Israël/Analyse

Israël peut-il faire confiance à Poutine?

Mardi 6 mars 2018 par Frédérique Schillo
Publié dans Regards n°878 (1018)

Redevenu un acteur incontournable au Moyen-Orient, la Russie est en train de s’imposer comme médiateur dans différents conflits majeurs : en Syrie, en Libye, dans la guerre froide opposant l’Arabie saoudite au Qatar, et peut-être demain entre Israël et les Palestiniens. Mais jusqu’à quel point les alliances de Poutine sont-elles compatibles avec les intérêts d’Israël ?

Vladimir Poutine et Benjamin Netanyahou inaugurent le Musée juif de la tolérance à Moscou le 29 janvier 2018

« Dans le cas d’une agression contre Israël, non seulement les Etats-Unis se tiendront à ses côtés, mais la Russie également sera aux côtés d’Israël », a assuré Leonid Frolov, le vice-ambassadeur russe à Tel-Aviv, le 12 février dernier. Des propos rassurants, prononcés 48 heures seulement après l’interception en Israël d’un drone iranien lancé depuis une base militaire en Syrie. Cette première confrontation directe entre l’Iran et Israël avait provoqué un enchaînement dramatique d’événements : les Syriens abattirent un F-16 israélien, dont les pilotes ont heureusement pu s’éjecter en Israël, puis la force aérienne israélienne riposta en détruisant la moitié de la défense anti-aérienne syrienne. « Nous ne tolérerons aucune agression contre Israël », a insisté Frolov, en lui reconnaissant le droit à la légitime défense. Sauf que le représentant russe a nié que le drone était iranien et souligné dans le même temps que la Syrie était un Etat souverain avec « aussi un droit à l’auto-défense ». Preuve, s’il en était besoin, que la Russie n’est pas prête de trahir ses alliés traditionnels dans la région.

La Syrie, bastion russe

Si la Russie est revenue dans le grand jeu moyen-oriental, elle le doit à la Syrie. Empêtrée dans la crise ukrainienne au moment du Printemps arabe, elle avait vu ses vieux alliés Kadhafi et Moubarak emportés par le vent de l’Histoire sans pouvoir réagir. Restait le bastion syrien. Après avoir négocié la non-intervention occidentale contre la promesse de son client de démanteler ses armes chimiques, Vladimir Poutine s’est décidé à intervenir militairement en Syrie en septembre 2015. Une guerre placée sous la bannière idéologique de l’aide aux chrétiens d’Orient et de la lutte anti-terroriste (8.500 soldats de Daesh viennent de Russie ou d’ex-républiques soviétiques d’Asie centrale). Moscou y a réussi au-delà de toute attente, sauvant littéralement la tête de Bachar al-Assad. Deux ans plus tard, au prix d’intenses bombardements russes, et 100.000 nouvelles victimes syriennes, c’est un Poutine triomphant qui, débarquant de son Tupolev pour une visite surprise sur une base russe au sud de Lattaquié, annonce le 11 décembre 2017 la victoire sur Daesh.

Le temps de la paix n’est pourtant pas venu. Les combats se poursuivent, des bombes de fabrication russe pleuvent toujours sur les civils dans la Ghouta orientale, la zone rebelle près de Damas, et il flotte désormais sur le pays un air de guerre froide. Malgré l’annonce par Poutine d’un retrait de ses troupes, des mercenaires russes, issus des forces spéciales, sont tombés en février sous des bombardements américains. Le Kremlin ne dit mot, mais compte les points. Sa démonstration de force lui permet d’asseoir son influence en Syrie, où il dispose désormais de plusieurs bases : le port de Tartous, la base aérienne de Hmeimim, ou encore la base militaire T-4 près de Palmyre, d’où le drone iranien a été lancé sur Israël.

Difficile pour les Israéliens de croire que Poutine n’était pas averti de l’envoi du drone ni des tirs de missiles syriens contre leur F-16. Dans les deux cas, il a laissé faire. D’ailleurs, quand il a fallu arrêter l’escalade, c’est bien Poutine qui a calmé les ardeurs de Téhéran et Damas, et lui aussi qui, lors d’une conversation téléphonique avec Netanyahou, l’a dissuadé de poursuivre les attaques de F-16. Etrange arbitre qui laisse chaque camp pousser dangereusement ses pions et n’ouvre les yeux qu’au moment de siffler la fin de partie, Poutine permet aussi tacitement à Israël d’intervenir en Syrie contre l’Iran et sa milice du Hezbollah. Tsahal a ainsi mené une centaine d’opérations depuis 2011 contre des convois de missiles,  une usine d’armes chimiques et, dernièrement, une base militaire iranienne. Mais l’Iran disposerait aujourd’hui de 20.000 combattants et de 10 bases en Syrie, dont deux au sud de Damas, non loin des lignes israéliennes. A défaut de garantir à Israël que l’Iran ne vienne pas remplacer Daesh en Syrie, le maître du Kremlin reste le seul interlocuteur dans la région.

