Israël/Analyse

Israël avec les Kurdes

Mardi 5 novembre 2019 par Frédérique Schillo, @FredSchillo
Publié dans Regards n°1053

La trahison des Kurdes par Donald Trump a soulevé une vague d’indignation en Israël, tout premier pays à avoir soutenu la création d’un Etat kurde indépendant.

Manifestation de soutien aux Kurdes à Tel-Aviv devant l’ambassade de Turquie, 15 octobre 2019

« La montagne est le seul ami du Kurde », dit le proverbe. « Avec Israël », serait-on tenté d’ajouter tant l’amitié que les Israéliens portent aux Kurdes est intense, quasi charnelle. Comme si un fil invisible liait les Juifs d’Israël à cette nation de guerriers, au destin si souvent contrarié.

Il y a entre ces deux peuples anciens une évidente fraternité de cœur. Les Israéliens se reconnaissent spontanément dans les Kurdes, dans les batailles mythifiées de leurs ancêtres mèdes contre l’Empire assyrien comme aujourd’hui de leurs guerriers épris de montagnes et de liberté, dont l’ethos n’est pas éloigné de celui attribué jadis au soldat-pionnier sioniste. Les combats des Kurdes pour leur indépendance ramènent les Israéliens à leur propre épopée, tandis que la longue litanie de leur répression, en particulier dans les années 1920, lors du génocide ordonné en 1988 par Saddam Hussein ou encore récemment avec les monstruosités de Daesh, peut rappeler les persécutions contre les Juifs.

Israéliens et Kurdes, un miroir inversé 

Car l’histoire des Kurdes, c’est un peu celle des Juifs, mais qui se serait arrêtée juste avant la création de l’Etat d’Israël ; une sorte de miroir historique qui aurait fini par s’inverser, où la lutte héroïque d’hommes et de femmes pour leur foyer national, pourtant garantie par les Grandes Puissances et même consignée dans le cas des Kurdes comme pour les Juifs dans le traité de Sèvres de 1920, n’aboutit jamais à aucun Etat reconnu. Riches d’une terre immense dénommée « pays des Kurdes » sur des cartes du 11e siècle, les Kurdes restent le plus grand peuple apatride du monde, avec 30 à 40 millions de personnes réparties sur quatre Etats -la Turquie (40%), l’Iran (25%), l’Irak (15%) et la Syrie (10%)-, sans compter les Kurdes de la Diaspora, notamment l’importante communauté juive kurde installée en Israël [voir encadré].

La décision de Trump de retirer les troupes américaines de Syrie, abandonnant ainsi les Kurdes face à l’invasion turque, est une énième trahison de l’histoire au moment où les Kurdes syriens goûtaient comme leurs frères irakiens une autonomie territoriale, à défaut d’avoir un Etat à eux. 100.000 habitants du Rojava ont été jetés sur les routes. Ce couteau dans le dos porté à des alliés qui se sont tenus en première ligne dans la guerre contre Daesh bouleverse les Israéliens. Des rassemblements ont eu lieu à Jérusalem et Tel-Aviv. Les politiques sont montés au créneau, à commencer par Netanyahou qui a mis en garde contre « le nettoyage ethnique des Kurdes par la Turquie et ses supplétifs ». L’ancienne ministre de la Justice Ayelet Shaked a même appelé à la création d’un Etat kurde. « C’est une obligation morale de les aider en tant que Juifs », a renchéri Yaïr Fink, à l’origine d’une pétition de réservistes de Tsahal pour porter une assistance humanitaire aux troupes kurdes.

Des frères d’armes très discrets

Il faut dire qu’entre les Israéliens et les Kurdes, c’est aussi une histoire de frères d’armes. Tsahal a armé et entraîné les Pershmergas, ceux « qui se dressent devant la mort », après la révolte lancée par Mustafa Barzani contre le régime irakien en 1961. Le Mossad et l’Aman (renseignement militaire) ont échangé des informations. De son côté, Barzani n’hésitait pas à venir en Israël. On le voit sur des photos en 1963 avec son fils Massoud, qui lui a succédé depuis, aux côtés du président de l’Etat Shalman Shazar, de Meir Amit, le chef du Mossad, et de Moshe Dayan. Un peu à l’écart, on aperçoit aussi David Karon, le premier espion israélien envoyé dans le Kurdistan irakien.

Malgré tout, ces relations devaient rester discrètes ; la meilleure façon de préserver les Kurdes et de taire les visées géopolitiques israéliennes. En appuyant l’indépendance kurde, l’objectif bien senti de Ben Gourion était de déstabiliser l’Irak, de fracturer  l’unité arabe et d’installer des alliés non arabes d’Israël au cœur du Moyen-Orient. La manœuvre appuyée à l’époque par Washington et l’Iran du Shah profita à Israël : pendant la guerre des Six Jours, l’Irak n’a pu mobiliser que quelques troupes, ses forces étant retenues dans la guerre contre les Kurdes.

