Analyse

Liberticide Lieberman !

Mardi 2 novembre 2010 par Denis Charbit et N.Z.

Un vent mauvais souffle aujourd’hui sur Israël. Celui qui l’attise n’est pas un de ses adversaires déclarés; il prétend même en être un ardent défenseur. Avec une telle défense, Israël court à la catastrophe morale, intérieure et internationale.

 


De grands chroniqueurs du Haaretz et du Yediot qui n’ont pas leur plume dans leur poche ont mis en garde : le fascisme est à nos portes. Oh, bien sûr, pas le fascisme de la Marche sur Rome ou de l’incendie du Reichstag. Un fascisme rampant, insidieux, larvé, qui ne paie pas de mine, qui avance à tâtons, qui n’aura jamais les traits de celui d’antan, un fascisme sans chemises brunes ou noires.

Même dans ce cas, on hésite à reprendre ce genre d’analogies à son compte. Mais qu’on ne s’y méprenne pas : le projet de loi voté par le gouvernement est dangereux. Non pas en soi, mais, comme souvent, comme toujours, comme autrefois, parce qu’à l’instar du pasteur Niemoller qui avait pressenti l’escalade, cette fois « cela ne concerne que les goys, et heureusement, je ne suis pas goy ». Donc, circulez, y’a rien à voir et rien à craindre. Cette loi ne nous concerne pas, nous dit-on; mais si justement, c’est le début de la pente glissante, le doigt dans l’engrenage : on sait comment cela commence, on ne sait jamais où cela s’arrête, quand et comment l’arrêter, la vague, la déferlante, la rugissante.

On connaît la chanson, la litanie apologétique, celle qu’on invoque toutes les fois qu’Israël prend une fâcheuse décision. On se précipite pour trouver un autre pays démocratique qui a fait la même chose et qui n’a pas encouru les foudres. Si pour être mexicain, par exemple, il faut prêter serment et déclarer sur l’honneur être loyal envers le Mexique et respecter son caractère mexicain et démocratique, alors diable, pourquoi Israël ne pourrait-il pas faire de même sans qu’on lui tombe dessus ? Nous savons bien que ce projet de loi n’est certainement pas ce qu’Israël a fait de pire, mais les hiérarchies que l’on établit ne sont pas toujours rationnelles. Est-il réellement fasciste de réclamer du nouveau citoyen qu’il prête serment de fidélité comme le font les impétrants de tous les pays du monde ? Evidemment non ! Certains pensent que l’on fait rendre gorge à Lieberman parce que c’est un Russe, qu’il n’a pas le look et l’accent sabra, que la presse lui tombe dessus parce  qu’elle en a fait sa tête de Turc. Peut-être. On n’en sait rien. Tout ce qu’on sait, c’est qu’on ne doit pas trouver des excuses à la démagogie. La tolérance suppose de l’intolérable. Et on y est. Point à la ligne.

Sauver l’honneur

A tous ceux qui pensent qu’une fois de plus on s’en prend à Israël injustement, nous répondons en toute sérénité : attention, danger ! Que tout ambassadeur d’Israël ait une tâche difficile par les temps qui courent, nous en convenons : on n’aimerait pas être à leur place. Défendre une cause suppose parfois de demander des comptes à ceux qui en ont la charge officielle, même si la foule aboie tout autour. 

Tous les lecteurs de Regards, spontanément et instinctivement, percevront clairement ce qui ne va pas, ce qu’il y a de malsain dans cette proposition de loi d’apparence anodine. Cette chronique est destinée à celles et ceux qui tenteraient pourtant de trouver des raisons de ne pas s’indigner. Pour ceux qui se tortillent et nous expliquent que « malgré tout », « quand même », « cependant », « somme toute », pour tous ceux qui seraient tentés de comprendre, d’acquiescer, d’adhérer, nous allons essayer d’expliquer pourquoi si Israël n’a pas perdu une bataille, elle n’a pas gagné la guerre. La Knesset doit se prononcer (nous sommes toujours en démocratie !). Elle peut -et doit- sauver l’honneur d’Israël et le sien si elle oppose une fin de non-recevoir à cette fausse bonne proposition.

Pourquoi ? Trois arguments, pas un de plus; trois arguments qui rendent tous les autres inutiles : le caractère discriminateur de la loi; son exploitation et son extension éventuelle; son contenu substantiel.

