A votre avis

Israël dans les médias, un traitement à part?

Mardi 4 septembre 2018 par Perla Brener
Publié dans Regards n°1028

Les faits. Après la marche du retour qui a démarré fin mars  dans la Bande de Gaza, l’actualité qui a frappé cet été le sud d’Israël aura encore largement résonné dans nos médias, comme chaque événement qui s’inscrit dans le conflit israélo-palestinien. Parle-t-on trop ou pas assez d’Israël ? Les médias belges et européens ont-ils un parti pris ? Les Juifs de diaspora interprètent-ils à tort le traitement de l’information réservé à Israël ? Historiens, journalistes et responsables communautaires nous ont donné leur opinion sur la question.

Sur le même sujet

    Joël Kotek est l’auteur de l’étude Israël et les médias belges 
francophones au miroir du conflit israélo-gazaoui de l’été 2014. Entre désinformation, malinformation et importation du conflit, commandée en 2015 par le CCOJB. « J’y ai démontré articles et photos à l’appui que les médias francophones belges s’étaient montrés systématiquement aussi mal intentionnés à l’égard d’Israël que ne l’avait été Fox News à l’égard des Palestiniens », commente l’historien. « En 2014, tout comme en 2002, 2009 et 2012, nos médias ont fait le choix d’une couverture en noir et blanc, présentant le conflit israélo-palestinien comme un mauvais western, opposant les bons aux mauvais, les Indiens aux cow-boys, l’Innocent au Bourreau, en gros le Bien au Mal. L’Etat juif, dont la superficie excède de peu celle de la Wallonie (1948) ou de la Belgique (2015) et où vivent désormais la majeure partie des 
dhimmis juifs chassés du monde arabe, a été une nouvelle fois dépeint comme un Etat hors norme, tueur d’enfants. Comme l’avaient déjà souligné, statistiques à l’appui, Olivier Boruchowitch et Richard Laub, dans Israël, un avenir compromis, préfacé par Elie Barnavi, les journalistes belges, francophones en particulier, se montrent le plus souvent incapables de penser le conflit du Moyen-Orient autrement qu’au prisme d’un manichéisme qu’ils ne soupçonnent même pas, soucieux qu’ils sont de respecter un consensus moral épargnant tout à la fois la Palestine, le monde arabo-musulman et l’islam. Ce qui frappe, en effet, pour peu que l’on soit intéressé par le conflit israélo-palestinien, c’est l’incroyable mécanisme de deux poids deux mesures qui régit le traitement médiatique. Dès qu’il s’agit d’Israël, le propos se fait accusatoire, moraliste, outré ; aucune vision d’horreur ne nous sera épargnée. Les photos d’enfants blessés ou morts se succèdent à un rythme effréné. Le manque d’empathie envers Israël est total. Quand il s’agit des violences de masse commises au-delà des frontières d’Israël, l’approche se voudra toujours pudique, précautionneuse, ‘responsable’. Manifestement, nos journalistes refusent d’appliquer leurs standards moraux réservés aux Israéliens. Les affrontements inter-musulmans sont toujours scénarisés, largement aseptisés pour ne pas trop choquer. Et lorsque l’horreur est exposée (le cas du petit Kurde Aylan), elle fait scandale. Le traitement médiatique des récents incidents à la frontière de Gaza, comparé aux villes rasées et massacres de Syrie (plus de 500.000 morts !) confortent évidemment les conclusions de mon étude ».   

    « Malheureusement, l’image médiatique d’Israël ne s’améliore pas, au contraire », confirme Yohan Benizri, président du Comité de coordination des organisations juives de Belgique (CCOJB). « Le CCOJB, notamment avec l’aide du professeur Kotek, avait en effet mis en exergue les effets pervers de la couverture médiatique du conflit israélo-palestinien, en se concentrant sur ceux qui touchent la communauté juive de Belgique. En particulier, la diabolisation de l’Etat juif et un traitement inégal des aspects de ce conflit par rapport à d’autres n’ont pas disparu. Ces derniers mois, nous constatons, à nouveau, certaines dérives. En effet, les médias ne parlent d’Israël que lorsque ce pays répond militairement à de nombreuses agressions, en faisant fi ou parlant peu ou prou de ces agressions, qu’elles prennent la forme de discours ou de manifestations violentes, de l’envoi de ballons incendiaires aux conséquences écologiques désastreuses ou de la terreur de la population civile israélienne qui fait face, à nouveau, à des tirs de roquettes. Lorsque l’on prive les lecteurs de quotidiens, déjà peu nombreux, de valeur ajoutée journalistique, notamment contextuelle, on rapporte sans informer. Et de l’autre côté du spectre, lorsqu’on partage un jugement ou un sentiment en le faisant passer pour de l’information, on trompe le lecteur. Plus généralement, le traitement médiatique d’Israël souffre plus que probablement de deux travers journalistiques reconnus de longue date sur de nombreux sujets : le sensationnalisme et la paresse. La simple reprise sélective de dépêches d’agences de presse ne peut suffire à un travail journalistique de qualité ».

