Israël/Migrants

Israël, une terre d'accueil peu favorable à l'immigration non juive

Jeudi 1 Février 2018 par Nathalie Hamou
Publié dans Regards n°876 (1016)

Le gouvernement israélien vient d’annoncer un programme d’expulsion de dizaines de milliers de migrants* venus pour la plupart d’Erythrée, et qui se voient refuser le statut de réfugiés. D’ici à la fin mars, ils devront en principe choisir entre l’exil et l’emprisonnement. Passé par les rangs du Haut Commissariat des Nations Unies aux réfugiés, l’avocat franco-israélien Jean-Marc Liling, directeur du CIMI (Centre pour les migrations internationales et l’intégration), une ONG israélienne née en 1998, nous livre son analyse.

Jean-Marc Liling, directeur du CIMI (Centre pour les migrations internationales et l’intégration)

Quel regard portez-vous sur l’expérience israélienne à l’égard des migrants ?

Jean-Marc Liling Globalement, Israël ne se conçoit pas comme un pays d’immigration non juive. L’Etat hébreu n’a pas encore intégré cette responsabilité qui serait la sienne en tant que pays qui reçoit des non-Juifs. Cela dit, la situation n’est pas la même pour tous les migrants. Si l'on prend le cas des travailleurs immigrés, auxquels Israël fait appel pour les secteurs de l’agriculture, de la construction, ou de l’aide à domicile, les choses ont plutôt évolué favorablement. Pendant des années, Israël recrutait cette main-d’œuvre étrangère via des sociétés d’intérim aux pratiques tarifaires exorbitantes, puisqu’il incombait à ces migrants économiques de payer 10.000 euros de leur poche, ce qui les plaçait dans une situation d’extrême vulnérabilité. Aujourd’hui, l’Autorité de l’immigration avec laquelle nous coopérons a supprimé ces frais d’inscription, tout en limitant les permis de travail à une période de cinq ans.

A quoi tient cette évolution ?

J.M.L. Israël est l’un des seuls pays occidentaux à être demandeur de travailleurs immigrés : car non seulement le taux de chômage y est faible, mais il existe aussi une pénurie de main-d’œuvre dans les secteurs évoqués, dans lesquels les Israéliens ne veulent pas travailler. Or l’enjeu est d’importance, puisque le nombre de ces migrants s’élève aujourd’hui à 200.000 personnes, dont environ la moitié sont dans la légalité (NDLR : le solde a excédé la limite de cinq ans ou reste dans le pays au-delà de la période de validité des visas de touristes). Il s’agit principalement de travailleurs thaïlandais dans l’agriculture, de Chinois ou de ressortissants d’ex-Union Soviétique (Ukraine, Moldavie…) dans le bâtiment, ou encore de Philippins, Sri Lankais ou Népalais dans l’aide aux personnes âgés. Que les choses soient claires : Israël n’a pas l’intention d’intégrer ces personnes, il s’agit d’une immigration de travail s’inscrivant dans une durée limitée et qui reste envisagée dans un rapport utilitaire. Simplement des associations de la société civile comme le CIMI ont œuvré pour que les droits de ces personnes soient respectés. Et les grands abus, constatés dans le passé, sont en train de disparaître. Les pouvoirs publics ont également compris que le pays avait intérêt à s’assurer que ces personnes soient bien traitées, faute de quoi cela pouvait nuire à l’image d’Israël…

Les choses sont sensiblement différentes pour les migrants africains…

J.M.L. Effectivement, Israël a dû faire face voilà dix ans à un afflux de migrants venus d’Afrique orientale, dont le nombre a culminé à 65.000 personnes, entrées dans le pays par le Sinaï égyptien, avant que les dirigeants israéliens ne se décident à réagir. Le gouvernement a d’abord érigé une barrière de sécurité à la frontière avec l’Egypte fin 2011. Il a construit le centre de « résidence » de Holot dans le désert du Néguev. Mais un problème de fond demeure. Aujourd’hui, Israël compte environ 30.000 migrants originaires d’Erythrée et près de 10.000 Soudanais du Darfour qui ont droit au statut de réfugiés. Si, en Allemagne, 90% des demandeurs d’asile érythréens sont reconnus comme réfugiés (et 80% des demandes du Darfour), il n’en va pas de même chez nous. Sur les 12 à 13.000 demandes de droit d’asile effectuées en bonne et due forme, Israël n’en a examiné que 3 à 4.000 et seules dix personnes ont obtenu satisfaction. Un chiffre scandaleusement bas !

Pourquoi Israël refuse-t-il de leur accorder le statut de réfugiés ?

