Israël

Juifs des pays arabes : Israël fait amende honorable

Mardi 4 octobre 2016 par Nathalie Hamou
Publié dans Regards n°848

L’Etat hébreu multiplie les gestes vis-à-vis de ses citoyens juifs orientaux, considérés comme les laissés pour compte de l’aventure sioniste. Pour réparer certaines injustices historiques, le pays semble prêt à agir sur tous les fronts.

Israël peut-il se « faire pardonner » par ses ressortissants juifs originaires des pays arabes ? Le fait est connu : dans les années 1950, les nouveaux immigrants dits Mizrahim ou orientaux -soit près de 850.000 Juifs ayant fui les pays du Moyen-Orient- furent rudement accueillis dans le nouvel Etat Juif. De sorte qu’ils ont souvent payé un lourd tribut, tant sur le plan psychologique, culturel que matériel. Face à ce passé douloureux, les pouvoirs publics israéliens semblent déterminés à faire amende honorable.

Dernier exemple en date : l’affaire des enfants yéménites. La disparition mystérieuse de bébés appartenant à des immigrants yéménites dans l’Etat nouvellement créé entre 1948 et 1954 a fait couler beaucoup d’encre. Et pour cause : des familles issues des communautés yéménites et nord-africaines ont affirmé que les pouvoirs publics avaient systématiquement kidnappé leurs enfants dans les hôpitaux israéliens, pour les faire adopter par des familles ashkénazes.

Les parents auraient été informés que leurs enfants étaient morts à l’hôpital. Cependant, certains enfants ont recherché plus tard leurs familles biologiques et des tests génétiques se sont avérés concluants. Ce scandale a frappé les esprits.

Plusieurs commissions d’enquête -la dernière remontant à 2011- ont tenté de faire la lumière sur ce dossier ultra-sensible. Mais c’est seulement au cours des derniers mois que la campagne menée par les associations de familles concernées, et relayée par plusieurs membres de la Knesset, commence à porter ses fruits. Le ministre sans portefeuille, Tsahi Hanegbi (Likoud), lui-même d’origine yéménite, a été chargé à la mi-juin par le Premier ministre, Benjamin Netanyahou, de superviser une enquête censée déterminer si le gouvernement doit déclassifier les milliers de documents liés à l’affaire.

Une journée nationale, le 30 novembre

Cette volonté de percer le secret des enfants yéménites s’inscrit dans un contexte plus large. Longtemps occulté, le préjudice moral et économique lié à l’exode des Juifs des pays arabes revient depuis peu sur le devant de la scène. Pour réparer certaines erreurs, les dirigeants israéliens se déclarent prêts à agir sur tous les fronts.

Sur le plan symbolique, la Knesset a ainsi voté durant l’été 2014 en faveur de la création d’une journée nationale -le 30 novembre- pour commémorer de manière officielle l’expulsion des Juifs des pays arabes (et d’Iran). Un évènement auquel les écoles israéliennes seront associées pour la première fois cette année.

La date choisie a une signification particulière. Le 29 novembre 1947, l’Assemblée générale des Nations-Unies a approuvé le plan de partition de la Palestine mandataire et la création d’un Etat juif, qui a été rejeté par les nations arabes. Le lendemain, les communautés juives des pays arabes, où elles vivaient depuis plusieurs siècles, ont été la cible de nombreuses attaques, avant de subir de plein fouet les effets de la décolonisation. Et de devoir prendre le chemin de l’exil, notamment dans l’Etat hébreu naissant.

Reste que ce jour du souvenir a aussi été instauré en réaction à l’appellation des « réfugiés palestiniens » de la guerre de 1948 et 1967, dont le statut de « réfugiés » est reconnu, contrairement à celui des populations juives des pays arabes. Joignant le geste à la parole, l’Etat s’est attaqué à un vaste et complexe chantier, en lançant des démarches pour tenter de récupérer les biens des Juifs originaires des pays arabes.

Au cours de l’été dernier, des  responsables israéliens ont ainsi fait savoir « qu’ils étaient sur le point » de récupérer certains biens perdus par les Juifs réfugiés séfarades et orientaux qui ont fui leurs maisons au Moyen-Orient après la création d’Israël en 1948. « Ils ont dû quitter leurs pays et ont laissé leurs biens derrière eux. Nous voulons qu’une justice historique soit faite, et faire enfin en sorte que ces biens soient rendus à leurs propriétaires », a indiqué le président du comité de l’immigration, de l’intégration, et des affaires de la Diaspora à la Knesset, Avraham Negosa (Likoud).

