Point de vue

Jérusalem n'est pas le centre du monde

Vendredi 18 Février 2011 par André Glucksmann, philosophe

Dans ce texte publié par Le Monde, (*), le philosophe André Glucksmann s’intéresse à l’absence de toute référence au conflit israélo-palestinien lors des  grandes manifestations de Tunisie et d’Egypte. Extraits

Pour André Glucksmann, l'ordre des préséances est renversé

Les reporters s'attachent à décrire ce qui se passe, ils ne sont pas chargés d'inventorier ce qui ne se passe pas. Certains notèrent pourtant qu'en Tunisie comme en Egypte, au plus chaud des manifestations millionnaires, nul n'a songé à brûler des drapeaux ni l'américain ni l'israélien, aucune effigie de Barack Obama ou de Benjamin Netanyahou piétinée face caméra, pas de slogans vengeurs "Palestine vaincra" ou "Mort à Israël". (…)  

Le refoulé n'a pas disparu. Un portrait solitaire d'Hosni Moubarak affublé de l'étoile de David, une reporter de CBS, Lara Logan battue et violée aux cris de "juive, juive" (sauvée par un groupe de femmes et quelques soldats) la synagogue de Tunis attaquée par un minuscule groupuscule intégriste (dispersé par la foule) …

On imagine ce qui aurait pu se passer à grande échelle et qui ne s'est pas produit à grande échelle alors que des millions de révoltés étaient libres de leurs mouvements, de leurs bonnes comme de leurs mauvaises pensées.

Les Frères Musulmans ne bronchent pas

Pareil non-événement est un événement. Depuis que l'Etat d'Israël existe, il est mondialement convenu que le sort de Jérusalem, des réfugiés palestiniens ou des territoires occupés est la question centrale. (…)

A droite comme à gauche, n'a-t-on pas seriné que, faute d'une paix authentique entre le Jourdain et la Méditerranée, aucune avancée, aucune modernité démocratique n'était possible pour plus de trois cent millions d'Arabes (ou Berbères) et même un milliard de Musulmans. Or, qu'a-t-on vu ? Exactement le contraire (…)

Les Tunisiens et les Egyptiens en ce début d'année 2011 sont plus réalistes et plus intelligents que les géopoliticiens diplômés : pour les révolutionnaires de la place Tahrir, Jérusalem n'est pas le centre du monde.

Quand les gouvernants provisoires de l'après-Moubarak précisent qu'ils respecteront les traités internationaux, y compris la paix avec Israël, nul n'appelle à la guerre, nul ne s'offusque et les Frères musulmans ne bronchent pas.

Il s'est même trouvé de jeunes manifestantes voilées pour désirer une "démocratie égyptienne comme en Israël". Pour tous, l'ordre des préséances est renversé, la question palestinienne est renvoyée à plus tard, loin de déterminer l'alpha, l'oméga et le cours du monde. (…)

En Tunisie et en Egypte, il se creuse un fossé générationnel. Les jeunes – Google, Facebook, Twitter aidant – obligent pour la première fois la société entière à compter avec eux.

Ni les militaires, ni les Frères n'ont, à ce jour, annexé les chevaliers du Web qui réclament l'ouverture sur le monde, la liberté de communiquer, l'égalité des sexes et rencontrent l'immense pauvreté qui les entoure.

Est-ce à dire que le destin de la Palestine les indiffère ? Je n'en crois rien, on s'en apercevra tôt ou tard. Mais là n'est plus l'obsession des obsessions, celle qui rendait compte de tous les malheurs, excusant les tyrannies, couvrant d'un voile de mensonges les misères mentales et matérielles.

Qu'elles aient été pro-palestiniennes ou pro-israéliennes, les autorités diplomatiques et militantes sont tombées dans le piège du "conflit de civilisations" à la Huttington.

Les chancelleries musulmanes et occidentales, Quai d'Orsay en tête, juraient que la question palestinienne, elle seule, mobilisait les « masses ». Longtemps ce préalable absolu a motivé, côté altermondialiste, l'étrange complaisance dont bénéficiaient les appels au terrorisme.

Pour d'autres, côté israélien, la haine, insurmontable autant qu'insécable obnubilant un Moyen-Orient paralysé, parut justifier les opérations militaires les plus dures comme les plus stériles ou les démissions pacifistes les plus désespérées.

Il est temps de remettre les pendules à l'heure. Il n'y a pas de fatalité à la soumission, ni par nature ni par culture, les peuples ne sont pas condamnés à s'entredéchirer, ils peuvent être responsables. Rien n'est acquis, ni la démocratie à l'intérieur, ni la coexistence paisible à l'extérieur, mais rien non plus, comme on le fantasmait hier, n'est perdu d'avance.

* : http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/02/18/le-conflit-avec-israel-n-...

 

 


 
 

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