L'édito

Israël doit rester une cause juste

Mardi 4 septembre 2018 par Nicolas Zomersztajn, Rédacteur en chef
Publié dans Regards n°1028

La question du rapport entre Israël et la Diaspora a toujours été abordée avec passion et intensité, précisément parce qu’elle touche au cœur de l’identité juive. Nous le constatons aujourd’hui en prenant connaissance des nombreuses réactions de désapprobation exprimées en diaspora envers l’adoption de la loi israélienne sur l’Etat-nation du peuple juif.

Même si certains s’accrochent encore en vain au principe du soutien inconditionnel au gouvernement israélien quel qu’il soit, nous, Juifs de diaspora, avons depuis longtemps sur la politique israélienne la même liberté de jugement et d’expression que les citoyens israéliens. Mais aujourd’hui, les critiques que nous exprimons ne portent pas sur la politique étrangère ni sur le conflit proche-oriental. Elles touchent à la nature même de l’Etat d’Israël. Nous avons le sentiment qu’Israël, Etat juif et démocratique, est en train de devenir progressivement une démocratie ethnique se rapprochant doucement, mais sûrement des « démocratures » d’Europe orientale et s’éloignant pour de bon des démocraties occidentales.

Cette orientation illustrée par loi sur l’Etat-nation du peuple juif est insupportable, car nous avons toujours éprouvé la nécessité de nous engager pour Israël, une cause que nous avons toujours considérée comme juste et vitale pour le peuple juif, d’autant plus que nous avons toujours envisagé le sionisme comme un mouvement d’émancipation nationale porteur des valeurs humanistes, démocratiques et universelles de l’Occident. Et à cet égard, la déclaration d’Indépendance du 14 mai 1948 nous a toujours confortés dans notre jugement.

Pour nous, le sionisme a toujours eu pour but la création d’un Etat juif et démocratique qui honore l’injonction biblique d’être la « lumière pour les nations » censée incarner des valeurs inspirant aussi bien les Juifs que les non-Juifs. Cet idéal accompagne Israël depuis sa création il y a 70 ans. Pour s’en convaincre, il est bon de relire le discours prononcé par Gershom Scholem lors d’une manifestation de soutien à Israël organisée à Zürich le 18 juin 1967. Cet éminent intellectuel, grand spécialiste de la mystique juive, rappelle cet idéal humaniste en soulignant que « tout homme pour qui la liberté et l’engagement humain ont un sens saura et comprendra ce que signifie cet Etat des Juifs et la grande édification qui est en arrière-plan ».

Il serait difficile de répéter aujourd’hui les propos de Scholem quand on prend connaissance de cette loi sur l’Etat-nation du peuple juif. Elle nie toute notion de progrès démocratique, de justice et de dignité humaine. Les poids lourds du gouvernement israélien, de Benjamin Netanyahou à Naftali Bennett en passant par Ayelet Shaked, nous disent que nous ne comprenons rien et prétendent que cette loi préservera le peuple juif ! S’ils pensent que la négation des valeurs juives et universelles peut garantir l’avenir du peuple juif, ils risquent alors de nous entraîner vers le désastre. Cette loi est en fait l’aboutissement d’un processus engagé depuis 50 ans et par lequel les nationalistes religieux imposent à Israël et à l’ensemble du peuple juif leur vision du monde.

Naftali Bennett, ministre israélien en charge des Relations avec la Diaspora, est très mal inspiré lorsqu’il qualifie de « grotesques » les craintes exprimées récemment par Ron Lauder, le président du Congrès juif mondial, en ce qui concerne la loi israélienne sur l’Etat-nation. Ce défenseur inconditionnel d’Israël a fait preuve de lucidité en rappelant aux dirigeants israéliens l’esprit éclairé du sionisme que les Pères fondateurs ont inscrit dans la déclaration d’Indépendance. Comme s’il fallait vivre en diaspora pour comprendre que le sionisme ne peut être réduit à un vulgaire particularisme ethnique et religieux et qu’Israël n’a de raison d’être que dans un cadre démocratique. Shana Tova.


 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Steve Van Laer - 15/09/2018 - 11:28

    Le judaïsme laïque n'est-il pas une contradiction dans les termes ? étant donné qu'il s'agit de concilier judaïsme et laïcité.

    "Le judaïsme laïque perpétue les traditions du peuple juif sans se référer à la croyance en Dieu ou à une pratique religieuse.[*]" Si on ne naît pas juif, mais qu'on le devient, c'est que l'identité juive est "une conception du monde, une philosophie, une éthique, un mode de vie.[*]" qui "affirme la primauté de l'individu sur la communauté.[*]" pour éviter de le rendre "prisonnier de son identité.[*]" En d'autres termes, le judaïsme laïque est un humanisme.

