Israël

Isratine, le spectre de l'État binational

Jeudi 1 novembre 2018 par Frédérique Schillo, @FredSchillo
Publié dans Regards n°1032

C’est la seule alternative démocratique à la solution à deux Etats et pourtant ce serait une catastrophe. Que signifierait concrètement un Etat binational en Israël-Palestine ?

 

Isratine. Le mot claque comme un slogan. Avec lui, la promesse de réunir Israël et le futur Etat de Palestine en un seul Etat, en permettant « aux membres de chaque partie de sentir qu’ils vivent tous sur des terres disputées et qu’ils n’ont sacrifié à aucune de leurs caractéristiques ». Ces derniers mots sont signés du colonel Khadafi dans un article paru en 2009 dans le New York Times où il présentait son projet d’Etat binational alias Isratine, qu’il appelait aussi « République Fédérale de Terre Sainte ». C’est sans doute le terme le plus vendeur jamais conçu par un dictateur pour vanter une idée qui n’est ni originale, ni franchement idyllique. Et pourtant, à l’heure où la solution à deux Etats se meurt, l’émergence d’un Etat judéo-arabe, du Jourdain à la Méditerranée, apparaît comme une hypothèse sérieuse. Avec cette précision qu’il implique évidemment la création d’un Etat de Palestine, et pas l’absorption de territoires palestiniens par la Jordanie [voir encadré], et qu’il n’est pas non plus le Grand Israël où les Palestiniens vivraient soit en situation d’apartheid soit deviendraient citoyens s’ils le souhaitent, puisqu’il ne s’agit pas d’une démocratie à la carte. L’Etat binational est une solution foncièrement démocratique, mais il n’en est pas moins effrayant.

Du rêve au cauchemar

Le binationalisme est une idée ancienne. Il faut remonter aux années 1920 pour le voir apparaître dans l’esprit fécond d’intellectuels ashkénazes gravitant autour de l’Université de Jérusalem et de son président, Judah Magnes. Le temps est aux rêves d’une coexistence heureuse entre les « Hébreux » de retour sur leur terre ancestrale et les Arabes, peuple indigène qu’ils ne pourraient ignorer. Dans cet idéal, ils fondent en 1926 Brith Shalom (l’Alliance pour la Paix). Mais leur belle utopie se fracasse vite contre la réalité : les émeutes arabes de 1929 lui portent un coup d’arrêt brutal.

Le mouvement renaît en 1942 sous le nom d’« Ihud » (Unité), toujours avec Judah Magnes, Martin Buber et d’autres figures humanistes. Ses membres ne sont pourtant pas exempts de contradictions : sionistes, tout en refusant la création d’un seul Etat juif, ils redoutent un Etat militaire autoritaire, sans être pour autant pacifistes. Le sociologue Arthur Ruppin se déclarait même en faveur du transfert de population ; une théorie aux antipodes de l’Etat binational où les Juifs acceptent de devenir une minorité dans un Etat à majorité musulmane. Ultime paradoxe quand on prône le dialogue, Ihud ne trouve aucun partenaire arabe. Marginal, n’excédant jamais 100 membres, il disparaît après l’adoption du plan de partage et la création d’Israël. Mais son idée va perdurer, en restant néanmoins cantonnée à l’extrême gauche antisioniste.

Côté palestinien, la haine de l’Etat juif a longtemps été si forte qu’elle interdisait de penser tout arrangement étatique avec les sionistes. Les Arabes avaient donc rejeté en 1947 à la fois le partage et une solution binationale sous forme de cantons. Ce n’est qu’après la guerre des Six Jours et l’occupation des Territoires que Yasser Arafat se déclare en faveur d’un « Etat démocratique et laïque en Palestine », mais pour mieux revendiquer le droit au retour des réfugiés palestiniens en Israël. C’est d’ailleurs un point fondamental : les Palestiniens vont dès lors se servir de l’Etat judéo-arabe comme d’une menace si la solution à deux Etats –à laquelle l’OLP se rallie en 1974– n’était pas appliquée. Ahmed Qorei l’a brandie lors des négociations d’Annapolis, et Saeb Erekat récemment.

Idéal pour quelques-uns, cauchemar savamment mis en scène pour d’autres, le binationalisme est enfin un deuil ; celui des accords d’Oslo. Le projet judéo-arabe est réapparu depuis le début les années 2000, d’abord sous la plume de l’historien britannique Tony Judt qui publie en 2006 « The Alternative » dans la New York Review of Books, puis dans une kyrielle d’ouvrages signés d’auteurs post-sionistes de gauche. Leur antinationalisme fait qu’ils ne s’émeuvent guère de l’échec d’Oslo. Judt décrit ainsi l’Etat juif comme « un anachronisme ». Mais il reste des intellectuels sincèrement éplorés par la mort annoncée de la solution à deux Etats. A.B. Yehoshua est de ceux-là. Il s’est rallié au binationalisme par désespoir de cause en 2015, conscient qu’un seul Etat n’est pas idéal, « mais il n’y a plus d’autre choix ».

Quel binationalisme ?

Aujourd’hui, la création d’un Etat bilatéral est si inévitable, notamment du fait de la colonisation, que la vraie question est de savoir quelle forme il aura, assure la chercheuse palestinienne Leïla Farsakh. Des centaines d’associations ont été créées pour le promouvoir, la dernière étant One State Foundation en mars 2018. Des dizaines de projets sont à l’étude. Tous prévoient l’égalité politique entre Juifs et Arabes à l’ouest du Jourdain, la nuance tenant dans le degré d’autonomie laissé à chaque communauté et la forme de leur association.

