Israël/Société

Kishorit, une maison pour la vie

Mardi 5 septembre 2017 par Géraldine Kamps
Publié dans Regards n°867 (1007)

Totalement pensé pour les personnes à besoins spécifiques, avec le pari de voir en elles leurs compétences plutôt que leurs déficiences, Kishorit, à quelques kilomètres de Carmiel, semble avoir trouvé comment répondre aux questionnements de nombreux parents d’enfants handicapés, souvent démunis face à la réalité de nos sociétés.

Nous venons de dépasser Carmiel, capitale de la Galilée. La route, à flanc de montagne, est sinueuse, aride et particulièrement chaude en ce mois d’août. Avec un peu d’altitude, on se rapproche pourtant de ce qui ressemble à une véritable oasis, à la fraicheur des jardins et des fleurs particulièrement bienvenue. Kishorit. Une heureuse coïncidence quand on sait que « kishourim » désigne en hébreu « les capacités » et que 171 adultes atteints d’un handicap mental vivent ici.

Si l’idée a germé dès 1994 dans l’esprit de Yael Shilo et Shuki Levinger, actuels CEO et présidente, il aura fallu trois années de plus aux fondateurs pour convaincre les autorités de la viabilité du projet et obtenir la terre anciennement occupée par le kibboutz Kishor de l’Hashomer Hatzaïr. Accueillant 67 adultes à ses débuts, la communauté atteindra vite sa capacité maximale, 171 membres, encadrés par un staff presque équivalent et une vingtaine de volontaires. « Que se passera-t-il avec notre enfant lorsque nous ne pourrons plus nous en occuper ?, cette question, beaucoup de parents qui viennent nous voir se la posent », affirme Shira Reifman, directrice des ressources humaines. « Nous promettons à nos nouveaux membres qu’ils pourront rester à Kishorit jusqu’à la fin de leur vie. Nous devons donc rencontrer les besoins qui correspondent à leur âge et à toutes les étapes de leur vie ».

Remédier à la solitude

Après une période d’essai, adaptée selon les cas, Kishorit offre à ses membres trois types de services : le premier, résidentiel, permet aux résidents de loger dans un studio ou un appartement, s’ils sont en couple. Avec la possibilité de quelques habitations supervisées à Carmiel. Des services personnalisés et adaptables qui sont la clé du succès de Kishorit.

En matière d’emploi, « 100% des membres travaillent, ce qui est malheureusement le cas d’une minorité des personnes handicapées en règle générale. Or, cela constitue une grande partie de leur réhabilitation », explique Shira Reifman. Comme dans un kibboutz, l’emploi joue un rôle central à Kishorit, avec une offre particulièrement variée et une possibilité d’évolution pour les membres, voire de changement s’ils en font la demande : culture, entretien et récolte du potager, boulangerie, fabrique de fromage, cuisine, nettoyage, lingerie, salle à manger, usine de recyclage du plastique, sans oublier depuis 2006 un domaine vinicole de 8 hectares ouvert au public et qui assure la production de quelque 60.000 bouteilles par an (rouge, blanc et rosé), distribuées en Israël et principalement exportées vers les Etats-Unis.

Après le logement et l’emploi, le volet social est incontournable à Kishorit, le temps de loisirs offrant l’occasion aux résidents de créer des relations, de rencontrer les autres, de se faire des amis, « pour remédier à l’un des plus gros problèmes pour ces adultes, qui est la solitude, intense », relève Shira Reifman. L’horaire affiché au mur de la salle à manger propose ainsi chaque semaine une quarantaine d’activités, avec de nombreux sports (terrain de basket et piscine couverte sur place) et une réflexion réelle quant à leur influence sur
la condition mentale, mais aussi du bowling, une troupe de danse israélienne, des films et un large éventail d'activités artistiques. De quoi satisfaire le plus grand nombre.

Marc, 29 ans, vit à Kishorit depuis huit ans. Il nous invite à découvrir l’impressionnante « salle des coupes » décernées aux membres de Kishorit qui ont participé à des concours canins internationaux avec des Schnauzers de leur élevage. Un vrai challenge qui fait, à raison, la fierté des résidents. « Je vivais en Amérique, coupé du monde, c’est ma grand-mère qui m’a parlé de Kishorit », nous confie-t-il. « J’ai suivi un oulpan pour apprendre l’hébreu. Vous m’auriez vu, j’étais presque autiste quand je suis arrivé ici. Kishorit a changé ma vie. J’ai pu trouver un travail, comme professeur d’anglais, et puis l’été, j’apprends des choses, j’essaie de m’améliorer. Même si on n’a pas tous le même niveau de compréhension, c’est impossible de ne pas se faire des amis ici. Quand on vit dans un village avec uniquement des gens à besoins spécifiques, on se sent normal ».