Le directeur général d’Egalité sociale, Avi Cohen, a révélé que le gouvernement travaillait à cette fin, et « de manière secrète » en collaboration avec le ministère des Affaires étrangères. « Nous allons investir des millions pour récupérer les biens appartenant à la communauté juive arabe et iranienne, cela devrait bientôt se concrétiser », a-t-il précisé.

Le programme éducatif revu

Si le sujet n’est pas dénué de calculs politiques (lire notre encadré), il paraît en tout cas transcender les querelles partisanes. Les députés de la coalition et de l’opposition ont en effet appelé à adopter une résolution sur la question, exigeant que le gouvernement fasse plus d’efforts pour racheter les biens perdus par leurs propriétaires séfarades et orientaux. Tandis que le travailliste Yitzhak Herzog a approuvé la démarche, tout en liant la question à la nécessité de favoriser un accord de paix régional. « S’il y a une chance de mener des négociations sur le plan régional, il ne fait aucun doute que cette question sera à l'ordre du jour », a rappelé le  chef de l’opposition. 
Il y a deux ans, le contrôleur de l’Etat, Joseph Shapira, avait qualifié de « fiasco » l’indifférence des pouvoirs publics israéliens à l’égard de la spoliation des ressortissants juifs des pays arabes, et dénoncé leur immobilisme pour récupérer des actifs évalués à « plusieurs milliards de dollars ».

Dernier étage de la fusée pour réparer les « injustices historiques » faites aux Juifs orientaux : la bataille de l’éducation. Un nouveau comité créé début 2016 a été nommé afin de déterminer les moyens d’équilibrer les programmes d’enseignement en Israël, et de mettre davantage l’accent sur l’histoire des Juifs issus de terres musulmanes. Le comité dirigé par le lauréat du Prix d’Israël, le poète Erez Biton, a présenté voilà peu ses recommandations au ministre de l’Education, Naftali Bennett.

Le rapport appelle à une plus grande inclusion du patrimoine des Juifs sépharades (littérature, histoire et tradition) dans les salles de classe comme dans les travaux de recherche de l’enseignement supérieur ; à la diffusion d’émissions de télévision sur les contributions culturelles et sur l’histoire de la communauté juive orientale ; et aux visites de sites ayant une résonance particulière, tel le quartier boukhariote (Juifs de Boukhara, Ouzbékistan) de Jérusalem ou le centre babylonien de l’héritage juif de Or Yehuda. « Je suis heureux d’ouvrir à nos étudiants une fenêtre vers la beauté qu’ils n’ont pas 
encore rencontrée », a déclaré le poète de Lod, Erez Biton. « C’est la première fois depuis la création de l’Etat que cette possibilité est donnée et c’est exceptionnel ».

Des arrière-pensées clientélistes ?

La classe politique israélienne rivalise d’imagination pour mettre en avant le patrimoine des Juifs orientaux. Le ministre Aryeh Deri, qui dirige le parti ultra-orthodoxe séfarade Shass, a récemment exigé que les deux prochains billets émis par la Banque centrale d’Israël représentent des poètes des communautés juives orientales. Et ce, moins de deux semaines après que la Banque centrale d’Israël a dévoilé le nouveau billet de 200 shekels. Un billet bleu qui représente le poète Nathan Alterman (1910-1970), né à Varsovie… Autre figure en pointe dans ce combat, la très controversée ministre de la Culture, Miri Reguev. Elle affirme en particulier vouloir augmenter les subventions accordées aux institutions situées dans les villes situées à la périphérie du pays, ainsi qu’aux artistes juifs orientaux. Il y a un an, Miri Reguev avait déclenché un tollé en annonçant vouloir contraindre la radio militaire à diffuser davantage de musique israélienne, en mettant l’accent sur le registre oriental, au nom de la « justice culturelle ». Ses détracteurs l’ont accusée d’avoir voulu ainsi flatter à peu de frais une communauté séfarade, pour s’attirer les grâces de cet électorat qui vote traditionnellement pour le Likoud. Même si certains activistes, y compris de gauche, admettent que ce rééquilibrage reste nécessaire.

 
 

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