Israël 70 ans

Israël en son miroir

Mardi 1 mai 2018 par Frédérique Schillo
Publié dans Regards n°882 (1022)

Organisé par Miri Regev comme une bruyante fête de la fierté patriotique pendant 70 heures non-stop, le « marathon des célébrations » du 70e anniversaire de l’Etat cache des initiatives plus profondes sur ce qu’est devenu Israël et ce que signifie être israélien aujourd’hui.

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    « Après 70 ans, nous avons de quoi être fiers », dit le slogan officiel des célébrations de Yom Haatzmaout. Martelé sur tous les tons, en lettres immenses sur des posters géants à l’entrée des grandes villes, dans des tracts, des annonces de journaux, sur les réseaux sociaux ou encore chanté dans une vidéo devenue virale où le personnage 
principal lâche un tonitruant « iesh ! » (« ouais ! »), le message censé soulever 
l’enthousiasme des foules israéliennes peine à convaincre.

    Il en finirait même par agacer avec sa fierté béate, sa joie de vivre surjouée. D’autant que les Israéliens sont déjà convaincus : 82% se disent fiers d’être israéliens. Surtout, il sonne un peu creux ce « ouais » revendicatif qui oublie toutes les bonnes raisons pour lesquelles Israël a de quoi être fier - et elles sont pourtant nombreuses.

    L’injonction à la fierté

    Le charme émouvant de ce pays tient dans ses nuances, ses contradictions, la mosaïque des visages si différents qui le composent, la chaleur des uns, la pudeur des autres, la houtzpa de beaucoup, et un résilience extraordinaire qui confine au miracle permanent.

    Plutôt que de célébrer cet Israël tantôt léger, tantôt résolu, follement créatif, mais avec les pieds bien sur terre, le 70e anniversaire a été conçu comme un « marathon » de la joie, avec 70 heures de fête non-stop placées sous le signe de la fierté nationaliste. Un patriotisme pur et dur qui ne se pose surtout pas de questions. Au contraire, le « nous avons de quoi être fiers » rappelle le message du parti sioniste religieux de Naftali Bennett aux dernières élections, dont la conclusion était : « Arrêtez de vous excuser, aimez Israël ! »

    Peu étonnant venant de la ministre de la Culture Miri Regev, qui fut porte-parole de Tsahal avant de devenir la passionaria populiste de droite que l’on connaît. Assené à l’envi, son slogan prétendument fédérateur vire à l’injonction. Un peu comme ces grands marteaux bleu-blanc de Yom Haatzmaout qui font la joie des enfants et deviennent très vite insupportables. Regev a d’ailleurs été sommée d’arrêter d’envoyer continuellement des messages de son cabinet appelant les citoyens à se rendre au marathon des célébrations, la justice considérant que cela relevait de la propagande politique.

    A la cérémonie d’allumage des flambeaux, le spectacle festif supervisé par la Ministre a été assombri à deux moments : en ouverture, à l’évocation dramatique de la perte du grand Israël sur les deux rives du Jourdain, et au moment où des enfants portant l’étoile jaune se sont mis à courir sur scène, Regev tenant à inclure un tableau sur la Shoah. Sans compter ce moment où le Premier ministre, autorisé pour la première fois à s’exprimer après le message délivré traditionnellement par le président de la Knesset, s’est lancé dans un long discours politique louant Donald Trump pour sa décision sur Jérusalem et sa propre détermination face à la menace existentielle de l’Iran.

    La démocratie start-up

    Pour trouver une parole officielle moins manichéenne, il fallait s’en tenir aux messages conçus pour l’étranger. Comme ce petit clip en anglais, plutôt amusant et 
décalé, proposé par le ministère des Affaires étrangères autour de la question « Qu’est-ce que cela signifie d’être Israélien ? » Apparait alors une galerie de personnages un peu caricaturaux, mais très variés, qui explore la diversité des Israéliens, faisant même une place aux citoyens arabes (20% de la population), leurs fêtes et traditions. En comparaison, dans l’autre clip anglais réalisé par le ministère, un film d’animation très populaire présentant 3.000 ans d’histoire d’Israël en 10 minutes, Arabes et Palestiniens surgissent d’on ne sait d’où à la toute fin pour s’opposer à la création de l’Etat juif en Eretz Israël.

    D’autres facettes d’Israël sont données à voir dans des initiatives indépendantes, comme ce formidable Pavillon de la Démocratie créé par l’Institut de la Démocratie, en collaboration avec la municipalité de Tel-Aviv. Installé sur le boulevard Rothschild jusqu’à la fin de l’année, le beau dôme blanc abrite un grand écran à 360° et un centre multimédia dédié à la démocratie israélienne, son histoire et ses combats futurs. Il y est question de citoyenneté, d’égalité des droits, de justice et de recherche de la paix. Le tout en faisant appel à la technologie la plus sophistiquée.

