrogatoire que « dans ses veines coule du sang palestinien, pas allemand ».

Ce genre de scène est devenu tellement courant que j’ai hésité à en faire état. Les interrogatoires de « sécurité » aux postes de frontières, notamment à l’aéroport international, sont devenus des examens de conformité avec l’idéologie au pouvoir à Jérusalem. Et il ne suffit pas d’être juif, voire militant sioniste ; encore faut-il que vous ne soyez pas de gauche. Le même jour, un individu approche trois hommes -un médecin, un infirmier et un étudiant- qui se prélassent sur une plage près de Haïfa et leur demande s’ils sont arabes. Lorsque ceux-ci répondent par l’affirmative, il s’en va chercher ses copains et revient peu après en compagnie d’une dizaine de nervis qui se livrent à un pogrom en règle à coups de barres de fer et de chaînes à vélo. L’intervention de deux Juifs -il y en a une bonne centaine autour que cela ne concerne manifestement pas- leur a probablement sauvé la vie. Ni Netanyahou ni aucun de ses ministres ne croient bon de condamner le lynchage.

Deux jours plus tard, dans les collines du sud de Hébron, des colons masqués agressent des militants de l’organisation de gauche Taayoush sous les yeux indifférents des nombreux soldats présents sur les lieux. Quatre d’entre eux doivent être hospitalisés. Le 29, des centaines de Juifs orthodoxes investissent le « tombeau de Joseph », à Naplouse. Ils sont protégés par des unités de parachutistes, de garde-frontières et de police qui tirent sur les Palestiniens qui manifestent. Il faut savoir que Naplouse est située dans la zone A, en principe sous contrôle civil et sécuritaire de l’Autorité palestinienne. Pendant ce temps, sur ordre d’Avigdor Lieberman, ministre de la Défense, des femmes de Gaza malades du cancer sont empêchées de se rendre dans un hôpital de Jérusalem-Est ou de Naplouse, ce qui les condamne tout bonnement à la mort. Leur crime ? Etre des parentes proches de membres du Hamas…

Je pourrais continuer, mais à quoi bon ? Voici tout de même une dernière perle, judiciaire celle-ci, et qui présente donc un « rapport » évident avec la loi sur l’Etat-nation. Le 28 août, le tribunal du district de Jérusalem a décidé que la colonie sauvage Mitzpeh Kramim ne serait pas évacuée et cela, bien que bâtie sans autorisation, sans plan urbanistique et en grande partie sur des terres palestiniennes privées. Pour quelle raison ? Eh bien, parce que la loi a été violée « de bonne foi ». Non, je ne plaisante pas, c’est dans les attendus du jugement.

***

A part cela, on attend toujours le plan de paix que concoctent les émissaires du président Trump. Pour mieux en assurer les chances de réussite, l’administration cogne sans relâche sur l’Autorité palestinienne, sommée de « négocier » avec Israël les termes d’un « deal » dont on ignore tout si ce n’est que Jérusalem est désormais « off the table », selon le président lui-même, et, selon son ambassadeur à Jérusalem précisément, qu’aucune implantation juive n’aura à être évacuée.

Depuis, d’autres coups ont été assénés sur la tête des Palestiniens. Le 31 août, Washington a annoncé avoir décidé la suppression de sa contribution à l’UNRWA, l’agence des Nations Unies chargée des réfugiés palestiniens. Une semaine auparavant, les Etats-Unis avaient déjà déduit 200 millions de dollars des quelque 350 millions d’aide bilatérale annuelle aux Palestiniens. Logiquement, c’était le tour de l’UNRWA, accusée par l’ambassadrice américaine à l’ONU, Nikki Haley, d’être « corrompue et inefficace ». L’ambassadrice n’a pas tort. Créé après la fin de la guerre israélo-arabe de 1948 pour prendre en charge l’éducation, la santé et l’alimentation des quelque 700.000 réfugiés palestiniens installés dans des camps de fortunes sur le territoire des Etats avoisinants, cet organisme s’occupe aujourd’hui de plus de 3 millions de personnes sur les 5 millions enregistrées comme réfugiés, contribuant ainsi à perpétuer de génération en génération un statut en principe limité à ceux qui ont été eux-mêmes victimes d’un déplacement forcé. L’UNRWA a été ainsi d’emblée l’outil consentant des Etats arabes désireux de maintenir ouverte la plaie des réfugiés afin qu’elle leur serve d’arme contre Israël. Mais enfin, il faudrait tout de même trouver d’autres mécanismes avant de liquider celui-là, aussi « corrompu et inefficace » soit-il.

Cerise sur le gâteau de la mesquinerie, les Américains sont allés jusqu’à supprimer les 25 millions de dollars qu’ils accordaient aux hôpitaux de Jérusalem-Est pour traiter des Palestiniens malades du cancer.

Enfin, dernier coup en date, l’administration Trump vient d’annoncer le lundi 10 septembre par la voix de John Bolton, le belliqueux conseiller à la sécurité, la fermeture de la délégation diplomatique palestinienne à Washington. La raison invoquée : « L’OLP n’a pas pris les mesures nécessaires pour entamer des négociations directes et significatives avec Israël ». Ainsi encouragés, les Palestiniens vont certainement enfin faire ce que Trump attend d’eux. Ou pas.

***

L’une des idées avancées par les faiseurs de paix américains est une confédération jordano-palestinienne. C’est une vieille idée, imaginée par le roi Hussein et Yasser Arafat au début des années 80 du siècle passé, et définitivement enterrée en 1988, dans la foulée du déclenchement de la première intifada, lorsque le souverain hachémite a décidé de couper les amarres avec la moitié perdue de son royaume. La voici qui refait surface, cette fois portée par les Américains. En principe, Mahmoud Abbas et Benjamin Netanyahou n’y sont pas hostiles, mais leurs conditions sont furieusement divergentes. Le premier y voit un moyen d’accéder à l’indépendance, une confédération étant par définition une association d’Etats souverains. Le second y voit exactement le contraire, soit le moyen d’enterrer pour de bon toute chance d’un Etat palestinien. Pour le roi Abdallah, enfin, c’est le retour du spectre de la « solution jordanienne », autrement dit la dissolution de la Jordanie en un ensemble où l’élément palestinien, déjà majoritaire, deviendrait hégémonique. C’est dire que les chances d’une telle confédération ont autant de chances de voir le jour que le « deal du siècle » de Donald Trump. Et l’on n’a encore rien dit de la bande de Gaza, qui selon Israël devrait rester sous contrôle militaire égyptien, ni des colonies qui devraient rester là où elles sont, sous contrôle exclusif israélien.

En fait, il suffit de jeter un coup d’œil sur la carte du Proche-Orient pour comprendre qu’une confédération israélo-jordano-palestinienne est la solution la plus raisonnable. Un jour, qui sait, elle s’imposera. Mais il faudra d’abord passer par l’étape incontournable d’un Etat palestinien souverain. Deux des trois candidats n’y sont manifestement pas prêts ; l’un, le palestinien, parce qu’il ne peut pas, l’autre, l’israélien, parce qu’il ne veut pas.


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/