L'humeur de Joël Kotek

Israël peut-il rester juif et démocratique?

Mardi 6 mars 2018 par Joël Kotek, Directeur de publication
Publié dans Regards n°878 (1018)

Le vote du plan de partage des Nations Unies du 29 novembre 1947 entérina la création d’un Etat juif aux côtés d’un Etat arabe. Les termes employés, la mise en parallèle de « juif » et « arabe » et non « musulman » indique bien que, dans l’esprit de la communauté internationale, il s’agissait bien de diviser la Palestine entre deux « nations », et non deux « religions ».

Le rêve sioniste était bien de (re)donner une Terre, celle d’Israël, aux Juifs, considérés ici dans leur acception nationale et non religieuse. Ce dessein éminemment nationaliste n’infirma nullement l’engagement de ses premiers dirigeants de garantir l’égalité des droits politiques et sociaux à tous ses futurs citoyens, fussent-ils arabes. Ben Gourion, estimant qu’il devait réserver une place aux Arabes musulmans et chrétiens, refusa toute qualification liée à la judaïcité dans l’intitulé du nouveau pays ; d’où l’appellation officielle d’Etat d’Israël et non d’Etat juif.  

C’est toujours dans cet esprit que les signataires de la déclaration d’indépendance proclamèrent avec force leur adhésion à une citoyenneté à fondement universaliste : « L’Etat d’Israël assurera la plus complète égalité sociale et politique à tous ses habitants sans distinction de religion, de race ou de sexe... nous demandons aux habitants arabes de l’Etat d’Israël de préserver la paix et de prendre leur part dans l’édification de l’Etat sur la base d’une égalité complète de droits et de devoirs et d’une juste représentation dans tous les organismes provisoires et permanents de l’Etat ».

Israël fut ainsi pensé dès sa naissance comme un Etat tout à la fois juif (au sens culturel) et démocratique ; le premier Président de l’Etat d’Israël, Chaïm Weizmann, déclarant que « le monde le jugerait à la façon dont il traiterait les Arabes ». On conçoit aisément la difficulté de l’exercice imposé. Tout démocratique qu’il soit et quand bien même la souveraineté politique appartient théoriquement à l’ensemble de ses citoyens, Israël n’en reste pas moins un Etat juif, c’est-à-dire une entité politique qui fait des Juifs des citoyens plus égaux que les autres, d’où ce concept de démocratie ethnique forgé, non sans à-propos, par Sammy Smooha un chercheur israélien en sciences sociales.

Que ce concept soit ou non pertinent, le fait est que la « double allégeance » à la judéité et à la démocratie imprègne depuis 1948 la culture constitutionnelle israélienne. D’une part, la perception d’Israël comme Etat juif se reflète dans la loi du Retour, dans l’adoption des symboles nationaux (le drapeau, la Ménorah, l’hymne national), dans les programmes scolaires de l’Etat d’Israël. D’autre part, l’effort pour établir un Etat démocratique est manifeste à travers le choix du parlementarisme, l’organisation d’élections libres et régulières, l’autorité de la loi, la limitation des pouvoirs du gouvernement et la protection des libertés fondamentales. Jusqu’à présent, Israël semble avoir fonctionné sur la base d’une sorte de statu quo, refusant de donner la priorité à la dimension juive comme à la dimension démocratique.

C’est précisément ce statu quo qu’essaye de rompre aujourd’hui la droite nationaliste israélienne, considérant que la judéité doit désormais primer sur la démocratie. L’objectif affiché du gouvernement est manifestement de créer un Etat-nation pour les seuls citoyens juifs. S’il parvient dans ses desseins, l’Etat d’Israël ne sera plus qu’une démocratie de second ordre, illibéral et cette fois-ci pleinement ethnique. Israël ressemblera alors à ces Etats völkisch d’Europe centrale et orientale qui persécutèrent naguère leurs citoyens juifs comme aujourd’hui tout élément supposé hétérogène, voire nuisible à la supposée communauté nationale. Le destin singulier d’Israël serait-il de s’inscrire dans le sillage de la Hongrie d’Orban, de la Pologne de Kaczynski, voire de la Turquie d’Erdogan ? Nul besoin d’en appeler au nazisme pour s’inquiéter de l’avenir d’Israël. L’expérience de la Pologne des colonels, qui ressuscite sous nos yeux, nous suffit amplement.  


 

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  • Par Yoram - 16/03/2018 - 12:01

    Rester ?!