Interview

Maya Savir : "La réconciliation est un état d'esprit"

Mardi 3 octobre 2017 par Géraldine Kamps
Publié dans Regards n°869 (1009)

Maya Savir* vient de publier On Reconciliation (uniquement en hébreu), dans lequel elle compare les situations du Rwanda, de l’Afrique du Sud et d’Israël pour tenter de comprendre le processus de réconciliation qui peut être mis en place après une période de conflit.

Maya Savir

Quelles sont les conditions pour obtenir la réconciliation ? Le pardon est-il une nécessité ?

J’ai voulu écrire ce livre On Reconciliation, car je voulais comprendre ce qu’était la réconciliation. J’avais l’impression d’avoir manqué quelque chose, comme si j’imaginais la réconciliation entre Israéliens et Palestiniens possible, alors qu’en réalité, les deux côtés s’en désintéressaient. Il était assez clair pour moi que je ne trouverais pas la réponse à mes questions en Israël, comme si, dans un sens, nous étions prisonniers d’une conscience qui est à la fois le résultat du conflit et l’une de ses causes, nous rendant incapables d’imaginer une façon d’en sortir.

Je suis allée en Afrique du Sud et au Rwanda dans le cadre d’un travail dans le milieu humanitaire et j’ai rencontré des gens qui avaient connu à la fois le conflit et le processus de réconciliation qui l’a suivi. Contre toute attente, j’ai découvert que le pardon n’était pas une composante indispensable dans la « recette » de la réconciliation, même si c’est bien sûr l’un de ses ingrédients. Ce n’est pas le point de départ. C’est plutôt un objectif à atteindre ensemble, en acceptant que pour certains, ce ne sera pas possible. J’ai réalisé que cette réconciliation était un état d’esprit, un choix qu’un individu et une société font, une sorte de but que l’on se fixe à soi-même, avant d’emprunter le long chemin qui permettra d’y arriver. Je me suis rendu compte qu’il y avait une seule composante essentielle, au cœur de tout processus de réconciliation : la compréhension que les deux parties en conflit sont là pour rester et sont destinées à partager la même terre et le même futur. La seule façon de se réconcilier est donc de définir leur futur ensemble, avec équité, en tenant compte des craintes et des souhaits des deux parties.

Pour de nombreux Israéliens, la situation en Israël est « unique », ce qui explique la difficulté à trouver une solution. Qu’en pensez-vous ?

Le conflit israélo-palestinien est en effet complexe, avec des aspects à la fois religieux, territorial et national. Mais je pense qu’en regardant d’autres conflits qui ont été résolus ou sont en voie de l’être, on s’aperçoit qu’ils ont tous un dénominateur commun, c’est qu’ils se considèrent tous comme uniques, avec des difficultés particulières. Chaque conflit semble unique et impossible à résoudre pour ceux qui le vivent. C’est exactement la raison pour laquelle j’ai voulu voir en dehors de notre conflit, et que j’ai voulu parler avec des Sud-Africains et des Rwandais qui voyaient les choses différemment, sans être prisonniers de notre état d’esprit.

La réconciliation peut-elle être une décision unilatérale ? Pensez-vous qu’il soit possible de se réconcilier en suivant le processus démocratique ?

La réconciliation ne peut être que le fruit d’un dialogue auquel les deux parties prennent part en connaissance de cause. Il arrive, comme au Rwanda, que le gouvernement décide de se lancer dans un processus de réconciliation et le fasse selon un mode non démocratique, mais la décision initiale ne suffit pas, et la décision du gouvernement sans l’investissement actif de ceux qui ont pris part au conflit sera insuffisante. Il est possible selon moi de suivre le processus démocratique. Les bouleversements qui ont mis un terme au régime d’apartheid et donné naissance à la nouvelle Afrique du Sud sont le résultat d’un processus démocratique. Je pense qu’il est important d’observer qu’il n’y pas une recette unique de réconciliation et que le processus doit être adapté culturellement à la société que cette réconciliation vise.

La réconciliation reste-t-elle une préoccupation en Israël ? Le camp de la gauche et de la paix existe-t-il encore ?

Malheureusement, la réconciliation n’est pas une préoccupation dans la société israélienne. Pendant des années, les Israéliens ont parlé de leur désir de paix. Ensuite, la plupart se sont contentés d’une sorte d’arrangement. Aujourd’hui, il n’est pas rare d’entendre qu’un conflit stable, raisonnable puisse se produire. La réconciliation est un terme rarement utilisé, ce n’est pas une chose dont nous discutons, ce n’est pas non plus une chose à laquelle nous œuvrons. Je crois que cela s’explique par la longueur du conflit, mais plus encore par l’action du gouvernement israélien d’extrême droite qui fait tout pour convaincre les Israéliens que les Palestiniens ne peuvent être un partenaire du dialogue.

La vie en Israël est relativement stable et sûre, et le conflit n’est pas ressenti au quotidien. La majorité des Israéliens ont une idée très limitée de ce à quoi ressemble la vie de nos « partenaires » dans ce conflit. La majorité des Israéliens ne connaissent pas de Palestiniens, ne les voient pas, et ne leur parlent pas. Le prix payé par les Israéliens dans ce conflit n’est pas si élevé. Si l’on regarde en Afrique du Sud, on réalise qu’il a fallu de graves violences internes et un embargo international pour en finir avec l’Afrique du Sud blanche. Il est difficile de prédire ce qui se passera dans le cas des Israéliens juifs, mais une chose est sûre, cela ne s’est pas encore passé.

Pour ce qui est du camp de la gauche et de la paix, bien sûr qu’ils existent. Mais je pense qu’ils ont perdu confiance. Cela a probablement un lien avec l’état post-traumatique qu’a engendré l’assassinat d’un Premier ministre qui a lui-même tenté de mettre fin au conflit israélo-palestinien et le changement de régime que cet assassinat est parvenu à provoquer, avec l’arrivée de l’extrême droite israélienne. Cette contrepartie peut avoir quelque chose d’effrayant et de démoralisant. Ces derniers temps, le climat fascisant a entrainé le camp de la gauche à s’adoucir encore, parfois par lassitude, parfois par dépit de payer le prix de s’exprimer contre l’air du temps.

Croyez-vous encore en la réconciliation ?

Oui, j’y crois. L’une des leçons les plus importantes que j’ai retenues de l’Afrique du Sud et du Rwanda, c’est là où le focus d’une société doit être pour que la réconciliation puisse se mettre en place. Ces deux sociétés sont parvenues à sortir de conflits qui semblaient inextricables parce qu’elles ont réussi à déplacer leur focus sur le passé et le présent vers le futur, en se concentrant sur les enfants. Ce déplacement est la clé de tout. La réconciliation est quelque chose d’extrêmement difficile. A tel point qu’elle peut parfois sembler contraire à l’instinct. Mais les individus et les sociétés qui décident d’entreprendre ce long processus acceptent cette difficulté pour assurer à leurs enfants une vie meilleure. Dans une société qui vise la réconciliation, ce sont les parents et non les enfants qui font le sacrifice.


 
 

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