Israël 70 ans

Israël à 70 ans : un bilan

Mardi 1 mai 2018 par Elie Barnavi, Ancien ambassadeur d'Israël
Publié dans Regards n°882 (1022)

L’Etat juif fête les 70 ans de son existence. Les yeux fixés sur l’horizon bas du quotidien, le chroniqueur y trouve peu de raisons de se réjouir.

 

Dans le nord, il constate qu’Israël se trouve désormais confronté non seulement au Hezbollah, mais directement aux Iraniens, cependant que l’administration Trump s’apprête à quitter la Syrie et que l’entente avec la Russie s’effrite. Dans le sud, il suit avec angoisse les manifestations palestiniennes hebdomadaires dites « du retour » sur la frontière de Gaza, qui ont déjà fait de dizaines de morts par balle.

A l’intérieur, il s’inquiète de la polarisation croissante de la société israélienne, de la montée de l’intolérance, du racisme, d’une version agressive et rétrograde de la religion, sous la férule d’un gouvernement faible, divisé, conduit par un chef aux abois qui n’a plus, en guise de politique, que l’obsession de survivre. Une crise gouvernementale chasse l’autre. Le Premier ministre, qui a apparemment décidé de provoquer des élections anticipées, cherche la confrontation avec ses partenaires, dans une course éperdue à qui apparaîtra le plus à droite, qui fera figure de meilleur rempart contre les ennemis de l’intérieur - la justice, la presse, la gauche, les libéraux, les immigrés. Seule sa « base » compte, et au diable tout le reste.

Mais que le chroniqueur s’efface derrière l’historien, et alors la perspective change. Né dans des conditions de naissance invraisemblables, dans la foulée de la Shoah et dans la guerre permanente, dans un pays aride, sans ressources naturelles, le chétif Etat juif proclamé par Ben Gourion le 5 du mois de Iyar, jeudi 19 avril selon le calendrier grégorien, a résisté à l’assaut de ses ennemis, absorbé en un temps record des masses de réfugiés démunies de tout, ressuscité une langue pratiquement morte et bâti une culture nationale vigoureuse. Et il a fait tout cela en conservant des institutions et un mode de vie raisonnablement démocratiques. Aujourd’hui, avec 8 millions d’habitants et une démographie dynamique, une économie diversifiée entraînée par un secteur de haute technologie parmi les plus performants de la planète, un remarquable niveau scientifique et culturel et une armée sans rivale dans la région, Israël a fait mieux que survivre en dépit des menaces qui ont toujours pesé sur lui ; il s’est mué au cours des décennies en un Etat puissant. A tout prendre, c’est un bilan honorable.

Bien sûr, même avec une focale large, honorable ne signifie pas impeccable. Entre sa création et aujourd’hui, le pays a muté. Au socialisme des origines s’est substitué à partir des années 1970 le libéralisme économique et sociétal, et, en deux générations, Israël a troqué la société la plus égalitaire contre la société la plus inégalitaire du monde démocratique après les Etats-Unis. Dans tous les domaines -salaires, logement, santé, éducation-, l’écart entre ce qu’on appelle ici le « centre » et la « périphérie » n’a pas cessé de se creuser. En même temps, comme toute idéologie victorieuse, le sionisme s’est essoufflé. Le « modèle sabra », exalté dans la littérature de la génération de la guerre d’Indépendance, dans la chanson populaire et dans les arts, a été battu en brèche. La société intégrée de jadis a fait place à une mosaïque de « tribus ». Or, le clivage socio-économique classique recoupe ici d’autres divisions, ethniques et culturelles celles-ci : ashkénazes/orientaux, Juifs/Arabes, religieux/séculiers. En un sens, Israël a suivi l’évolution de l’ensemble des sociétés démocratiques libérales, toutes peu ou prou victimes d’une dilution de l’identité collective en une myriade d’identités particulières revendicatrices. Si ce n’est qu’en Israël, cette scissiparité coexiste avec une question fondamentale, qui porte sur l’essence même de la nation. Qu’est-ce donc qu’Israël ? Un Etat-nation démocratique « comme les autres », fondé sur la souveraineté populaire et l’Etat de droit ? Ou une communauté de croyants soumise à la Torah ? Cette querelle n’a rien de théorique. Explicite ou sous-jacente, elle est tapie derrière maints projets de loi, elle sous-tend les programmes des partis politiques, elle imprègne le débat public. De la manière dont elle sera vidée dépendra le visage de l’Etat juif de demain.

