Le point de vue d'Elie Barnavi

Jérusalem et l'UNESCO

Mardi 1 novembre 2016 par Elie Barnavi, Ancien ambassadeur d'Israël
Publié dans Regards n°850

Le vote de la dernière résolution de l’UNESCO niant à nouveau tout lien entre Jérusalem et le peuple juif est non seulement riche d’implications politiques, mais il met aussi à jour l’inanité de la stratégie diplomatique de Benjamin Netanyahou.

L'UNESCO, l’agence onusienne pour l’éducation, la science et la culture s’est encore illustrée en adoptant le 18 octobre 2016 une résolution condamnant la politique d’Israël à Jérusalem.

Sur la résolution elle-même, je n’ai pas grand-chose à ajouter à ce que j’écrivais dans ces colonnes en juin dernier (Regards n°842). C’est un texte intellectuellement inepte et moralement révoltant. S’il admet le caractère sacré de la ville pour les trois religions du Livre, l’article qui fait référence au mont du Temple affirme sa sacralité pour les seuls musulmans. Les noms du site sont désignés uniquement par leurs appellations arabes : la mosquée al-Aqsa, Haram al-Sharif, le Noble Sanctuaire, pour l’esplanade, et al-Bouraq pour l’emplacement du mur des Lamentations, la désignation hébraïque de ce dernier (HaKotel ha’Ma’aravi, le Mur occidental) ne figurant qu’entre guillemets ! Ce faisant, la résolution d’une organisation qui se veut dédiée à la culture biffe d’un trait de plume la relation trois fois millénaire entre le peuple juif et son centre spirituel. Mieux, elle rend illisible l’histoire du christianisme (de quel Temple Jésus, qui n’est pas venu « abolir la Loi, mais l’accomplir » [Mathieu5 : 17], aurait-il chassé les marchands ?) comme de l’islam (pourquoi le Prophète aurait-il choisi cet endroit pour s’envoler au ciel sur sa jument Bouraq ?).

Mais laissons cela pour tenter de comprendre les implications politiques de ce vote. Elles sont redoutables. A première vue, pour le gouvernement de bras cassés au pouvoir à Jérusalem, c’est du pain béni. Voyez, explique-t-il sur tous les tons et dans toutes les langues, le monde entier est contre nous. Ce n’est pas d’« occupation » qu’il s’agit en vérité ni des colonies. C’est au lien même du peuple juif à sa terre qu’on s’en prend, à la légitimité de sa présence à Jérusalem, à sa survie comme entité souveraine. D’ailleurs, dans la coalition des oui, des failles sont aussitôt apparues. La France a fait amende honorable, ne fût-ce que partiellement. Le Mexique, découvrant un peu tard que le texte qu’il venait de voter était grossièrement biaisé, a manifesté l’intention d’exiger un nouveau vote, avant, il est vrai, de se rétracter (dans le premier cas, il a apparemment cédé aux pressions de sa communauté juive, dans le second, à celles des Occidentaux, inquiets d’un précédent qui pourrait s’avérer désastreux dans d’autres aires de conflit). Le Brésil a également exprimé des doutes, tardifs, mais bienvenus. De la hasbara, encore de la hasbara, toujours de la hasbara, et la patrie sera sauvée.

Ce n’est pas aussi simple. D’abord, c’est bien de l’occupation qu’il s’agit, et le fait que les Palestiniens soient passés maîtres dans l’art de se tirer des balles dans le pied n’y change rien. Tant que l’occupation durera, elle frappera d’illégitimité non seulement la domination d’Israël dans les Territoires palestiniens, mais l’entreprise sioniste elle-même. Ensuite, la ventilation du vote montre bien l’inanité de la stratégie diplomatique de Netanyahou et consorts. Cette stratégie, théorisée par Avigdor Lieberman au temps où il était ministre des Affaires étrangères, suggérait une sorte de renversement d’alliances. Les Etats-Unis et l’Europe étant vent debout contre la colonisation, du moins en principe, on s’appuiera sur des puissances émergentes fascinées par les prouesses militaires et technologiques de l’Etat hébreu et supposément indifférentes au sort des Palestiniens : la Russie, la Chine, l’Inde, les Etats d’Amérique latine, voire les pays sunnites « modérés » du Golfe, Arabie saoudite en tête. Or, tous ceux-là ont voté pour la résolution de l’UNESCO et il a bien fallu compter sur les vieux alliés du monde démocratique. Eh non, tant que l’occupation durera, aucun pays arabe ou musulman, aussi tenté soit-il de profiter d’un rapprochement avec Israël pour faire face à un environnement stratégique instable et menaçant, ne se résoudra à une alliance au grand jour avec lui.

Mais l’enseignement le plus triste de ce vote concerne le sort du « processus de paix ». Voici plus de vingt ans, lors d’un colloque à l’Université de Grenade organisé précisément par l’UNESCO, Azmi Bichara, intellectuel palestinien israélien et futur député à la Knesset, a déclaré qu’aucune paix n’était possible sans ce qu’il appelait la justice, et que celle-ci passait nécessairement par l’Histoire. Je lui ai rétorqué que, chacun ayant son « narratif » et sa conception de la justice, si l’on attendait le verdict de l’Histoire, on n’obtiendrait la paix qu’à l’avènement du Messie. Il faut, lui dis-je, laisser l’Histoire aux historiens, et travailler à faire une paix de compromis, une paix politique, la seule humainement possible. Depuis, Bichara s’est exilé, mais sa vision semble s’être imposée. Impuissant, en manque de légitimité et frustré, Mahmoud Abbas fait de l’histoire - longue, comme on vient de le voir à l’UNESCO, ou récente, comme on l’a constaté lors de son assaut bizarre contre la Déclaration Balfour. Au faîte de son pouvoir, Netanyahou est ravi de lui emboîter le pas.
Et au diable la paix.


 

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