Israël

Israël au garde-à-vous devant ses ex-généraux?

Vendredi 1 Février 2019 par Frédérique Schillo, @FredSchillo
Publié dans Regards n°1037

L’influence des militaires sur la vie politique n’a jamais été aussi forte en Israël, alors que quatre anciens généraux sont en lice pour les élections du 9 avril prochain à la tête de leur propre parti. Parmi eux, l’ancien chef d’état-major Benny Gantz apparaît comme le grand rival de Netanyahou. Mais un général à la retraite est-il nécessairement l’homme providentiel pour Israël ?

Benny Gantz, lorsqu'il était chef d'état-major de Tsahal en 2014

Partout ailleurs, un parti conduit par des généraux à la retraite provoquerait la suspicion, voire l’inquiétude. Certains évoqueraient les juntes, d’autres le « quarteron » putschiste dénoncé par de Gaulle. Partout, sauf en Israël, où l’armée jouit d’un prestige hors du commun et ses chefs, s’ils ont le devoir de se tenir éloignés de la politique pendant leur service, y plongent ensuite sans complexe.

Ils sont quatre ex-généraux à être en course pour les élections de 2019 à la tête de leur propre formation. Le général Gal Hirsch a lancé les hostilités début janvier en fondant Magen Israël (le Bouclier d’Israël). Il a été suivi par le major général Yom Tov Samia, ancien commandant de la région Sud, à la tête de BeYahad (acronyme pour Sécurité, Israël, Social, Démocratie). Puis Moshe Yaalon, ancien chef d’état-major de Tsahal, a fondé Telem. Le nom de sa formation (acronyme pour Mouvement d’Homme d’Etat national) fait écho au Telem (le Mouvement pour le renouveau national) de Moshe Dayan, l’un des plus célèbres chefs de guerre et décideurs israéliens. Enfin, c’est Benny Gantz, lui aussi ancien chef d’état-major de Tsahal, qui a créé Hossen LeIsrael (Résilience pour Israël). Il pourrait être rejoint par Gabi Ashkenazi, auquel il avait succédé en 2011 au poste suprême de l’armée.

Comme un général en son royaume

De tous, Gantz est le candidat le plus sérieux. Il se pose aujourd’hui en premier rival de Netanyahou, à la surprise de l’opposition [voir encadré]. Son mouvement à peine formé bat déjà tous les records. Selon un sondage de la chaîne 13, à la question de savoir qui serait le meilleur Premier ministre, 41% ont répondu Netanyahou et 38% Gantz. Un score historique, alors que Gantz est un novice en politique. Dans son cas, l’inexpérience est même un atout supplémentaire.

Gantz et les autres profitent de l’aura quasi mystique qui entoure les généraux, à commencer par le chef d’état-major. Il est le chef suprême d’une nation en armes, l’autre figure paternelle à laquelle chaque famille confie ses enfants. La cérémonie de son intronisation est « ce que nous avons en Israël de plus proche d’un mariage royal », ironise l’ex-porte-parole de Tsahal Peter Lerner. Par-delà les clichés, le chef d’état-major de Tsahal représente bien l’institution la plus aimée et respectée en Israël. En ces temps où l’Etat de droit est malmené, il incarne aussi une « boussole morale » pour le pays. L’expression est de Moshe Yaalon qui rappelait en 2016 les valeurs militaires face au scandale Azaria, ce soldat coupable d’avoir achevé un terroriste à terre.

Pour sa chance, Gantz a tombé l’uniforme avant que n’éclate le scandale. Il n’a pas eu à se prononcer sur cette affaire qui a déchiré le pays, entraîné une crise de motivation dans les troupes et coûté au chef d’état-major adjoint Yaïr Golan sa fin de carrière. Le C.V. de Gantz n’est entaché d’aucune polémique politique. Cet ancien para de 59 ans, commandant de la région Nord passé attaché militaire à Washington avant d’être nommé chef d’état-major général de 2011 à 2015, a servi à ce poste lors des deux dernières opérations à Gaza.

Tout juste s’est-il vu reprocher le déclenchement de la directive Hannibal, qui autorise tous les moyens pour retrouver un soldat, après l’enlèvement du lieutenant Hadar Goldin le 1er août 2014 lors de l’opération Bordure protectrice. Croyant Goldin vivant, Tsahal avait bombardé la zone de Rafah pour empêcher ses ravisseurs du Hamas d’y fuir. « Mieux vaut un soldat mort qu’un soldat captif », selon les concepteurs d’Hannibal. A Rafah, Goldin était sans doute déjà mort quand une centaine de civils palestiniens ont péri sous le déluge de bombes.

