Israël/Société

La longue marche des femmes de Tsahal

Mardi 4 avril 2017 par Nathalie Hamou
Publié dans Regards n°859

La récente polémique autour de l’ouverture du corps des blindés aux femmes a été l’occasion de le rappeler : le plafond de verre n’est pas encore brisé au sein de Tsahal. Certes, les soldates sont de plus en plus nombreuses à intégrer des unités combattantes comme des unités technologiques. Mais la parité n’est pas pour demain.

 

Des femmes pour conduire les tanks de Tsahal ? Mainte fois soupesé, le projet de l’armée israélienne d’ouvrir le corps des blindés aux recrues féminines n’en finit pas de provoquer de vifs débats. Dernier exemple en date : l’audition l’hiver dernier du brigadier général Eran Shani devant la commission des Affaires étrangères et de la Défense de la Knesset. Il a suffi que ce haut gradé confie que l’armée israélienne examinait les possibilités d’intégrer des femmes, notamment dans le corps de blindés et au sein de l’unité de sauvetage d’élite 669, pour que la polémique reparte de plus belle…

Plusieurs autorités rabbiniques ont fermement condamné l’initiative, redoutant les méfaits de la mixité, et imaginant le pire comme la naissance d’un « petit tankiste », alors même qu’il n’a jamais été question pour Tsahal d’envisager de placer hommes et femmes dans le même habitacle… Le 8 mars dernier, lors de la Journée internationale des femmes, le rabbin ultra-conservateur Yigal Levinstein, s’est pour sa part alarmé de la participation des soldates dans les unités combattantes de l’armée israélienne. Tandis que d’anciens généraux ont enfoncé le clou. Le lieutenant-colonel Avigdor Kahalani, héros de la guerre de Kippour, a ainsi déclaré à la radio militaire israélienne que les tanks « n’étaient pas un endroit pour les femmes ».

Tsahal prudente

Il est vrai qu’au sein même de l’armée israélienne, la question est loin d’être tranchée. Le général de brigade Yigal Slovik, ancien chef des Forces armées, a certes assuré ne pas voir le problème à l’intégration des femmes dans les blindés. Une pratique qui existe déjà dans les armées de Norvège, Canada ou Australie. « J’ai été voir la [marine américaine] avec un autre officier pour étudier la question, et nous sommes arrivés à la conclusion qu’en comparaison avec d’autres armées occidentales, nous sommes arriérés, et nous pouvons nous améliorer », a-t-il alors confié. « Si une femme peut faire voler un avion, elle peut aussi être aux commandes d’un tank ». Mais Tsahal a préféré jouer la prudence sur ce dossier, en lançant le projet à titre expérimental. Au cours des prochaines semaines, seules 15 jeunes soldates suivront des entraînements spéciaux sur une période de 24 mois, à l’issue desquels l’armée décidera si l’intégration des femmes dans les blindés est justifiée sur le plan physiologique (Ndlr : notamment en raison du poids des obus de tanks à manipuler) et ne nuit pas aux normes de sécurité. Bien que soulevant de réelles considérations techniques, cette affaire est l’occasion de rappeler que le plafond de verre est loin d’être brisé au sein de Tsahal.

Assurément, l’armée israélienne a fait des efforts considérables pour intégrer les soldates, qui (sauf exception) doivent servir deux ans sous les drapeaux, puisque près de 85% des postes de Tsahal sont ouverts aux femmes. Elles occupent en outre de moins en moins souvent des fonctions purement administratives. « Fini le temps des secrétaires qui s’ennuient  à mourir dans les bases militaires », confie-t-on dans l’enceinte de la Kyria, le quartier général de Tsahal, sis au cœur de Tel-Aviv. Un stéréotype décrit avec humour dans le film israélien Zéro Motivation (2014), réalisé par Talya Lavie… En outre, 7% des appelées intègrent des unités de combat. « Au cours des cinq dernières années, le nombre des conscrites se portant volontaires pour intégrer des unités combattantes a quadruplé », explique une porte-parole.

Une tendance de fond largement anticipée par l’armée. Voilà en effet une quinzaine d’années que Tsahal a mis en place des bataillons de combat mixtes pour protéger ses frontières. La première unité du genre est née en 2000, avec la création de l’unité d’infanterie et de patrouille Caracal, stationnée à la frontière israélo-égyptienne. Mais depuis trois ans, deux autres bataillons de combat ouverts aux femmes ont vu le jour : les Lions du Jourdain (posté comme son nom l’indique dans la vallée du Jourdain) et le bataillon Bardellas (basé à la frontière sud). Et un quatrième bataillon mixte sera prochainement mis en place en 2018 dans la zone entre la Mer morte et Jéricho.

