Israël

Israël et les pays du Golfe : des ambitions au grand jour

Mardi 4 décembre 2018 par Frédérique Schillo, [email protected]
Publié dans Regards n°1034

Après des années d’entente secrète, Israël et les pays du Golfe s’apprêteraient à normaliser leurs relations ; prélude à une reconnaissance de l’Etat juif par l’Arabie saoudite. Mais pourquoi lâcher l’ombre pour la lumière quand il est si avantageux de continuer à opérer en coulisses ?

Benjamin Netanyahou en visite à Oman aux côtés du sultan Qabus bin Saïd, le 26 octobre 2018.

Imaginez Miri Regev, la tonitruante passionaria de la droite extrême israélienne, l’ancienne porte-parole de Tsahal devenue ministre de la Culture et des Sports, celle qui exige des artistes une loyauté totale envers l’Etat juif et moque les aspirations nationales des Palestiniens. Imaginez-la dans la Mosquée Cheikh Zayed d’Abou Dhabi, l’une des plus grandes du monde arabe, posant pieusement entourée de deux ministres émiratis, couverte d’un voile islamique. La scène est bien réelle. Elle s’est déroulée fin octobre dernier en marge d’un tournoi de judo auquel Israël participait pour la première fois sous ses propres couleurs. Quand l’Hatikvah a retenti pour célébrer une médaille d’or israélienne, la ministre a fondu en larmes, avant de lâcher entre deux sanglots : « Nous avons fait l’Histoire. Am Israël Haï ! » Et quand bien même sa présence a manqué de faire s’étrangler certains observateurs, elle annonce d’autres percées historiques d’Israël dans le Golfe persique.

La veille, Benjamin Netanyahou avait provoqué la surprise en apparaissant aux côtés du sultan d’Oman Qabus bin Saïd dans son palais de Mascate. Lors de cette visite, Netanyahou était notamment accompagné de Yossi Cohen, le directeur du Mossad, qui menait jusqu’alors les échanges secrets entre les deux pays. Une semaine plus tard, le ministre israélien des Communications Ayoub Kara participait à une conférence à Dubaï, capitale économique des Emirats arabes unis. Son collègue à l’Economie, Elie Cohen, était quant à lui invité à échanger sur les Start Up à Bahreïn. Puis le 7 novembre, c’est le ministre du Renseignement et des Transports, Israël Katz, qui intervenait à une Conférence internationale à Oman pour y vanter son nouveau projet de ligne ferroviaire reliant le nord d’Israël aux pays du Golfe, en passant par la Jordanie et l’Arabie saoudite. Voici « la voie de la paix régionale », annonça Katz en assurant qu’elle profiterait à tous, y compris aux Palestiniens.

Cette succession de « premières fois » entre Israël et les pays du Golfe frappe d’autant plus qu’elle est partagée au grand jour par les dirigeants arabes. Il ne s’agit pas de clichés furtifs immortalisant des poignées de main. Le soir de l’entrevue entre Netanyahou et Qabus bin Saïd, la télévision omanaise a longuement retransmis les images de l’arrivée sur tapis rouge de la délégation israélienne, puis de leur réunion de travail. Un tabou a été brisé. Pour preuve, cette réflexion du ministre omanais des Affaires étrangères : « Il est peut-être temps de traiter Israël comme n’importe quel autre Etat ».

Des Etats arabes « pragmatiques »

Le rapprochement entre Israël et les pays du Golfe étant désormais avéré, la seule inconnue est de savoir qui osera le premier normaliser ses relations diplomatiques. Selon le rabbin Marc Schneier, un pionnier du dialogue interreligieux habitué de la région, « nous allons prochainement voir l’officialisation des relations avec Bahreïn, et le reste va suivre ».

Pourquoi Bahreïn ? C’est parmi les pétromonarchies du Golfe l’une des plus tolérantes en matière religieuse du fait de sa mosaïque confessionnelle : des sunnites (la famille régnante al-Khalifa depuis le 18e siècle), des chiites (la majorité de la population), mais aussi des chrétiens, hindous, bouddhistes et quelque 40 citoyens juifs. Houda Nonoo, l’ancienne ambassadrice de Bahreïn à Washington, était issue de cette communauté juive bahreïnie. Ajoutez à cela que le Royaume dépend des Saoudiens et des Américains, s’oppose farouchement à l’Iran qu’il accuse d’avoir fomenté le Printemps arabe, et l’on obtient l’un des pays du Golfe le plus ouvert à Israël. Dès 2004, à l’occasion d’un accord économique avec Washington, Bahreïn se prononçait contre le boycott d’Israël ; une critique réitérée par le Roi lors d’une cérémonie au Centre Simon Wiesenthal de Los Angeles en 2017. Mais Bahreïn est allé plus loin lorsque son chef de la diplomatie a soutenu en mai dernier sur Twitter qu’« Israël a le droit de se défendre » contre l’Iran.