    Qu’il est loin le temps des premières cérémonies d’anniversaire faites de bric et de broc !

    « L’exposition sur le 10e anniversaire a connu un incroyable succès », se souvient le journaliste Eitan Haber, « même s’il y avait juste des bristols posés au mur et aussi, il faut le dire, l’original de la déclaration d’Indépendance ». Plus question de bristols dans la nation start up. Mais la déclaration d’indépendance est toujours à l’honneur : chacun est convié à la signer virtuellement dans le Pavillon de la Démocratie ou sur internet.

    Vers la fin des derniers tabous ?

    Les initiatives ne manquent pas en réalité pour célébrer les 70 ans d’Israël et en profiter pour s’interroger sur ce qu’est 
devenu l’Etat juif et démocratique. Les historiens montrent la voie. Plusieurs ouvrages revisitent d’un œil nouveau des épisodes fondateurs de l’Histoire, notamment le tournant de la guerre des Six Jours que l’on vient tout juste de commémorer. Avec sa biographie de Ben Gourion, le grand Tom Segev a réussi l’exploit de renouveler le genre, tout en offrant sans doute la biographie définitive du père fondateur de l’Etat d’Israël, unanimement adoré (voir encadré).

    A la faveur de l’ouverture des archives, les derniers tabous sont en train d’être levés. L’affaire de la disparition des bébés yéménites commence enfin à être étudiée sereinement, avec à la fois la publication en ligne de 200.000 documents officiels, la mise en place d’une base de données ADN et la tenue d’une nouvelle Commission à la Knesset. Longtemps taboue, la façon indigne dont Israël a accueilli les Juifs orientaux dans les années 1950 est 
également étudiée sans fard dans des documentaires qui suscitent le débat. Plus près de nous, mais tout autant dénigrée, l’alya russe, avec ses nombreux clichés et les procès en non-judéité que lui intente le rabbinat, est l’objet d’une étonnante exposition de Zoya Cherkassky au Musée d’Israël, au succès retentissant.

    A 70 ans, il semble bien que la société israélienne soit mûre non seulement pour se proclamer fière d’elle-même, mais aussi procéder à son indispensable introspection. Elle n’a désormais plus l’excuse de la jeunesse pour commencer à sérieusement se demander vers où elle veut aller. 

    Ben Gourion, superstar

    Père fondateur de l’Etat, adoré des Israéliens, David Ben Gourion est en train de s’imposer comme une figure politique indépassable, quel que soit le bord politique où l’on se trouve.

    Cet admirable consensus était pourtant loin d’être gagné, tant « le Vieux » a symbolisé sur son nom le règne sans partage de l’élite ashkénaze de gauche et ses combats dantesques contre la droite, depuis la guerre fratricide contre l’Irgoun avec le bombardement de l’Altaléna en 1948 jusqu’aux batailles électorales mémorables face au parti de Menahem Begin.

    Dans sa biographie Ben Gourion. Un Etat à tout prix parue en février 2018, l’historien Tom Segev, qui a eu accès à des archives inédites, décrit sans fard l’homme derrière la légende, en rappelant qu’il a laissé ouvertes de nombreuses questions politiques, éthiques et sociales qu’Israël n’a toujours pas résolues à ce jour.

    De mémoire d’historien et de politologue, il est pourtant de loin le meilleur Premier ministre que l’Etat d’Israël ait jamais eu. Classé premier devant son grand rival Begin dans une étude menée auprès de spécialistes publiée à l’occasion des 70 ans de l’Etat par le journal Haaretz, Ben Gourion subjugue par sa vision, son charisme et son courage. Il faut dire qu’il a été capable de prendre des décisions extrêmement risquées, à commencer par la proclamation de l’Etat d’Israël quand les armées arabes menaçaient d’une guerre totale le nouvel Etat. Il a endossé des choix impopulaires, y compris dans ses propres rangs, notamment quand il a fallu renoncer à l’Israël biblique en acceptant un plan de partage de la Palestine. Il a enfin pris des décisions cruelles, comme dans l’affaire de l’Exodus, mais dont il savait qu’elle servirait finalement Israël. Et c’est bien à cela que l’on reconnaît un homme d’Etat.

    Ben Gourion est même devenu une figure de référence pour Benjamin Netanyahou, qui le cite constamment. Ce dernier vient de lui écrire dans une lettre adressée aux Pères fondateurs publiée dans Makor Rishon pour Yom Haatzmaout. Sans doute « Bibi » rêve-t-il de surpasser « le Vieux ». Sur le fond, Netanyahou, classé pire Premier ministre d’Israël, semble hors compétition. Mais s’il va au bout de son mandat en 2019, il sera assuré de battre le record de Ben Gourion de 2.790 jours consécutifs passés à la tête de l’Etat.

     
     

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