J.M.L. Les Erythréens ont fui leur pays pour échapper à une conscription militaire particulièrement redoutable. Et Israël cherche à savoir si le fait d’être « déserteur » peut être une base suffisante pour faire une demande d’asile. La Cour suprême a été saisie et doit se prononcer sur le sujet. Mais dans l’absolu, le gouvernement israélien n’a jamais rien fait pour donner un sentiment de stabilité aux demandeurs d’asile africains. Il s’est d’abord occupé de bâtir une clôture pour stopper le flux. Puis les dirigeants ont décidé de construire le centre de Holot. Officiellement pour désengorger le sud de Tel-Aviv où résident la plupart de ces ressortissants. Mais en réalité, ce centre qui a coûté très cher a été conçu comme un moyen de pression pour encourager ces migrants à quitter le pays… Une politique qui n’a guère été efficace, puisque seules 4.000 personnes sont parties sur une base volontaire.

Quelles sont les motivations des dirigeants israéliens ?

J.M.L. Israël est dirigé par un gouvernement qui excelle dans l’incitation à la haine entre les différents groupes qui composent le pays… et qui capitalise sur la peur des gens pour rester au pouvoir. Certes, le regroupement d’une grande partie des migrants africains dans le sud de Tel-Aviv, où se trouvent les quartiers les plus pauvres, a créé des tensions. Mais nous n’étions pas obligés d’en arriver là. Le gouvernement n’a pas mené de politique intelligente en les envoyant systématiquement dans ces quartiers après leur détention. Les associations de la société civile ont dû se mobiliser face à la détresse de cette population. Tout le monde a en mémoire le scandale des crèches sauvages** dans le sud de Tel-Aviv, et dont les conditions sanitaires sordides avaient entraîné la mort de cinq bébés africains voilà trois ans. Ce drame aura au moins permis aux autorités israéliennes de se réveiller et de mettre en place une prise en charge minimum pour la petite enfance.

Cet hiver, la Knesset a voté en faveur de la fermeture du centre de Holot et le gouvernement israélien a lancé début 2018 un plan d’expulsion accélérée des migrants africains…

J.M.L. Il semblerait que les migrants aient désormais le « choix » entre un départ volontaire et l’emprisonnement pour une durée indéterminée. Le gouvernement leur propose notamment de partir pour le Rwanda, pays qui recevra une compensation de 5.000 dollars par individu, tandis que chaque migrant érythréen ou soudanais se verra proposer la somme de 3.500 dollars. Israël aurait en effet entamé des négociations pour que les migrants puissent se relocaliser, sur une base volontaire, au Rwanda et en Ouganda, même si ces deux pays ont démenti avoir signé un accord officiel. La position israélienne s’est donc durcie. Lors de l’été 2017, Benjamin Netanyahou a déclaré « vouloir rendre le sud de Tel-Aviv aux citoyens d’Israël ». Mais l’enjeu reste le même : Israël, en tant que signataire de la convention sur les réfugiés, doit accorder ce statut aux demandeurs d’asile. Il y a environ deux ans, la députée du Likoud (et aujourd’hui ministre de la Culture) Miri Reguev, a assimilé les « infiltrés » à un cancer ! Cela n’honore pas l’histoire du peuple juif ni ne correspond aux enseignements de la Torah. Fort heureusement, la société israélienne me paraît plus juste et plus humaine, à l’égard des demandeurs d’asile, que ses représentants. Les associations font un travail remarquable, les employeurs ne comprennent pas pourquoi on leur fait autant de problèmes. Quoi qu’il en soit, les valeurs du judaïsme exigent de nous une prise de responsabilité à l’égard des étrangers, a fortiori en Israël, un pays d’immigration construit par des réfugiés pour des réfugiés. 

* L’Etat hébreu compte actuellement près de 200.000 migrants économiques, et près de 40.000 demandeurs d’asile africains entrés illégalement dans le pays.

** L'existence de ces crèches, qui semblait échapper à la supervision des autorités, avait été dénoncée en 2015. Avec un nombre d'enfants maximum, un personnel minimum, et de faibles dépenses en équipement et en nourriture, leur faible coût les rendait financièrement plus accessibles aux migrants.


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par BOAZ - 13/02/2018 - 12:00

    Par contre, pour embaucher des "managers de transition" qui vont faire un bain de sang social dans une des principales boîtes pharmaceutiques du pays , il n'y a pas de restrictions :

    https://www.bloomberg.com/news/articles/2017-12-14/teva-s-new-ceo-to-slash-25-of-jobs-to-salvage-ailing-drugmaker

    Je n'ose même pas penser au "golden hello", ni au "golden parachute" négocié par ce Viking.....