Les voisins émiratis pensent la même chose, même s’ils n’osent encore le formuler ouvertement. Qualifiés de Sparte du Moyen-Orient, combattant avec la même vigueur l’Iran et les Frères musulmans, d’où leur décision de boycotter le Qatar, les Emirats arabes unis (EAU - une fédération de sept émirats) sont un partenaire stratégique d’Israël depuis deux décennies. A leur tête, le puissant émir d’Abou Dhabi, Mohammed Ben Zayed (MBZ), mentor du turbulent héritier d’Arabie Saoudite Mohammed Ben Salman [MBS, lire notre encadré], est l’architecte de cette coopération militaire. Tout cela dans le plus grand secret. Parfois la 
vérité éclate au détour d’un scandale comme lorsque le New York Times a révélé cet été qu’Abou Dhabi utilisait du matériel israélien pour espionner l’Emir du Qatar. Mais les ventes d’armes et autres échanges de renseignement ne sont pas plus honteux que ceux fournis par Israël au Maréchal Sissi pour détruire Daech au Sinaï, plaide Yossi Melman du Maariv. Les EAU font partie des « Etats arabes pragmatiques », se plait à répéter Netanyahou, avec lesquels Jérusalem pourrait donc, après l’Egypte et la Jordanie, officialiser ses relations.

Dans cette alliance militaire tournée contre l’Iran et les Frères musulmans, la publicité faite au rapprochement entre Israël et le Sultanat d'Oman semble plus remarquable encore. Partenaire historique de l’Etat hébreu depuis 1994, Oman est aussi la seule monarchie du Golfe à refuser l’isolement du Qatar et à conserver ses liens avec Téhéran, jusqu’à permettre aux Iraniens d’acheminer des armes aux rebelles houtis qui combattent au Yémen. C’est grâce à cet entre-deux que le sultan Qabus bin Saïd peut endosser le costume de médiateur. Il l’a déjà fait dans des conflits régionaux, hier encore pendant les négociations entre l’administration Obama et les Ayatollahs sur l’accord nucléaire. Et demain entre Israël et les Palestiniens ? La visite de Netanyahou, quelques jours après celle de Mahmoud Abbas à Oman, est un indice : des pourparlers de paix pourraient se dérouler en parallèle au processus de normalisation entre Israël et les pays du Golfe.

Nouveau Moyen-Orient et deal du siècle

En réalité, les Etats du Golfe auraient beaucoup à perdre aujourd’hui à officialiser leurs relations avec l’Etat juif sans une compensation à offrir à leur opinion publique sur le volet palestinien. Après tout, ils profitent déjà des échanges secrets sur le plan militaire. Mieux, Israël Katz a promis d’autres partenariats dans le transport, la désalinisation, l’irrigation ou la médecine. Une sorte de « nouveau Moyen-Orient » dont rêvait jadis Shimon Peres sans payer l’effort d’une normalisation. Alors, à quoi bon risquer de braquer la rue arabe ? D’autant que la situation reste fragile avec les Palestiniens : peu après la visite de Netanyahou à Oman, Gaza a connu une nouvelle explosion de violence.

Si les Etats du Golfe songent à normaliser leurs relations avec Israël, c’est qu’ils n’ont pas vraiment le choix. Affaiblis par le Printemps arabe, obsédés par la menace iranienne, redoutant à chaque instant une révolte, ils sont plus que jamais dépendants de Washington et de l’aide de Tsahal. Or 
depuis l’arrivée de Trump, qui mise tout sur l’alliance saoudo-israélienne contre l’Iran, leur marge de manœuvre s’est encore 
réduite. Il leur faut soutenir Jérusalem au risque de perdre les faveurs du Président américain. En invitant Netanyahou dans son palais, le Sultan d’Oman avait sans doute en tête de se faire pardonner sa proximité avec Téhéran avant même de promouvoir le deal du siècle américain.

Israël apparaît d’ores et déjà comme le grand gagnant de ces bouleversements. Peu lui importe en fait si la normalisation avec les Etats du Golfe est ou non pour demain puisqu’il en tire déjà tout bénéfice. Quant au plan de paix made in Trump, il ne l’inquiète pas davantage, d’autant que la perspective d’un nouveau Moyen-Orient doit mettre les revendications palestiniennes au second plan. Finalement, les seules craintes 
d’Israël concernent la pérennité de cette stratégie en cas d’affaiblissement du royaume saoudien ou de la Maison-Blanche. Autant dire qu’avec MBS et Trump aux manettes, ces craintes restent grandes. 

L’encombrante affaire Khashoggi

Le meurtre du journaliste du Washington Post Jamal Khashoggi dans un consulat saoudien à Istanbul, le 2 octobre dernier, n’en finit pas de provoquer des remous. Un meurtre prémédité, selon l’enquête turque, pour faire taire cet ancien dignitaire saoudien devenu un virulent critique du régime. Un meurtre commandité par le prince héritier MBS en personne, ajoute la CIA, qui dit disposer de preuves accablantes.

Si le scénario macabre est exploité par Erdogan dans sa course au leadership dans le monde arabe face aux Saoudiens, il impacte déjà la région. L’Allemagne a suspendu ses ventes d’armes à Riyad, tandis que plusieurs pays appellent à la fin de la guerre au Yémen. La monarchie est si ébranlée qu’une mise à l’écart de MBS serait à l’étude. Washington annonce de son côté des sanctions ciblées. Toutefois, Trump refuse d’accabler MBS : « Il se peut que le Prince héritier ait eu connaissance de cet événement tragique – peut-être, peut-être pas ! », a-t-il tweeté, ajoutant que Riyad défendait les intérêts américains, mais aussi israéliens dans la région.

« Israël aurait de gros problèmes sans l’Arabie saoudite », a encore affirmé Trump. A Jérusalem, le silence gêné du gouvernement vaut approbation. 

 
 

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  • Par Maurizio - 13/12/2018 - 13:12

    Laissons faire Netanyahu le plus grand homme de paix qu ait connu Israël