Israël/Analyse

Les Juifs ultra-orthodoxes, un monde en mutation

Mardi 4 avril 2017 par Frédérique Schillo, twitter@FredSchillo
Publié dans Regards n°859

De plus en plus, des incidents violents concernant l’armée ou le rôle de la femme dans la société israélienne font craindre des affrontements entre extrémistes religieux et laïques. Et si le changement venait de l’intérieur du monde ultra-orthodoxe, mu par un courant plus ouvert à la modernité ?

Manifestation des Juifs ultra-orthodoxes contre la conscription, Jérusalem, février 2017

Attachées à des cordes, entre deux immeubles, des poupées de chiffon représentant des Juifs religieux revêtus de l’uniforme militaire pendent à des gibets. Les pompiers mettront des heures à les décrocher sous les huées d’une foule enivrée d’alcool et de danse. Bienvenue à Mea Shearim, le quartier ultra-orthodoxe du nord de Jérusalem, l’un des plus radicaux et les plus fermés du pays. Pendant la fête de Pourim, certains haredim (littéralement les « craignant Dieu ») y ont ainsi manifesté leur détestation de l’Etat sioniste et de son armée. Les mêmes protestent régulièrement contre le service militaire obligatoire (près de trois ans pour les hommes, deux pour les femmes), en bloquant des routes ou en venant perturber le marathon de Jérusalem. Impressionnantes, ces masses d’hommes en noir sont dispersées lors d’affrontements violents avec la police.

Pourtant les ultra-orthodoxes ont gagné. La loi sur la conscription, portée en 2014 par Yaïr Lapid, a été abandonnée. Les religieux ont de nouveau droit à des reports, renouvelables chaque année jusqu’à l’âge de 24 ans, à condition de justifier des études dans une yeshiva (école talmudique) ; chose qu’ils obtiennent facilement, même si certains travaillent en réalité sur le marché noir. Tout au plus doivent-ils s’enregistrer au bureau de recrutement. Ceux qui y répugnent, comme les fidèles du rabbin Shmuel Auerbach, un dirigeant factieux de la communauté lituanienne de Jérusalem, sont alors traités en déserteurs et organisent, en riposte, ces débordements. Mais ils sont une poignée au sein d’un monde ultra-orthodoxe extrêmement dense (de 900.000 à un million de personnes, soit 11% de la population) et en profonde mutation.

Des courants contraires

Très hétérogène, la société haredi est traversée de nombreux courants, parfois contraires. Les plus radicaux -antisionistes virulents de Neturei Karta, membres des « brigades de la pudeur » qui s’en prennent violemment aux femmes, ou encore auteurs d’attentats contre les Palestiniens ou la Gay Pride- sont heureusement une minorité. La grosse majorité des ultra-orthodoxes est légitimiste, reconnaît Israël et parle hébreu, fait représenter ses intérêts par des partis politiques (le Shas sépharade, Yahadut Hatorah ashkénaze), tout en se tenant à l’écart de la société laïque et de ses tentations. Beaucoup vivent même dans des colonies de Cisjordanie, non tant par nationalisme que pour des raisons économiques [voir encadré].

Ce monde cloisonné, dominé par des hommes étudiant à longueur de temps dans des yeshivot, doit le maintien de son mode de vie aux subventions de l’Etat. Cependant, aucun haredi ne s’en croit redevable. Conscients de leur puissance démographique et de leur rôle de faiseurs de roi dans les coalitions gouvernementales, ils se sentent au contraire plus forts que jamais pour résister aux institutions. Une poussée intégriste s’opère dans leurs rangs. En témoignent les tentatives d’exclure les femmes de l’espace public, en les reléguant à l’arrière des autobus, ou en effaçant leur image des magazines. Si la disparition de la candidate Hillary Clinton des photos officielles avait pu amuser, celle de Ruth Fogel, assassinée en 2011 avec toute sa famille par un terroriste, a profondément choqué l’opinion israélienne.

Face à ce courant conservateur, une autre orthodoxie, plus ouverte, apparaît. Voilà une évolution logique compte tenu des inévitables contacts entre ces « nouveaux haredim » et le monde moderne. La Diaspora y est aussi pour beaucoup, nous explique l’anthropologue Florence Heymann, en soulignant l’influence des jeunes ultra-orthodoxes étrangers, surnommés les « houtznikim » (de houtz, « extérieur »), qui viennent étudier quelques mois dans des yeshivot en Israël : « A leur contact, des haredim israéliens aspirent à travailler pour cesser de s’appauvrir. Ils étudient afin d’obtenir un diplôme universitaire et permettent à leurs enfants d’apprendre les mathématiques ou l’anglais, matières profanes interdites dans les écoles religieuses ». Aujourd’hui, on estime à 10.000 le nombre de haredim hommes et femmes inscrits dans l’Enseignement supérieur, alors qu’ils étaient à peine 500 il y a vingt ans. Fait marquant, le pourcentage de femmes ultra-orthodoxes qui travaillent dépasse désormais la moyenne des femmes en général (80% contre 75%). Mais que l’on ne s’y trompe pas. Cette évolution risque d’impacter la société laïque avant les haredim eux-mêmes. « Si les étudiantes de 1ère année entendent un mot sur le féminisme, elles ne reviendront pas en classe », prévenait en juin 2016 Adina Bar Shalom, la fille du grand rabbin Ovadia Yosef, fondatrice du College Haredi. Six mois plus tard, celui-ci est menacé de fermeture en raison d’une chute des inscriptions.