Cependant la fuite des Kurdes d’Irak en 1975, suite à un accord entre Saddam Hussein et l’Iran, devait les éloigner d’Israël. Sans compter les rivalités entre factions kurdes, groupes sunnites, chiites ou encore alévis, et les jeux d’alliances qui les mirent parfois face à face. En pleine guerre du Golfe, les Alliés créèrent une zone d’exclusion aérienne dans le nord de l’Irak qui abrite depuis le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK), mais profite d’abord au tout-puissant clan Barzani. En Turquie, Abdullah Öcalan, le fondateur du PKK maoïste, choisit le Hezbollah et la Syrie contre Barzani ; le Mossad est accusé de l’avoir enlevé en 1998 au Kenya pour le remettre à Ankara. Trahisons, guerres civiles, corruption, alimentent aussi la légende noire des Kurdes, dont il faut rappeler qu’ils secondèrent les Turcs dans le génocide des Arméniens et se sont, pour certains, rendu coupables de crimes de guerre en Irak contre les Yézidis.

Depuis quelques années, Israël et le GRK ont renoué leur coopération militaire. « Etablir des relations entre les Kurdes et Israël n’est pas un crime puisque de nombreux pays arabes ont des liens avec l’Etat juif », a plaidé Massoud Barzani. Mais à la tête d’un groupe d’experts qui a formé les Pershmergas de 2004 à 2006, le colonel israélien Amir Goren témoigne dans Tablet avoir dû cacher la nationalité et la judéité de ses employés intervenant comme sous-traitants d’une entreprise américaine. Très discrètement encore, Israël s’est fourni en pétrole auprès du GRK -une opération rentable puisqu’elle se faisait sous le radar de l’OPEP- au moins jusqu’au référendum raté de 2017. A ce moment, Netanyahou a été la seule voix à soutenir l’indépendance kurde. On comprend qu’en octobre, dès le début de l’offensive turque en Syrie, un responsable kurde syrien soit intervenu anonymement sur la radio israélienne : « Nous espérons qu’Israël agira dans l’arène diplomatique pour sauver le peuple kurde ! »

Que peut Israël ?

« Israël ne peut pas fermer les yeux sur les souffrances des Kurdes », a réagi le député Bleu-Blanc Zvi Hauser. Le même signait dans Haaretz, il y a tout juste deux ans, un appel pour convaincre Washington et Moscou de déclarer une zone d’exclusion aérienne dans le Rojava. Sauf que le départ des Américains rebat les cartes. Il laisse le champ libre à Erdogan, ennemi juré de Netanyahou. Et puisque la nature a horreur du vide, la politique isolationniste de Trump, désireux d’en finir avec ces « guerres lointaines et coûteuses », profite à Poutine et ses alliés syriens et iraniens. Les Kurdes l’ont bien compris : abandonnés entre Erdogan d’un côté, Bachar al-Assad de l’autre, et un Daesh revigoré par le chaos ambiant, ils ont choisi de se retourner vers le boucher de Damas. Un autre dicton kurde ne dit-il pas qu’« un homme qui se noie se raccroche à n’importe quoi sur la rive, fût-ce un serpent » ?

Face à cet abîme, Netanyahou a bien proposé une aide humanitaire aux Kurdes, il lui faut accuser son propre échec stratégique. L’amitié de Trump proclamée envers et contre tout, dans des saillies aussi spectaculaires que vaines (comme sur Jérusalem), ne lui est ici d’aucune utilité. Pire, vu comme Trump trahit ses alliés, les Israéliens se demandent à quel sort ils seront abandonnés. Plus question de pacte de défense avec Washington, l’essentiel est d’empêcher le conflit syrien de déborder et l’Iran d’installer des bases terroristes à la frontière. La trahison des Kurdes a rappelé à tous les Israéliens, même les plus pro-Américains, une vérité qu’ils ne connaissent que trop bien : « On ne peut jamais compter que sur nous-mêmes ». On dirait un proverbe kurde.

Les Juifs kurdes

En Israël, ils sont 200.000 Juifs venus d’Irak, d’Iran, de Turquie, et de Syrie. Les Juifs kurdes représentent sans doute le mieux l’extraordinaire richesse de l’Orient. Descendants des Juifs exilés à Babylone au 7e siècle, ils ont traversé les siècles, survécu aux vagues successives de conquêtes, conservant leurs coutumes ancestrales, leur dialecte (dérivé de l’araméen), leurs lois et leur foi, fidèles à la promesse « Si je t’oublie Jérusalem ».
Les Juifs kurdes ont même laissé dans l’histoire un grand royaume aujourd’hui oublié : l’Adiabène, autour de la ville antique d’Arbelès (proche de l’actuelle Erbil), dont les souverains s’étaient convertis au judaïsme au 1er siècle de notre ère. La reine Hélène d’Adiabène s’installa à Jérusalem et y construisit un palais, que les archéologues israéliens sont en train de mettre au jour entre la cité de David et le mont du Temple, et un immense mausolée, le Tombeau des Rois.
Les Juifs kurdes représentent aussi, bien malgré eux, la difficulté pour l’Etat d’Israël d’intégrer cet Orient. L’élite sioniste ashkénaze les a mal accueillis lors de leurs alya à partir des années 1920, puis l’opération Ezra et Nehemie en 1958, les cantonnant à des emplois dans le bâtiment. Aujourd’hui, malgré des préjugés persistants, ils intègrent les plus hautes sphères de l’Etat, comme le député du Meretz Mossi Raz ou l’ancien ministre de la Défense Yitzhak Mordechaï.
On estime à 500 le nombre de familles juives restées au Kurdistan irakien. Depuis 2015, un député juif est chargé de les représenter au Parlement à Erbil.

 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Daniel Donner - 8/11/2019 - 13:22

    Debuter l'histoire des Kurdes en 1920 pour chercher a la comparer a celle des Juifs n'est-ce pas une insulte à la vérité de l'Histoire?