    L'idée d'un humanisme juif n'est pas contradictoire avec celle d'une maxime morale dont l'application serait universelle, car Kant n'a pas dit voilà la maxime universelle qu'il faudra reprendre à son compte mais bien "agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux aussi vouloir que cette maxime devienne une loi universelle." Le Mensch de l'année est donc l'homme ou la femme de l'année s'étant conduit en Homme (anthropos).

    L'identité juive laïque est davantage spirituelle qu'historique, d'autant qu'elle est pour le Juif laïque "une des composantes de l'identité mais certainement pas la seule.[*]" L'on pourrait presque dire que le Juif laïque est le juif des Juifs identitaires, celui qui transpose les valeurs historiques du peuple juif en valeurs universelles jusqu'à minorer les parts religieuse et ethnique de l'identité juive qui l'enfermeraient dans un communautarisme qui le couperait de son attachement au monde auquel il tient autant qu'au peuple juif. Juif, oui, mais laïque.

    C'est donc sur le sens à donner au judaïsme que se résout la question de la contradiction ou non du judaïsme et de la laïcité. Si le judaïsme est un humanisme il sera facilement voire nécessairement laïque ; s'il se confond par contre avec les contingences de l'histoire religieuse et culturelle les valeurs humanistes, qui n'ont pas d'égards pour les valeurs religieuses et culturelles qui bafouent les valeurs universelles, risquent d'entrer tôt ou tard en contradiction avec des valeurs qui se présenteront comme authentiquement juives.

    Chacun sait que divorcer en Israël est un calvaire, ainsi en a voulu la loi des rabbins ou plutôt de l'État israélien devrait-on dire qui leur a laissé la responsabilité d'écrire le Code la famille. Mais l'État israélien est un État juif, et comment définir l'identité juive autrement que par la halakha ? Le judaïsme laïque aurait-il du sens s'il n'y avait pas d'abord un judaïsme définit par la naissance et une éducation ? auxquels le judaïsme laïque reste attaché mais davantage comme un commencement que comme un fin.

    C'est Delphine Horvilleur qui faisait remarquer le paradoxe des identités culturelle et religieuse qui, par essence, ne se choisissent pas mais qui néanmoins font partie de la construction progressive d'un sujet dans son cheminement vers l'autonomie. "Il est en effet pertinent de faire remarquer que c’est troublant car aujourd’hui les pédagogues et les psychologues s’accordent à dire que si on n’ancre pas un enfant dans une identité, on ne lui permet pas de grandir.[**]"

    C'est ce que faisait remarquer Hegel en disant qu'on ne peut prendre conscience des valeurs universelles que si elles sont déjà vécues comme culture, un savoir abstrait ne devient concret que s'il est vécu. On apprend pas l'humanisme à l'école comme on apprend les tables de multiplication, c'est par la culture (des parents et/ou d'une société) que l'humanisme se transmet avant de pouvoir faire l'objet d'une analyse du concept de valeur universelle. Sinon l'humanisme en reste à un savoir purement abstrait, un pur jeu de mémoire sans rapport avec la vie.

    Et il se trouve que l'éducation juive a ceci d'universelle qu'elle s'est même conciliée avec l'internationalisme marxiste qui est aussi un universel. Pour les rabbins un Juif marxiste est une contradiction dans les termes, parce que le Messie pour eux n'adviendra pas pour les travailleurs du monde entier. Mais même le Juif laïque se pose en contradiction avec le judaïsme des rabbins par le simple fait de vouloir, pourrait dire Kant, élever l'identité juive jusqu'aux régions pures de l'universel où le tribunal de la famille prononcerait des mariages civils en lieu et place des rabbins.

    Le judaïsme laïque a refusé l'assimilation totale, il est donc juif. Mais réussira-t-il à sortir de sa condition de dhimmi du judaïsme contemporain pour renverser le désastre "par lequel les nationalistes religieux imposent à Israël et à l'ensemble du peuple juif leur vision du monde.", c'est ce qu'il faut souhaiter.

    [*] : http://www.cclj.be/agenda/permanent/judaisme-laique-au-cclj
    [**] : http://www.cclj.be/actu/politique-societe/delphine-horvilleur-identite-religieuse-est-incroyablement-laique

  • Par Haïm - 20/09/2018 - 10:27

    Monsieur,

    Je pense que vous vous trompez de combat.
    C'est l'antisémitisme en Belgique qui devrait vous préoccuper et pas ce que les israéliens décident pour leur pays. Ces décisions sont de leurs responsabilités et pas de la nôtre car nous ne servons pas dans l'armée de défense d'Israël, nous ne participons pas à la vie économique et sociale de ce pays préférant pour beaucoup rester dans ce qui est notre pays : la Belgique.

    Haïm