Le point de vue d'Elie Barnavi

Israël à l'heure de Trump

Mardi 6 décembre 2016 par Elie Barnavi, Ancien ambassadeur d'Israël
Publié dans Regards n°852

L’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis ouvre une période d’imprévisibilité pour Israël. S’il a multiplié les appels favorables à la politique annexionniste de la droite israélienne, le nouveau Président est prêt à conforter la présence russe en Syrie et son soutien à Assad, allié des Iraniens et du Hezbollah.

Maintenant que l’impensable s’est produit et qu’un personnage aussi improbable que « the Donald » s’est hissé jusqu’à la Maison-Blanche, plus rien, semble-t-il, ne sort du champ des possibles. Privé depuis l’effondrement de l’Union soviétique d’un ordre international à peu près stable, le monde était déjà illisible et son avenir opaque. Une présidence Clinton y aurait introduit quelque prévisibilité. La présidence Trump le rend proprement indéchiffrable.

Vu d’Israël, cela se présente à peu près ainsi. La droite religieuse et annexionniste est sur un petit nuage. Au rebours de la diplomatie américaine traditionnelle, le Président élu ne considère pas les implantations comme un « obstacle à la paix », se soucie comme d’une guigne de l’Etat palestinien dont la création est toujours officiellement au programme du gouvernement Netanyahou, et entend transférer à Jérusalem l’ambassade des Etats-Unis. Certes, ce dernier point a orné le catalogue des promesses de plusieurs candidats à la présidentielle et a même fait l’objet d’une loi votée par le Congrès en… 1995. Nonobstant les propos de campagne, tous les présidents, démocrates comme républicains, se sont assis dessus. Trump, lui, est capable de le faire. Il sera intéressant de suivre les conséquences régionales et internationales d’une telle révolution diplomatique. Avec lui, une seule certitude : on ne s’ennuiera pas.

Un homme est sans doute moins ravi que les autres dans son camp : Benjamin Netanyahou. Certes, Trump est le champion de son patron américain, le magnat des casinos Sheldon Adelson qui finance la Pravda locale, le quotidien gratuit Israel HaYom. Et il y a peu de doute que le Premier ministre ait davantage d’atomes crochus avec Trump qu’avec Barak Obama, qu’il déteste cordialement et qui le lui rend bien. Mais, outre qu’il déteste l’imprévu, il trouvait quelque avantage à avoir en face de lui un homme qui lui fournissait obligeamment une sorte de camisole protectrice contre les jusqu’au-boutistes de son parti et de son gouvernement. « Je veux », pouvait-il leur dire en substance, « mais je ne peux pas, Obama m’en empêche ». Privé de ce bouclier, qu’est-ce qui lui interdirait désormais de réaliser leur programme, qui est en principe aussi le sien : légaliser rétroactivement les colonies « illégales », construire partout et massivement dans les Territoires, annexer la zone C, soit 60% de la Cisjordanie, voire l’ensemble de la « Judée-Samarie » ? Or, il ne peut pas réaliser leur programme, car ce serait exposer Israël à un véritable tsunami diplomatique. Si Trump lui laisse vraiment la bride sur le cou, il faut donc s’attendre à des remous politiques graves, jusqu’à la dislocation de sa coalition.

Si certains à gauche, désespérés par l’immobilisme de la diplomatie américaine, vont jusqu’à se réjouir de l’accession de Trump aux affaires au nom de la nécessaire clarification de la situation, la plupart, sans doute plus réalistes, redoutent une fuite en avant qui risque de déboucher sur une nouvelle intifada, voire sur une guerre sur trois fronts : la Cisjordanie, Gaza et, au nord, face au Hezbollah.

Trump laissera-t-il à Netanyahou la bride sur le cou ? Entre les déclarations d’appui inconditionnel à Israël et la volonté affichée de « faire la paix » entre Israéliens et Palestiniens, il a déjà eu le temps de dire tout et son contraire. Et son entourage est un attelage hétéroclite qui tire à hue et à dia. Si les civils, comme Jeff Sessions, Rudolph Giuliani et autres John Bolton, ne dépareraient pas le flanc le plus droitier du Likoud, les militaires, qui semblent prendre de plus en plus d’ascendant sur le président élu, ne l’entendent pas forcément de cette oreille. Le général James Mattis dit « Chien fou », pressenti pour devenir le prochain chef du Pentagone, n’a-t-il pas déclaré voici trois ans que les colonies créaient une « situation d’apartheid » et qu’elles nuisaient aux intérêts des Etats-Unis ? Bref, avec Trump, qui n’y entend rien, ne sait rien ni ne lit rien, a la capacité d’attention d’un enfant de 12 ans et s’intéresse bien plus à ses propres affaires qu’à celles du monde, qu’il confond allégrement, on peut s’attendre à tout.

Cependant, l’aspect le plus inquiétant pour Israël de la politique étrangère du Président élu est son tropisme poutinien. Isolationniste, protectionniste et peu soucieux du sort des alliés des Etats-Unis, Trump rêve d’un condominium américano-russe dans le monde en général et au Proche-Orient en particulier. Il admire le macho du Kremlin, et, au nom de la lutte commune contre l’organisation de l’Etat islamique, il est prêt à conforter la présence de la Russie en Syrie et de s’accommoder de la survie du régime d’Assad. Or, Assad est le client des Iraniens et l’obligé du Hezbollah. L’Irak, déjà, est une colonie iranienne. Pour Jérusalem, c’est un cauchemar stratégique.

Bienvenue dans le Proche-Orient selon Trump.


 

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  • Par André Versaille - 16/12/2016 - 22:37

    Tu as raison, Elie : on ne s'ennuiera pas, comme sur les montagnes russes de la Foire du Midi…
    Merci pour ce billet !

  • Par Victor PEREZ - 18/01/2017 - 8:10

    "L’Irak, déjà, est une colonie iranienne" dites-vous ?

    Cette réalité est due à quelqu'un qui se trouve à l'opposé de Trump, qui, selon vous "n’y entend rien, ne sait rien ni ne lit rien, a la capacité d’attention d’un enfant de 12 ans et s’intéresse bien plus à ses propres affaires qu’à celles du monde"

    Entre nous, merci à la loi us qui limite les mandats présidentiels à deux !

    Vous lire me fera toujours sourire. :)