Israël/Société

Israël, une référence pour l'intégration des autistes

Mardi 6 décembre 2016 par Nathalie Hamou
Publié dans Regards n°852

Armée, universités, centres de recherche… les jeunes autistes font l’objet de toutes les attentions dans l’Etat hébreu. Tour d’horizon.

Yellow Peppers

C'est un fait qui ne laisse d’étonner. En Israël, 8.000 personnes sur 8 millions d’habitants sont diagnostiquées autistes, soit un taux de prévalence similaire aux autres pays occidentaux. Et pourtant, l’Etat hébreu s’est imposé comme une référence mondiale, en adoptant une approche inclusive pour les personnes souffrant de ce trouble. Témoin, l’Association israélienne pour les enfants autistes (ALUT), une organisation née au milieu des années 1970 sous l’égide de parents, et qui a obtenu en 2014 un statut d’ONG consultative décerné par les Nations Unies.

Dans un tout autre registre, l’incroyable popularité de la série TV israélienne Yellow Peppers est un signe qui ne trompe pas. Elle raconte l’histoire d’Omri, un enfant surdoué qui manifeste des troubles autistiques, et réside avec sa famille dans le sud rural d’Israël. « Cette série ne traite pas d’une maladie, mais des problèmes de communication entre les gens, et elle carbure à l’humour », explique la scénariste, Keren Margalit, mère d’un jeune autiste dans la vie, et dont la série a été vendue sous le titre de « A World » à la BBC.

Quand l’armée voit plus loin

La sensibilisation du public israélien face à l’autisme ne doit rien au hasard. Dans un article publié en mai 2015 et intitulé « Autisme en Israël : Petit pays, grand amour », la psychologue Rachel Brezis qui officie au centre interdisciplinaire d’Herzliya et détient un doctorat de l’Université de Chicago, le confirme. Bien qu’il lui reste encore nombre de défis à relever, la communauté des autistes a remporté en Israël d’importants succès au cours des quarante dernières années. Le pays compte ainsi plus de 150 écoles qui se consacrent aux enfants autistes, mais aussi des lieux de vie, pour que les adultes atteints de ce trouble puissent se gérer de manière autonome. Sans oublier la possibilité pour les enfants autistes de suivre une scolarité au sein d’un établissement traditionnel.

Parmi les exemples récents et les plus spectaculaires figure celui de l’armée. Traditionnellement exemptés d’obligations militaires, certains jeunes autistes peuvent depuis quelques années intégrer au cas par cas les rangs de Tsahal. Et ce, notamment au travers du programme « Roim Rahok » (« voir loin ») qui a vu le jour en 2013, et vise à sélectionner les jeunes autistes de haut niveau. Reposant sur une formation de six mois, l’initiative a permis d’incorporer de jeunes volontaires autistes dans les unités de renseignement.

« Il s’agit peut-être de la première armée au monde à recruter des jeunes autistes pour des rôles spécifiquement conçus pour eux », pointe la chercheuse Rachel Brezis, évoquant le cas de l’unité de renseignement 9900. Cette escouade compte une cinquantaine de recrues atteintes de troubles autistiques qui déchiffrent des photos de reconnaissance aérienne pour fournir des informations aux soldats combattants en amont des missions. L’unité mise en effet sur les deux compétences souvent déployées par des individus atteints d’autisme : l’acuité visuelle et l’extrême attention portée aux détails. Tandis que d'autres parcours forment les candidats à être des techniciens optiques, qui gèrent des outils comme des lunettes de vision nocturne.

La portée symbolique de l’insertion des autistes via le service national militaire n’est pas neutre. « Quand dans un quartier, les résidents voient soudain un jeune voisin atteint de troubles autistiques revenir chez lui le vendredi en uniforme et saisissent qu’il pourra prolonger cette expertise dans le monde civil, cela produit naturellement un énorme impact », confiait récemment dans les colonnes du site The Atlantic, un formateur du collège académique Ono, partenaire du programme « Roim Rahok ». 