Une dernière frange, plus marginale, est constituée des sortants, qui choisissent -transgression suprême- de quitter le ghetto ultra-orthodoxe, et dont Florence Heymann a décrit certains des parcours dans Les Déserteurs de Dieu (Grasset, 2015). Quelques-uns, environ 2.500, décident également de faire leur service militaire dans le bataillon Nahal haredi, au risque d’être traités en pestiférés par leur famille et la communauté. « Les hardakim dehors ! », proclame la campagne de haine qui sévit depuis 2013 dans certains quartiers, en utilisant l’acronyme de « haredim sans cerveau » (haredim kale daat) et l’injure de « microbes » (haïdakim). Ni le ministre de l’Intérieur Arié Deri, ni l’autre ministre ultra-orthodoxe du gouvernement, Yaakov Litzman, n'ont condamné ces incitations à la haine, qui visent aussi bien à ostraciser les soldats qu’à dissuader ceux qui seraient tentés par le « monde impur » de Tsahal.

Une « haredisation » des esprits

Ironie de l’histoire, l’armée connaît actuellement des changements sous l’influence des religieux. La génération héroïque des pionniers de l’Etat, issue de la gauche laïque, a été remplacée par les sionistes religieux (datim leumim), majoritairement de droite et reconnaissables à leurs kippas tricotées. Or, le mouvement dati leumi -aussi hétérogène que celui des haredim- est traversé des mêmes courants contradictoires. Un groupe d’extrémistes attachés à la séparation des sexes s’y affirme de plus en plus puissant face aux modernes. On les appelle les hardelim (les datim leumim devenant haredim). Parmi eux, le rabbin Yigal Levinstein, directeur de l’Académie prémilitaire d’Eli, vient de tenir des propos scandaleux contre les soldates, auxquelles il déniait leur judéité, provoquant un bras de fer entre les ultra-orthodoxes, qui l’appuient, et le ministre la Défense, qui exige sa démission.

Qui des radicaux ou des modernes l’emportera ? « Cette radicalisation relève la tête, mais elle est moins un phénomène en soi qu’une réaction à plus d’ouverture du monde religieux », nous confie le journaliste Michael Blum, spécialiste des colons. « D’ici vingt ans, les haredim seront plus intégrés malgré ce qu’en disent les rabbins ». D’autres observateurs sont plus réservés : à moins d’une implosion, les ultra-orthodoxes auront un tel poids démographique qu’ils pourront imposer leur monde aux autres. Vu leur taux de croissance, trois fois supérieur à la moyenne en Israël, ils représenteront 30 à 40% de la population d’ici 2050. A Jérusalem, où l’on pend des effigies de militaires à Pourim, ils seront 50%.

Les ultra-orthodoxes, « colons malgré eux »

Aujourd’hui, un tiers des Juifs implantés en Cisjordanie sont des haredim. Point de messianistes nationalistes parmi eux : les raisons de leur installation sont purement économiques. Ils se présentent d’ailleurs eux-mêmes comme des « colons malgré eux ».

Poussés hors des quartiers ultra-orthodoxes de Jérusalem ou de Bnei Brak par l’explosion démographique et la hausse des prix, ils se sont établis dans des colonies de Cisjordanie. Là, ils ont trouvé des appartements plus grands, moins chers, aux charges minimales, car subventionnés par l’Etat, et répondant toujours aux critères ultra-orthodoxes.

La plus grande colonie, Modiin Illit, a ainsi été fondée en 1993 comme une extension de Modiin, avant d’acquérir le statut de ville une décennie plus tard ; la deuxième, Beitar Illit, en 1985, comme une banlieue de Jérusalem. Elles comptent aujourd’hui près de 60.000 et 50.000 personnes chacune. D’après Meir Rubinstein, son maire, Beitar Illit, qui s’est vu reconnaître le statut de ville en 2001, pourrait atteindre les 100.000 habitants en 2020. Elle est d’ores et déjà la ville à avoir le plus fort taux de croissance de tout le « grand Israël ».

Fait majeur, ce sont les haredim qui portent la croissance des colonies de Cisjordanie. « D’une part, ce sont eux qui ont le plus d’enfants », nous explique Michael Blum, auteur avec Claire Snegaroff de Qui sont les colons ? (éd. Grasset), « mais d’autre part, il n’y a jamais de gel de construction de leurs implantations. En effet, ils sont toujours installés au bord de la ligne verte et obtiennent facilement des permis de construire ».

D’après les statistiques du second semestre 2016, la croissance de la population juive de Cisjordanie est importante puisqu’elle s’est accrue de 7.053 personnes, portant le nombre de colons à près de 400.000 (en excluant Jérusalem-Est). Mais à y voir de plus près, cette augmentation s’est faite à 43% dans les deux colonies de Beitar Illit et Modiin Illit.

Autrement dit, ironise dans les colonnes du Haaretz Shaul Arieli, l’un des auteurs de l’Initiative de Genève de 2003, l’extrême droite israélienne, annexionniste, a beau faire preuve de triomphalisme, notamment depuis l’élection de Donald Trump à la présidence américaine, elle n’a rien obtenu sur le terrain : « Les lauriers qui couronnent l’entreprise coloniale (…) ne reposent que sur la croissance naturelle de deux villes ultra-orthodoxes vouées à être, de toute façon, annexées par Israël dans le cadre d’un accord de paix ».

 
 

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