Les projets les plus discutés sont une fédération entre Israël et un Etat palestinien avec un gouvernement unique siégeant à Jérusalem, ainsi qu’une confédération avec toujours deux Etats, une autorité générale dans la Ville sainte, mais également différentes autorités politiques à l’échelon local. Dans tous les cas, cela suppose une gouvernance partagée pour les grandes questions stratégiques que sont la Défense, les Affaires étrangères, ou la politique de l’eau. « Une confédération pourrait aussi permettre d’intégrer les forces de sécurité des deux entités et même simplifier la question de la souveraineté sur la Vieille Ville de Jérusalem », écrit l’ex-négociateur israélien Yossi Beilin en septembre 2018.

Autre solution : la cantonisation. Refonte du plan minoritaire de l’UNSCOP de 1947, revue à la sauce helvétique, elle verrait la création d’une dizaine de cantons, chacun ayant une majorité juive ou arabe, mais tous unis dans un gouvernement fédéral où les équilibres religieux restent stables. D’autres projets existent encore comme le « 2 Etats Plus », pensé sur le modèle européen, avec une union économique liant Israël à la Palestine, prélude à d’autres constructions supranationales.

« Mohammed,  Premier ministre d’Israël »

C’est peu dire que l’Etat binational serait un cauchemar bureaucratique, mais ce n’est pas un argument suffisant pour s’y opposer. Dénoncer son caractère utopique porte davantage, surtout si l’on songe aux aspects judiciaires et sécuritaires où la cogestion entre Juifs et Palestiniens trouverait vite ses limites.

Plus grave, le facteur démographique permet de mesurer le grand écart entre une union judéo-arabe rêvée et ce qu’il adviendrait en réalité : un Etat où, sans même parler du droit au retour, les Juifs seraient déjà en minorité (6,5 millions actuellement contre 6,8 millions d’Arabes en Israël-Cisjordanie et à Gaza selon une étude israélienne). Dans ce cas, le projet ne serait pas seulement une trahison de l’idéal sioniste, mais un piège politique. Et non parce qu’Israël se retrouverait avec un Premier ministre prénommé Mohammed, comme a ironisé Trump, mais parce qu’il consentirait par avance à céder sa souveraineté dans tous les domaines. Quant à imaginer des instruments qui garantiront la stabilité de la représentation religieuse, c’est faire peu de cas de la puissance du sentiment national.

Car, ultime argument trop souvent ignoré par les adeptes de la solution à un Etat, le conflit israélo-palestinien est fondamentalement un choc entre deux nationalismes. Alors que certains prophétisaient la fin de l’Etat-nation, celui-ci s’exprime avec plus de violence aujourd’hui, en Europe comme en Israël. On le voit, la solution n’est pas entre la séparation, un Etat judéo-arabe illusoire ou une forme d’apartheid. Elle est dans le partage en deux Etats, car c’est la seule solution démocratique viable.

Une confédération avec la Jordanie ?

Début septembre, dans une conférence réunissant des membres de La Paix Maintenant, de l’Union sioniste et du Meretz, Mahmoud Abbas a révélé que les émissaires américains Jason Greenblatt et Jared Kushner, chargés de présenter le « deal du siècle » de Trump, avaient évoqué avec lui une confédération jordano-palestinienne. « Je leur ai répondu : Oui, je veux une confédération à trois, avec la Jordanie et Israël », a déclaré Abbas.

Outre qu’il est peu probable que le chef de l’Autorité palestinienne ait eu cet échange récemment –le dialogue est rompu avec Washington depuis l’affaire du transfert de l’Ambassade à Jérusalem en septembre 2017–, les deux Américains n’ont certainement pas pu parler d’une confédération palestino-jordanienne avec un Etat palestinien tel qu’on l’entend. Très proches des nationalistes religieux israéliens, ils refusent de toucher aux implantations. Peut-être sont-ils même prêts, comme vient de le faire la ministre de la Justice Ayelet Shaked, à appeler à l’annexion par Israël de la zone A (62% de la Cisjordanie). « On peut vraiment prendre 100.000 citoyens palestiniens », a-t-elle déclaré au journal The Atlantic. La confédération avec la Jordanie, si elle devait avoir lieu, servirait alors à incorporer les miettes de territoire restant pour enterrer définitivement l’Etat palestinien.

En revanche, on peut croire Abbas quand il parle de confédération à trois. Il sait que les Israéliens, qui la redoutent autant qu’un Etat binational, ne l’accepteront jamais.

 
 

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  • Par Daniel Donner - 8/11/2018 - 8:04

    Outre le fait que les Israeliens ne seront jamais d'accord...
    Soyons pragmatiques quant a l'impossibilite! Qu'en sera-t-il des terroristes qui tueront dans cet etat? Aujourd'hui, l'AP alloue aux terroristes ou a leur famille une pension. Alors, apres la reunion?
    Les Musulmans n'accepteront jamais un etat ou les non Musulmans ne seront pas dhimmis (voyez le Liban).
    Etc.
    Les generaux pour la paix proposent une separation. Sans separation il n'y aura pas de solution. Parce qu'un Juif ne sera jamais en securite dans une societe qui ne rejetterait pas un Islam qui ne peut supporter de perdre un centimetre de terre musulmane. Les Juifs israeliens n'accepteront jamais de [re]devenir dhimmis!