Un programme académique adapté

L'enseignement supérieur est un autre espace d’intégration. Afin de préparer les jeunes autistes au monde du travail, l’organisation éducative Beit Ekstein a ainsi lancé cette année sa propre université, avec un programme académique adapté. Hébergée sur un campus de Givatayim, en banlieue de Tel-Aviv, elle propose trois parcours pluridisciplinaires d’une durée de quatre ans. Encadrés par des tuteurs censés répondre à leurs besoins émotionnels et sociaux, les étudiants atteints de troubles autistiques pourront préparer au choix une licence de psychologie, d’informatique ou d’économie.

Une possibilité de parcours dédié sans précédent dans le pays. Même si plusieurs institutions académiques proposaient déjà des programmes de soutien aux jeunes autistes désireux de poursuivre des études supérieures. L’Université d’Ariel (Ndlr : située au-delà de la Ligne Verte, en Cisjordanie) permet par exemple à certains de ses étudiants de se loger gratuitement, en échange de leur implication dans un programme de tutorat, passant par la cohabitation avec des étudiants autistes qu’ils assisteront.

Les centres de recherche ne sont pas en reste, puisque la plupart des grandes universités israéliennes ont mis sur pied des programmes dans le domaine de l’autisme, qui couvrent la génétique, les neuro-sciences, la psychologue ou l’éducation. A l’été 2015, l’Université hébraïque de Jérusalem ainsi que le centre médical Hadassah ont même annoncé leur volonté de créer le premier centre de recherche universitaire du Moyen-Orient dédié à l’autisme. Un partenariat qui, selon le journal Le Monde, devrait permettre une levée de fonds de 75 millions de dollars afin d’ouvrir le centre d’ici deux ans.

En attendant, d’autres avancées ne sont pas à exclure, notamment en matière d’innovation technologique au service des autistes. Au sein de la « Nation start-up », deux inventions sortent du lot. La première est la « BioHug vest », un gilet aux effets calmants  inventé par l’ingénieur médical Raffi Rembrand pour les besoins de son fils autiste. L’autre trouvaille émane de la jeune pousse « AngelSense  » qui a conçu un système de monitoring géolocalisé (GPS) pour les parents d’enfants présentant des troubles autistiques, qu’ils peuvent suivre à la trace, sans interférer avec leur activité.

Une approche méthodologique pionnière

Le Centre Feuerstein, qui emploie près de 160 personnes dans ses locaux de Jérusalem afin d’aider les personnes autistes, fait figure de précurseur dans le monde pédagogique. Il s’appuie sur une méthode élaborée dans les années 1970 par le professeur israélien d’origine roumaine, Reuven Feuerstein (disparu en avril 2014). Celle-ci est destinée aux enfants handicapés, ou en situation traumatique. Selon ce pédagogue, « toute personne est capable de changement, quels que soient son âge, son handicap et la gravité de ce handicap. Les enfants différents ont simplement besoin d’un surcroit d’attention et d’investissement personnel ». La méthode se fonde sur le principe de « médiation », à savoir une personne qui s’interpose entre l’enfant et le monde. Cette approche semble avoir fait ses preuves puisque depuis des années, nombre d’enfants passés par le centre de Jérusalem sortent de leur mutisme, se voyant offrir une chance d’avoir une vie sociale et professionnelle.

De son côté, le neurobiologiste Yehezkel Ben-Ari, grand spécialiste des maladies du développement cérébral, comme l’autisme et l’épilepsie, ne tarit pas d’éloge sur le cas israélien. « L’exemple d’Israël est intéressant, car il y a des initiatives un peu partout pour innover dans les approches de prise en charge par contact individuel des enfants, sans parti pris théorique », confie ce chercheur diplômé de l’Université hébraïque de Jérusalem, qui a poursuivi ses études en France avant d’effectuer plusieurs post-doctorats à l’Université de Cambridge, à l’Université d’Oslo et enfin à l’Université McGill de Montréal. « Au sein de l’hôpital israélien Assaf Harofeh, le centre pédiatrique du diagnostic de l’autisme, piloté par Ditza Tzahor, est parvenu à mettre en place des prises en charge quasiment individuelles des enfants par un personnel traitant efficace et dévoué, dans le but de progressivement amener ces enfants à communiquer. C’est long, laborieux, mais l’on observe des effets à terme qui sont quantifiables. Même si les enfants ne sont pas guéris, ils communiquent plus avec leurs parents et leur environnement, ce qui n’est déjà pas si mal ». 

 
 

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