    Shlomo Papirblat

    est le correspondant israélien du quotidien Haaretz à Bruxelles. « Si j’avais été le représentant d’Israël, je dirais que le traitement d’Israël dans les médias est incroyable comparé à celui de la guerre civile en Syrie, pour prendre la même région. Une guerre qui a fait en sept ans plus de 650.000 tués, 2 millions de blessés, presque 8 millions de déplacés et 5 millions de réfugiés. En 70 ans de guerre entre Juifs et Arabes, on compte 60.000 tués des deux côtés, dont 19.000 directement à cause du conflit israélo-palestinien. La presse belge réagit de façon disproportionnée, mais le peuple et le gouvernement aussi. En revanche, en tant que journaliste, je le comprends tout à fait », nuance Shlomo Papirblat. « La presse européenne s’occupe plus de ce qui se passe entre des Juifs et des Arabes qu’entre des Arabes et des Arabes, parce que l’Europe est de culture judéo-chrétienne. Cette guerre l’intéresse donc plus, parce que plus proche d’elle ». Le journaliste israélien tient cependant à distinguer les données quantitatives du qualitatif, de la façon dont le contenu est traité, « qui change d’un journal à l’autre, d’un média à l’autre, et du moment choisi. Avec les problèmes d’immigration actuels, la façon dont on traite aujourd’hui le Proche-Orient a un peu changé et l’information donnée par les journalistes professionnels est un peu plus objective, malgré un nouvel antisémitisme que l’extrême gauche tente de masquer par un antisionisme de façade », soutient-il. « On se rend compte que les lecteurs dans leur ensemble commencent à se lasser de ce parti pris journalistique. Il faudra voir dans quelques années s’ils ont eu une quelconque influence sur les professionnels des médias, en parvenant à obtenir une lecture plus objective de l’actualité au Proche-Orient ».

    Depuis plusieurs années, Vincent Georis couvre l’actualité israélo-palestinienne avec un correspondant local, pour le journal L’Echo. « Une bonne partie de la presse belge francophone a perdu une certaine objectivité en donnant beaucoup trop de place à ce qui se passe à Gaza », estime-t-il. « On remarque une vraie fascination sur ce conflit, et une focalisation sur les aspects dramatiques qui correspond tout à fait au plan de communication mis en place par le Hamas, rappelons-le une organisation terroriste, dont la seule volonté est de sensibiliser les médias en se positionnant comme victime. Plusieurs médias ont cessé de s’intéresser à la société israélienne, à son développement, en vendant, et en survendant cette propagande. Ce n’est pas forcément de la mauvaise volonté, c’est aussi un refus de voir la réalité. Un parti pris revendiqué et appuyé au niveau académique. Le travail du journaliste doit consister à prendre de la distance, orienté par l’objectivité et la neutralité. Ce qui ne signifie pas pour autant donner la voix au gouvernement israélien. Il doit être de répercuter ce qui se passe d’un côté comme de l’autre, sans entrer dans le passionnel ». Le journaliste belge n’hésite pas à parler d’un « conditionnement », « résultat d’une vision judéo-chrétienne du monde qui met aux prises le petit contre le grand, le bon (Palestinien) contre le méchant (Israélien). Une graine plantée depuis de longues années, une époque où les Palestiniens ont été assimilés aux noirs d’Afrique du Sud et aux peuples opprimés, alors qu’on sait -il suffit de comparer les tailles des pays et des populations en confrontation- que le contexte n’a rien à voir. Si l’on veut que l’Etat palestinien et l’Etat d’Israël puissent vivre tous les deux en paix et en sécurité, la solution n’est certainement pas d’alimenter la folie d’un groupe terroriste. Cela ne fera au contraire qu’arcbouter plus encore la partie adverse ».

    Dans le conflit israélo-palestinien, savoir lequel des deux a commencé revient pour beaucoup à se demander qui de la poule ou de l’œuf a été le premier... Aux yeux d’une grande partie de la communauté juive, la presse a choisi : Israël est responsable de tout. La nuance semble souvent manquer aux journalistes dans le traitement du conflit, quand ces derniers ne semblent pas avoir définitivement tranché en faveur du camp palestinien. Un « deux poids deux mesures », s’indigneront quelques analystes, rappelant que ce qui se passe ailleurs dans le monde ne trouve aucune condamnation ou si peu. « Les musulmans défendent d’office les Palestiniens, parce que musulmans comme eux », se persuaderont d’autres. « Il est normal de défendre le camp le plus faible comme dans la plupart des conflits », invoqueront les plus nombreux. S’il devient de plus en plus difficile de défendre le gouvernement israélien au vu de sa politique, il n’en demeure pas moins qu’à l’instar de nombreux Palestiniens, une partie de la population israélienne souffre au quotidien d’un conflit qui s’enlise. Une souffrance parfois méconnue, souvent ignorée, qui aurait pourtant elle aussi droit de cité chez ceux qui se targuent d’un traitement objectif de l’information.

     
     

    Ajouter un commentaire

    http://www.respectzone.org/fr/