Le meilleur de soi-même

Kishorit a pu constater le bienfait des animaux sur le handicap, raison pour laquelle il a développé un élevage de chiens Schnauzers, proposant, en plus des concours, un service de pension et de dog-sitting. La communauté possède également un élevage de 900 chèvres, un manège avec une petite dizaine de chevaux, un refuge pour animaux blessés, et un vaste poulailler. La collecte d’un demi-million d’œufs par an est, elle aussi, réalisée par les membres. « Chaque service est toujours vu en termes d’emploi pour les membres et de viabilité économique pour la communauté », précise Shira Reifman. « Nous savons aussi que chacun veut obtenir le meilleur de lui-même, nous voyons donc ce que les membres peuvent retirer de ces occupations en termes de valorisation personnelle et collective ».

Le principe du kibboutz voulant que chacun reçoit selon ses besoins et offre selon ses capacités est passé maitre à Kishorit. Quand on lui demande quels sont les handicaps des résidents, la réponse de Shira Reifman est évidente : « On ne se préoccupe pas de ce que nos résidents ne savent pas faire, mais bien de ce qu’ils savant faire au contraire et de ce qu’ils peuvent apporter à la communauté. Cela renforce leur confiance et leur estime de soi », souligne-t-elle. « Nous comptons d’ailleurs sur les anciens pour bien accueillir les nouveaux et leur transmettre toute leur expérience à Kishorit ».

Kishorit accueille exclusivement des résidents juifs, citoyens israéliens (envoyés par le ministère de la Santé ou candidats par le bouche-à-oreille), laïques pour la plupart. Ce qui ne l’empêche pas de célébrer le cycle de la vie juive, avec toutes les fêtes, de proposer une nourriture casher, et d’avoir inauguré à Pessah une impressionnante synagogue, pour le plus grand plaisir de Shimon, le seul orthodoxe, résident à Kishorit depuis treize ans.

Si le projet d’une communauté sœur arabe, à proximité, à destination d’adultes également atteints d’un handicap, est en bonne voie, les tabous liés à cette question dans la société musulmane ajoutés à certaines contraintes (notamment l’absence de mixité) requises par l’islam et au contexte politique local ont malheureusement retardé son aboutissement, prévu dans les deux prochaines années.

Ouverture sur le monde

A l’image de la libre-circulation des résidents dans et hors de Kishorit, la communauté accorde une importance particulière à l’ouverture au monde extérieur. Une ouverture assurée grâce au travail une fois encore, notamment à Carmiel pour les membres qui font chaque jour la navette ou logent en ville, mais également aux contacts entretenus avec le voisinage immédiat. L’usine de jouets qui faisait la renommée des lieux, fermée en 2015 face à la concurrence internationale, a laissé place à de nouvelles activités, tels le marché du jeudi ou la livraison de paniers bio, sans parler d’une école ouverte aux jeunes Juifs et Arabes atteints de troubles schizophrènes.

En dehors d’un subside mensuel accordé par le gouvernement israélien à chaque membre, Kishorit compte essentiellement sur l’aide de ses associations d’Amis au Canada, aux Etats-Unis et en Australie, mais aussi sur les donations des familles qui viennent de l’étranger. « Une contribution indispensable à notre fonctionnement, puisque 50% de nos membres ne paient rien », insiste Shira Reifman. « La solidarité est aussi un principe du kibboutz, à chacun selon ses moyens ».

Et la communauté de Kishorit continue de s’agrandir, au vu de la demande. Plusieurs familles de membres ont décidé de bientôt la rejoindre, avec une seconde phase d’expansion déjà concrétisée par l’achat de nouvelles terres. Pour pouvoir construire dix maisons supplémentaires -une croissance limitée volontairement pour ne pas perturber la dynamique du groupe-, Kishorit vient de lancer une collecte qui doit lui permettre de récolter 1,5 million de dollars*.

Nul doute que l’on repart de Kishorit impressionné par la beauté des jardins et des fleurs, la qualité des infrastructures dont chaque détail a été pensé. Mais rien de comparable au bien-être que l’on ressent devant ce magnifique projet de vie dédié aux personnes « différentes ». Un projet étonnant dans lequel les membres sont devenus les acteurs de leur propre vie, avec des bénéfices qui leur reviennent directement. Un projet « différent », qui a sans conteste réussi à faire de la différence une richesse.

* Pour toute information ou don : www.kishorit.org - Shira.Kishorit@gmail.com


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/