La guerre technologique

Pour autant, certaines unités restent totalement fermées aux jeunes appelées. Il n’y a par exemple pas de soldates de combat dans la brigade d’infanterie Golani, qui à l’instar de l’unité des blindés, figure presque toujours sur le curriculum vitae des généraux faisant carrière dans Tsahal… Un obstacle de taille pour accéder aux échelons supérieurs de l’armée, même si la Kyria (ministère de la Défense) fait valoir que Tsahal compte actuellement cinq généraux de brigade et 32 colonels du sexe féminin dans ses rangs.

Une chose est sûre : plusieurs facteurs jouent désormais en faveur des jeunes Israéliennes en uniformes militaires. D’abord le raccourcissement du service militaire obligatoire des hommes à deux ans et huit mois, contre trois ans auparavant, qui devrait élargir les opportunités pour les femmes. Ensuite et surtout, la montée en puissance de la dimension technologique dans la guerre du futur, un secteur dans lequel les femmes ne peuvent être disqualifiées pour des raisons physiologiques.

« Aujourd’hui, on commence à comprendre que les femmes peuvent faire carrière dans les unités technologiques de l’armée et accéder aux rangs les plus élevés », témoigne Dikla, une haute gradée (« rav seren », c’est-à-dire commandant) de la prestigieuse unité Mamram, acronyme hébraïque de Centre pour l’informatique et les systèmes d’information. Cette mère de trois enfants âgée de 33 ans en veut pour preuve le cas de Talia Gazit, la patronne de Mamram nommée en juillet 2015 et la seconde femme à diriger cette unité très spéciale, après le précédent créé par le colonel Miri Kadmiel en 1994.

Du haut de ses 25 ans, M. qui a le grade de capitaine au sein de l’unité de cyber-défense, née en janvier dernier, confie aussi sous couvert de l’anonymat que les stigmates pesant sur les femmes de Tsahal ont tendance à reculer. « A l’heure où des grands noms de la Tech comme Intel ou Microsoft comptent des femmes parmi leurs hauts dirigeants, Tsahal qui est une armée du peuple ne peut en aucun cas rester déconnectée de cette réalité ».

Certes, la parité n’est pas encore à l’ordre du jour dans les rangs de la guerre virtuelle. Les données fournies par l’armée montrent par exemple que seuls 18% des conscrits du programme académique d’ingénierie sont des femmes ; 12 % des postes liés à la cyberdéfense sont occupés par des soldates, et 27 % des programmeurs informatiques de l’armée sont des recrues féminines. Mais dans cette course d’endurance, les femmes associées à la guerre technologique menée par Tsahal devraient rapidement marquer des points.  

Ces pionnières qui ont ouvert la voie

Dans le Who’s Who des femmes de Tsahal, plusieurs noms sont entrés dans l’histoire. En 1995, la nouvelle immigrante sud-africaine Alice Miller, dotée d’un permis de piloter, a ainsi réussi à faire accepter sa requête au sein de la Cour suprême d’Israël de passer les examens d’entrée pour intégrer les unités de pilotes d’élite de l’armée de l’air israélienne, qui étaient interdites aux femmes après la guerre d’Indépendance. Bien que la jeune femme n’ait finalement pas été acceptée dans le cours, son procès a ouvert la voie à une législation supplémentaire pour permettre aux femmes d’accéder à des positions de combat. Depuis, des douzaines de femmes sont devenues pilotes. Et en novembre 2014, Or Cohen est devenue la première femme à commander un vaisseau de la marine israélienne, un bateau de patrouille de classe Dvora. La même année, Oshrat Bachar est devenue la première femme commandant de bataillon de l’armée israélienne, quand elle a pris la tête du bataillon de renseignements de combat « Eitam ».

 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Naomie - 13/04/2017 - 14:05

    Je trouve très décevant qu'un site comme le vôtre que j'apprécie beaucoup même si je ne suis pas de religion juive fasse l'éloge de la femme soldat qui plus est dans une armée étrangère.

    Naomie

  • Par Daniel Donner - 20/04/2017 - 7:34

    "Des femmes pour conduire les tanks de Tsahal ?". On parle aussi beaucoup d'unites mixtes!

    Ca parait si simpe et facile de le vouloir? C'est ne pas tenir compte...
    De la promiscuite dans le tank ou il y a a peine de la place pour ceux qui s'y trouvent. Un exemple parmi tant d'autres problemes.
    Le plus important: faire fi de la difference d'endurance physique qui differencie les deux sexes!

    "Si une femme peut faire voler un avion, elle peut aussi être aux commandes d’un tank "

    Pas si evident que cela. Les resultats de l'integration des femmes aux pilotes est loin d'etre concluante d'apres Tsahal...

    Quant a l'informatique...ce n'est pas qu'a l'armee que peu de femmes s'y interessent.