Si des critiques ont secoué l’armée jusqu’à l’abandon de la directive Hannibal en 2017, Gantz n’a pas été inquiété. Impossible pour le gouvernement de lui reprocher un trop-plein de force. Quand Miri Regev s’emploie aujourd’hui à le disqualifier, elle l’accuse plutôt de faiblesse et Netanyahou, dans la même veine, le catalogue à gauche. Gantz avait cru bon en août 2014 de profiter d’un cessez-le-feu à Gaza pour revigorer le moral des habitants du Sud, leur promettant un « Sud rouge » couvert « d’anémones, de fleurs et de stabilité ». Deux jours plus tard, les combats faisaient à nouveau rage, tuant un enfant israélien. « Le dernier acte de Gantz comme chef d’état-major a été de conseiller d’aller cueillir des anémones tandis que le petit Daniel Tragerman âgé, de 4 ans était tué », a osé Regev.

Netanyahou, « Monsieur Sécurité » récemment autoproclamé ministre de la Défense, s’est forgé l’image d’homme fort. Mais qu’un général le défie en campagne électorale et il perdrait son crédit. Car le chef d’état-major de Tsahal, à la tête de l’armée la plus puissante de la région, au charisme naturel, est l’expert ultime, gage de compétence dont aucun civil ne pourrait se prévaloir. Netanyahou l’a bien compris, lui qui a initié la loi de 2007 empêchant Dan Halutz d’entrer en politique. Depuis, les généraux doivent retarder leur entrée pendant trois ans ; le temps de gagner assez d’argent dans le privé pour perdre le goût de la chose publique. Ironie de l’histoire, un mois après la fin de la période de « gel » de Gantz, qui dirigeait alors une firme de cybersécurité, Netanyahou annonçait des élections anticipées.

Tsahal, gardienne de la démocratie

Comme tous ses prédécesseurs, Gantz a été atteint du virus de la politique. Depuis la création de Tsahal le 28 mai 1948, ceux parmi les 22 chefs d’état-major qui y ont échappé se comptent sur les doigts d’une main. Mais on a tendance à l’oublier, seuls deux sont devenus Premier ministre : Yitzhak Rabin et Ehoud Barak (Ariel Sharon était major général). Tous les autres ont échoué aux portes du pouvoir suprême, brûlant leurs cartouches au gouvernement, usés par la politique politicienne.

Juste retour des choses, diront certains pour qui le militaire ne fait pas un bon politicien. Il est trop aventureux, à l’image de Dayan s’opposant au retrait du Sinaï en 1957 ou Mordechaï Gour conseillant de même en 1977. Les ex-généraux n’en sont pas moins omniprésents, marquant leur influence sur la conduite des affaires. Quand les démocraties s’attellent à subordonner le militaire au politique, c’est le contraire qui se produit en Israël, où les civils ont peu d’emprise sur l’armée ; le symptôme d’une démocratie inachevée selon les chercheurs israéliens Gabriel Sheffer et Oren Barak.

Cependant, les généraux ont changé. A mesure que le gouvernement se droitisait à l’extrême, que la société elle-même se radicalisait, en témoigne l’affaire Azaria, ils sont devenus plus modérés. Ils incarnent aujourd’hui la voix de la raison face à la coûteuse occupation, à l’hystérie sur le dossier nucléaire iranien, à une politique aveuglément pro-américaine ne garantissant pas la sécurité aux frontières, ou encore à la loi Etat-nation, qui maltraite les minorités servant dans Tsahal.

Fait révélateur, la première parole publique de Benny Gantz a été un message d’apaisement en faveur des Druzes, auxquels il a promis de corriger la loi Etat-nation. Il a ensuite dévoilé son affiche de campagne, où il pose simplement, façon force tranquille. A côté de lui, son slogan « Israël avant tout » -avant les intérêts particuliers, avant les affaires de corruption qui souillent la politique- rehaussé de la couleur kaki ; évidemment celle de l’uniforme militaire.

Gantz en sauveur de l’opposition ?

La nouvelle de l’entrée en politique de Benny Gantz a réjoui la gauche, réveillant le vieux fantasme d’un chef d’état-major issu de ses rangs à la tête du gouvernement.

Yitzhak Rabin et Ehoud Barak avaient ouvert la voie, troquant l’uniforme pour le costume d’homme d’Etat. Surtout, ils ont opéré la conversion nécessaire, passant de l’image de chef de guerre brutal (Rabin promettait de « briser les os » des Palestiniens pendant la première intifada) à celle de faiseur de paix, seul capable d’imposer aux Israéliens les compromis nécessaires. Las, elle a quelque peu déchanté quand Gantz a préféré fonder 
« Résilience pour Israël » plutôt que de rejoindre un parti existant. Il participe au morcellement de l’opposition, déjà engorgée au centre du fait de la droitisation de la scène politique.

Si l’opposition ne s’unit pas, Netanyahou est assuré de l’emporter. Le Likoud domine dans les sondages avec 30 sièges sur 120, loin devant les 18 mandats promis à Gantz, qui fait pourtant des scores inespérés. Conscient de ses faibles chances de devenir Premier ministre, Gantz n’a pas rejeté l’idée d’intégrer un futur gouvernement Netanyahou. De quoi provoquer la colère d’Avi Gabbay, piètre leader d’un parti travailliste à la dérive, qui l’attaque frontalement. Vu ainsi, l’alternance n’est pas pour demain.

 
 

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