Enfin, Israël n’a toujours pas réglé ce qui reste son problème existentiel, les relations avec son environnement. Pourtant, là encore, que de chemin parcouru ! La guerre des Six Jours a sonné le glas au rêve arabe de détruire « l’entité sioniste ». La guerre de Kippour a ouvert la voie à la paix avec l’Egypte, les accords d’Oslo, à la paix avec la Jordanie. Deux des principaux adversaires de l’Etat juif ainsi militairement neutralisés, vint le tour de l’Irak, mis hors-jeu par les deux guerres du Golfe, puis celui de la Syrie, emportée par la terrible guerre civile qui vient d’entrer en sa huitième année et dont on n’aperçoit toujours pas la fin. En fait, le mal nommé Printemps arabe a libéré Israël de toute menace existentielle : il n’y a bonnement plus d’armée arabe, ou de coalition d’armées arabes capable de mettre en péril l’Etat juif. Il y a mieux. La polarisation à l’œuvre au sein du monde musulman entre sunnites entraînés par l’Arabie saoudite et chiites dont le chef de file est l’Iran, fait d’Israël un allié discret, mais actif des premiers au détriment des seconds. Aux yeux du monde sunnite dit modéré, ce n’est plus l’Etat juif qui fait figure d’épouvantail, c’est l’Iran. La normalisation des relations entre l’Etat juif et les Arabes est à l’ordre du jour depuis la publication en 2002 du Plan de paix saoudien. Dans cette configuration nouvelle, les Palestiniens, divisés, mal gouvernés et sans alliés sinon de façade, font figure de dindons de la farce. S’ils rendent impossible la normalisation ouverte des relations avec Israël, ils sont impuissants à en empêcher les effets pratiques : coopération sécuritaire, commerce, voire concertation diplomatique.

Il n’empêche, il n’y aura jamais de véritable normalisation sans une solution au problème palestinien. La question des Territoires a fini par pénétrer tous les recoins de la vie publique du pays. Elle est à l’origine de la montée en force de la religion dans la législation, dans l’éducation nationale, dans l’armée. Elle provoque la polarisation idéologique croissante entre « droite » et « gauche » - termes qui revêtent ici une signification particulière, liée précisément à l’idée qu’on se fait de la solution du problème palestinien. C’est, à n’en point douter, le défi le plus lourd qu’il reste à l’Etat juif de relever.

***

Alors oui, au moment de célébrer le 70e anniversaire de l’Etat juif, offrons-nous le luxe de célébrer ce qui va, plutôt que de se lamenter sur ce qui ne va pas. Après tout, que l’on considère les conditions désespérées de sa venue au monde comme ses réalisations, l’expérience nationale israélienne est unique. Des traits d’union puissants, culturels et idéologiques, existent qui font de ladite mosaïque de « tribus » une nation, et le dynamisme indéniable de la société israélienne est producteur de progrès. Malgré la guerre permanente, les tensions communautaires, la corruption de la classe politique, la démocratie israélienne tient bon. De tout cela, le citoyen impatient ne s’aperçoit pas nécessairement, et c’est normal. Une fois l’an, il est bon qu’il prenne un peu de hauteur.

Bon anniversaire !


 
 

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  • Par AMIR - 9/05/2018 - 22:29

    Ce qui ne va pas en Israël C est d avoir un ancien ambassadeur qui ne vit que pour critiquer le gouvernement de son pays à croire qu il est incapable de faire autre chose

  • Par Leon - 11/05/2018 - 13:31

    Amir
    You are 100% right
    Best
    Léon