Le projet de loi consiste à amender la loi actuelle qui stipule qu’en entrant dans la citoyenneté, le nouveau venu doit faire le serment d’être loyal vis-à-vis de l’Etat d’Israël et de respecter ses lois. Lieberman estime que ce serment formulé en des termes aussi plats, c’est de la bouillie. De plus, si la revendication est présentée aux Palestiniens dans le cadre de la négociation, il importe par cohérence, explique-t-il, d’appliquer cette revendication en Israël même. Il importe d’ajouter que l’on nage dans le symbolique, car la mesure ne concerne pas plus de 100 personnes par an. Vous avez bien lu : pas plus de 100 personnes sont concernées, une poignée, une bouchée. Car autant l’immigration par la loi du Retour est libre, autant la naturalisation se fait au compte-gouttes et relève de l’autorité du ministère. Elle ne peut même pas s’appliquer à une personne des Territoires qui souhaiterait se marier avec un Israélien puisque, dans ce cas, une mesure d’urgence stipule que le couple doit résider dans les Territoires. Dans une démocratie, la règle formelle est d’appliquer la même loi pour tous. Or, ce n’est pas le cas ici, car un individu qui devient israélien en vertu de la loi du Retour en est dispensé. Il y a bien donc discrimination. Celle-ci n’est admissible que si le serment exigé n’a rien que de très banal et trivial. En revanche, si la formule est lourde de sens, et elle l’est, si elle suscite de la controverse, il n’y a pas d’autre choix si l’on persiste et signe que de l’appliquer à tous et de ne souffrir aucune exception. Ou bien la loi est universelle ou bien, le cas échéant, il faut prolonger le statu quo. Ou bien la loi s’applique à tout le monde ou bien elle ne s’applique à personne. Il y a deux régimes d’accession à la citoyenneté israélienne, les uns automatiquement parce qu’ils sont juifs, les autres par autorisation du ministre et au terme d’un long processus et un serment banalisé. On ne peut pousser plus loin les différences.

Israël, un combat

Il n’échappe à personne que le serment amendé est préconisé non tant pour les dizaines de personnes par an qui devront le prononcer, mais pour étendre son application à d’autres lieux et à d’autres institutions, telle la Knesset. Lors de la convocation d’une nouvelle chambre parlementaire, les députés doivent prêter serment sur cette formule élémentaire et dépourvue de toute controverse et demain, ce sera sur cette addition litigieuse.

Lieberman ne s’arrêtera pas en chemin. Il commencera par la Knesset afin de placer les députés arabes devant le dilemme : ou ils prêtent serment sur une expression qui ne va pas de soi pour eux ou ils s’en abstiennent au nom de leur liberté de conscience. Il est probable que les députés arabes s’y opposent et démissionnent en bloc de la Knesset avec fracas. Lieberman est un stratège de la tension et de la provocation. Il a rayé de son vocabulaire le terme de modus vivendi. Pour lui, Israël est un combat, les Arabes en sont un autre et la politique est la continuation de la guerre par tous les moyens. 

Enfin, on ne peut esquiver l’aspect substantiel de la question. Qu’une majorité juive soit un objectif, nous en convenons sans hésiter. Est-ce à dire qu’en toutes circonstances, il faut rappeler à la minorité qu’elle est minorité ? Certainement pas. Par les temps actuels, la formule « Etat juif et démocratique » est parfaitement admissible à condition d’assumer tout de même qu’un Etat qui se définit en ne se référant qu’à une partie de ses citoyens, fût-elle une majorité, adopte ainsi une définition qui n’est pas sans problème. Assumer cette entorse ouvertement n’implique pas dans le contexte actuel de changer de définition, mais au contraire de rester prudent et de raison garder, et surtout de veiller à ne pas faire de cette définition une arme de combat.

Avigdor Lieberman : parcours d’un extrémiste

Pour l’historien israélien Zeev Sternhell, spécialiste des origines du fascisme en France, Avigdor Lieberman, qu’il compare à Benito Mussolini, est « le plus dangereux politicien de l’histoire d’Israël ». Ancien videur de boîte de nuit, né en Moldavie en 1958, Avigdor Lieberman émigre en Israël en 1978. Il entre en politique au début des années 90 et rejoint rapidement la direction du Likoud pour ensuite devenir directeur de cabinet de Benjamin Netanyahou entre 1996 et 1999. Opposé à toute négociation avec les Palestiniens, il claque la porte du Likoud et crée son propre parti, Israël Beiteinou, parti d’extrême droite russophone.

Très vite, il imprime son style brutal en multipliant les déclarations anti-Arabes. Lors des moments les plus meurtriers de la seconde intifada, il exige le bombardement des stations d’essence, banques et centres commerciaux palestiniens. Plus récemment, il a préconisé des échanges territoriaux et de populations entre Israël et l’Autorité palestinienne, « pour créer deux Etats ethniquement homogènes ».

Aux élections législatives de 2006, son parti Israël Beiteinou remporte 11 sièges à la Knesset. Fort du soutien d’une base qui dépasse désormais largement la population russophone, Avigdor Lieberman appelle à bombarder l’Iran et demande la mise à mort des députés arabes israéliens qu’il soupçonnerait de collaborer avec le Hamas.

Ministre des Affaires stratégiques du gouvernement Olmert, il démissionne en 2008 pour protester contre les négociations de paix avec les Palestiniens dans le cadre de la Conférence d’Annapolis. Lors des élections législatives de 2009, alors que Tsahal a mené des opérations ayant occasionné de nombreuses victimes dans la Bande de Gaza, Lieberman déplore que le gouvernement israélien n’ait pas recours à la bombe atomique, « comme les Etats-Unis en 1945 à Nagasaki ».

Bien qu’il soit poursuivi par la Justice pour fraude et blanchiment d’argent, il occupe encore la fonction de ministre des Affaires étrangères du gouvernement actuel. Poids lourd de cette coalition de droite et d’extrême droite, Lieberman s’efforce de se présenter comme le sauveur d’Israël.


 
 

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