Israël/Analyse

Jérusalem, si proche, si loin

Jeudi 1 Février 2018 par Frédérique Schillo, [email protected]
Publié dans Regards n°876 (1016)

Loin d’être la capitale « une et indivisible » célébrée par les Israéliens, Jérusalem est une ville kaléidoscope, extrêmement morcelée, étrangère par endroits à ses propres citoyens.

Elle est « le nombril du pays », la « Ville de Justice », celle « dont les parties sont liées ensemble ». Dans les Psaumes, Jérusalem apparaît dans toute sa superbe comme la cité capitale que se plaisent à décrire aujourd’hui les Israéliens, une et indivisible pour l’éternité. Ou plutôt est-ce le portrait de la Jérusalem dont ils rêvent. Car comme il existe la Jérusalem céleste et la Jérusalem terrestre, il y a la cité idéale et celle bien réelle avec laquelle il faut composer chaque jour : une Ville disputée, si diverse qu’elle en est morcelée, éclatée en plusieurs réalités qui s’ignorent les unes les autres, étrangère par endroits à ses propres citoyens.

« La claque du siècle »

Depuis la décision de Donald Trump de reconnaître unilatéralement Jérusalem comme capitale d’Israël, les Israéliens jubilent. La centralité de la Ville sainte est enfin admise. Le geste historique du Président américain n’a fait que légitimer une situation de facto : oui, Jérusalem est bien la capitale historique du peuple juif et celle de l’Etat d’Israël officiellement depuis 1949, y accueillant tous les lieux de pouvoir, de la résidence du Président à la Knesset, en passant par la Cour suprême, la Banque centrale et quasiment tous les ministères. Plus encore, 50 ans après la guerre des Six Jours, la réunification de la Ville serait enfin reconnue internationalement.

Sauf que Trump s’est bien gardé d’évoquer les limites municipales de Jérusalem, laissant ouverte la question du statut des quartiers arabes dans une future négociation. Mais cette précaution diplomatique a échappé aux observateurs. Pas question pour les Palestiniens de s’attacher aux détails alors qu’ils se sont vus infliger « la claque du siècle » pour reprendre Mahmoud Abbas. Quant aux Juifs israéliens, ils ne peuvent de toute façon concevoir la Ville autrement que comme capitale. Jérusalem est leur capitale éternelle, affirmaient 92% d’entre eux en 2015. Plus encore, selon un sondage d’Israel Hayom de juin dernier qui a fait beaucoup parler, les Juifs israéliens à une écrasante majorité, et, quelle que soit leur sensibilité politique, préfèreront toujours une Jérusalem unie à un accord de paix avec les Palestiniens.

Fallait-il donc croire Benjamin Disraeli quand il disait que « Jérusalem appartiendra toujours, ou bien à Israël ou bien à Ismaël » ? Au même moment, pourtant, Theodor Herzl la visitait sans émotion, déplorant superstitions et fanatisme de tous bords. Longtemps encore, les sionistes hésiteront à lui accorder une place centrale, certains prônant même un « sionisme sans Sion », en se moquant des avertissements du premier psalmiste de Babylone : « Si je t’oublie Jérusalem ! ». C’est pour s’opposer à la vision aride d’une Jérusalem au judaïsme conservateur qu’ils bâtiront la rafraîchissante Tel-Aviv le long de la mer, y installant les institutions modernes d’une pensée sécularisée. Et quand il s’agira de décider du partage de la Palestine, Ben Gourion, pragmatique, acceptera qu’elle devienne une ville internationalisée.

Et puis il y eut la guerre. Les destructions des synagogues du quartier juif par la Légion arabe en 1948, le mur érigé en son sein par les Jordaniens avec interdiction faite non seulement aux Israéliens, mais à tous les Juifs, de le franchir. Quand la cité jordanienne tombera en 1967, leur permettant enfin de prier au Kotel (Mur occidental), les Israéliens y verront la réalisation d’une promesse divine. Rétrocéder la Vieille Ville serait dès lors pire qu’une trahison, un blasphème.

 Multiple Jérusalem

Unie dans les cœurs des Juifs israéliens, la Ville reste cependant divisée sur le terrain comme dans les esprits. 61% s’accordent à dire qu’il existe toujours deux villes, l’une occidentale, l’autre orientale, selon le Peace Index Poll de décembre 2017. Pareille division est une réalité pour deux tiers des Arabes interrogés. Car Jérusalem n’est pas une ; elle ne l’a jamais été. La Ville trois fois sainte vit dans trois mondes différents, elle est d’abord la « cité aux trois shabbat », selon l’expression d’Amos Elon. Il y a d’un côté la Vieille Ville et, de l’autre, la Jérusalem moderne. Il y a la cité à l’Ouest, majoritairement juive (elle compte 330.400 Juifs pour 3.400 Arabes), et celle à l’Est que se disputent 320.300 Arabes et 211.600 Juifs. Précisément, il y a la Ville occidentale, bordée par les quartiers arabes, lesquels sont encadrés, par endroits, par des quartiers juifs, en un long dispositif continu, mais parfaitement étanche. Et il y a encore une autre Jérusalem orientale où vivent, loin des regards, derrière la barrière de séparation, 150.000 résidents arabes abandonnés du reste de Jérusalem.