Poutine, nouveau juge de paix

Forte de son succès en Syrie, et encouragée à remplir le vide laissé par les Américains depuis Obama, la Russie s’impose comme la puissance dominante au Moyen-Orient. Elle vient de rétablir ses vols touristiques avec l’Egypte, suspendus après le bombardement d’un avion russe dans le Sinaï en 2015, et a signé un accord pour construire un site nucléaire égyptien pour 30 milliards de dollars. De même a-t-elle renoué avec la Turquie à l’occasion d’une vente de missiles S-400. On la retrouve désormais médiatrice entre l’Iran et la Turquie, entre les factions rebelles en Libye, entre les frères ennemis palestiniens Fatah et Hamas, et même dans la guerre froide opposant le Qatar pro-iranien et l’Arabie saoudite. En octobre 2017, Poutine a en effet reçu le roi Salman -premier souverain saoudien à visiter Moscou- et s’est payé le luxe de signer l’accord dit « Opep plus » sur le gel de leurs productions pétrolières, bien que la Russie ne soit pas membre de l’OPEP. Et demain, pourquoi ne pas imaginer la Russie en arbitre du conflit israélo-palestinien ? C’est ce que Mahmoud Abbas, à la recherche d’un nouveau médiateur pour remplacer Trump, est venu plaider auprès de Poutine le 12 février dernier, deux semaines après la visite de Netanyahou.

Moscou serait légitime à vouloir jouer les médiateurs. Après tout, il est officiellement associé au processus de paix depuis la Conférence de Madrid et appartient au Quartet chargé d’élaborer la « feuille de route ». Sa position se trouve aujourd’hui plus équilibrée entre ses alliés palestiniens d’un côté et, de l’autre, Israël, avec lequel il a normalisé ses relations depuis 1991 et partage des intérêts économiques et culturels. La présence de plus d’un million de Russes en Israël [voir encadré] fait aussi pencher la balance plus au centre. Illustration parfaite de cette neutralité nouvelle, Moscou fut le premier à reconnaître Jérusalem-Ouest comme capitale d’Israël, en avril 2017, tout en marquant que les Palestiniens méritaient aussi leur capitale dans la Ville sainte. La Russie est prête à prendre un rôle plus important, mais « sans les Etats-Unis, il est impossible de parvenir à des accords entre Israël et les Palestiniens », a concédé Frolov. Au grand soulagement des Israéliens.

Trancher le nœud gordien

C’est évidemment quand Poutine se considérera assez puissant pour devenir médiateur dans la question de Palestine, et donc être capable de faire pression sur chacune des parties, que les Israéliens devront s’inquiéter. En attendant, il n’a aucune prise directe sur les événements. Mais son double jeu fait craindre de nouvelles menaces aux frontières d’Israël. En 2003, alors qu’il s’attaquait implacablement aux Tché-tchènes et autres « terroristes islamistes » tous regroupés sous le même nom, Poutine s’était vu décerner par Ariel Sharon le titre de « meilleur ami d’Israël ». Quinze ans plus tard, son soutien appuyé, sous prétexte de la même lutte antiterroriste, aux Syriens et aux Iraniens leur permet de déployer un puissant axe antisioniste depuis Téhéran jusqu’à Beyrouth, en passant par Damas au nord d’Israël et la bande de Gaza au Sud.

Défendant inlassablement ses « lignes rouges », Israël continuera non seulement à riposter à chaque incursion sur son territoire, mais à détruire dans l’œuf toute menace, avec l’accord tacite de Moscou. Toutefois, plutôt que de se demander quelle sera la réaction de Poutine si Assad était en capacité de reprendre le Golan, ou le Hezbollah de lancer la guerre, des experts israéliens préconisent d’anticiper, soit indirectement via un soutien aux rebelles syriens, soit directement en lançant une guerre préventive contre le Hezbollah. Ainsi, au moins, le nouveau maître du Moyen-Orient s’épargnera d’avoir à choisir entre Israël et ses ennemis.

L’« alya russe »

Dénommée « alya russe » par facilité, la vague d’immigration regroupe en réalité des russophones venus d’Ukraine et dans une moindre mesure d’Ouzbékistan, de Biélorussie et d’autres anciennes républiques soviétiques.

Non seulement le million d’Israéliens russophones a bouleversé l’équilibre démographique en Israël, mais il a aussi modifié les lignes politiques. Alors que la gauche pensait trouver des alliés dans cette alya ashkénaze non religieuse (30% sont considérés comme non juifs selon le rabbinat), profondément laïque et libérale sur les questions sociétales, les immigrés russes se sont révélés de droite et extrêmement nationalistes, surtout après la seconde intifada. D’où le succès du parti d’extrême droite russophone Israël Beitenou porté par Avigdor Lieberman depuis 1999.

Depuis la normalisation des relations diplomatiques en octobre 1991, l’alya russe est devenue un facteur d’unité entre Moscou et Jérusalem sur fond de lutte commune contre le terrorisme islamique. Les médias russes ont joué à plein cette solidarité en parlant des victimes russes des attentats palestiniens, quand les Israéliens saluaient au même moment la fermeté de Poutine face aux rebelles tchétchènes ou dans les effroyables prises d’otages de l’école de Beslan et du théâtre Doubrovka de Moscou.

« Beaucoup de nos compatriotes vivent ici en Israël, et par conséquent, nous ne tolérerons aucune agression contre Israël » a déclaré le vice-ambassadeur russe le 12 février dernier. Cependant, à armer les ennemis d’Israël, Moscou pourrait bien perdre le puissant soutien d’un million d’exilés qui lui sont restés proches dans le cœur.

 
 

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