Fondamentalement, les Juifs israéliens ne connaissent rien de la Ville orientale. 65% d’entre eux avouent n’avoir jamais avoir mis les pieds dans les quartiers arabes de Jérusalem-Est depuis 15 ans. Un phénomène apparu dès le déclenchement de la première intifada, il y a 30 ans, qui a clôt une période d’échanges, où les Juifs fréquentaient magasins et restaurants orientaux, « de l’autre côté ». Et s’ils sont 76% à avoir visité le Kotel d’après ce même sondage du Yedioth Aharonot de juin 2017, c’est en traversant au pas de course la Vieille Ville. Rien ne les y retient vraiment. A 90% non juive et non israélienne, puisque composée de Palestiniens disposant de simples permis de résidence, la Vieille Ville apparaît d’une étrangeté tantôt familière, tantôt inquiétante en période de tensions. Le quartier juif est entièrement dévolu aux activités cultuelles quand, non loin, le quartier musulman avec son marché bouillonnant de vie est soigneusement évité par les Juifs, y compris hiérosolymitains.

Quant à la ville moderne de Jérusalem, étouffée sous les symboles de sa ville sœur, sous les batailles de religion entre Juifs ou avec les Palestiniens, elle semble à peine plus attractive aux Israéliens, malgré la vitalité de sa scène culturelle. A la question de savoir quel est le site le plus représentatif de la capitale, 61% répondent le Kotel, loin devant le mont du Temple (21%), puis les institutions politiques (la Knesset est troisième à 6%). De quoi se demander ce qu’il adviendra de la cité quand les touristes israéliens auront la possibilité de s’engouffrer dans le train à la station la plus proche du Kotel, que le ministre des Transports a l’intention de nommer « station Donald Trump ».

Une partition silencieuse

Pour garantir l’indivisibilité de la Ville, la Knesset a adopté le 2 janvier 2018 la loi dite « de Jérusalem ». Elle oblige à réunir les deux tiers des voix avant toute « concession territoriale à une entité étrangère », bloquant littéralement la rétrocession de quartiers arabes à l’Autorité palestinienne, qui souhaite y établir la capitale de son futur Etat. « Le mont des Oliviers, la Vieille Ville et la Cité de David resteront nôtres à jamais », s’est empressé de déclarer Naftali Bennett, le leader des nationalistes religieux, qui voient dans toute concession le risque d’apparition d’un nouveau Gaza aux portes d’Israël.

Dans le même temps, la loi de Jérusalem permet dans son paragraphe 5 de modifier les frontières administratives par un vote à la majorité simple, ce qui facilite la création d’une nouvelle carte municipale. Or, selon le projet du ministre chargé des Affaires de Jérusalem, Zeev Elkin, la Ville pourrait absorber plusieurs quartiers de colonisation à l’Est, de façon à pérenniser la majorité juive, et dans le même temps exclure des quartiers arabes, notamment ceux qui se trouvent de l’autre côté de la barrière de séparation, et qui viendraient à former une nouvelle municipalité. Le tout, sans avoir jamais à prononcer les mots d’annexion, d’abandon, ni de partage.

Car, à terme, il s’agit autant d’officialiser l’existence d’un grand Jérusalem que de laisser les Palestiniens établir leur future capitale dans les quartiers désœuvrés de l’Est, ou à Abou Dis, comme le proposent Trump et les Saoudiens. L’essentiel étant, pour les Israéliens, de conserver le cœur spirituel et symbolique de Jérusalem, cette Vieille Ville avec ses quartiers alentours qu’ils connaissent pourtant si peu.  

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Abou Dis, future capitale d’un Etat palestinien ?

Donald Trump et le prince saoudien Mohammed Bin Salman ont bien proposé aux Palestiniens d’abandonner Jérusalem et de faire d’Abou Dis la capitale de leur futur Etat. Cette petite ville couverte de champs d’oliviers, située à 5km à l’Est de Jérusalem, de l’autre côté de la barrière de séparation, avait déjà été promise à devenir un centre névralgique de l’Autorité palestinienne. C’est là que l’Université al-Quds a ouvert ses portes en 1984, puis que l’immense bâtiment du Conseil législatif de l’Autorité palestinienne a été construit à partir de 1995, suite aux accords d’Oslo, mais sans jamais avoir été habité depuis.

Abou Dis jouit aussi de sa proximité avec la mosquée al-Aqsa. De là à la considérer comme une future capitale, il n’y a qu’un pas… que les Palestiniens ne sont pas prêts de franchir. « Nous n’accepterons pas ce plan, qui est une gifle infligée aux Palestiniens », a prévenu Mahmoud Abbas. Ce n’est pas la première fois qu’Abou Dis leur est proposée comme capitale. En 1995, déjà, elle était 
mentionnée ainsi dans les pourparlers entre Yossi Beilin et le même Mahmoud Abbas, avec aussi peu de succès.

Certains font valoir les médiocres capacités de développement de cette ville de 12.600 habitants, écrasée par la colonie de Maale Adoumim au Nord, coupée en plusieurs endroits depuis 2002 par la barrière de séparation, et qui compte autant de terres bâties que de terrains occupés par Tsahal, des colonies ou le mur (6%). D’autres soulignent plus simplement que les Palestiniens n’abandonneront jamais le rêve d’établir leur Etat avec al-Quds comme « capitale éternelle ». La crise du mont du Temple de l’été 2017 a clairement montré qu’ils étaient prêts à se soulever pour Jérusalem, à tuer ou mourir pour elle.

D’ailleurs, ceux qui proposent Abou Dis ne devraient-ils pas se méfier ? Elle n’a jamais été qu’une banlieue tournée vers la Ville sainte, voire son marchepied. C’est à Abou Dis que Saladin a établi son campement en 1187 avant d’aller conquérir Jérusalem.

 

 


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Thierry - 9/02/2018 - 11:26

    La décision de Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale de l'Etat d'Israël en y établissant l'ambassade des USA a suscité l'indignation chez les Palestiniens et dans le monde arabo-musulman, mais la présence de plusieurs consulats de pays arabes à Jérusalem Est n' a pas provoqué le même émoi au plan international.... (infos que j'ai entendu sur France 24 de la part d'un journaliste spécialiste de la région)