Coexistence

L'insatiable appétit des "Chefs pour la paix"

Mardi 6 mars 2018 par Nathalie Hamou
Publié dans Regards n°878 (1018)

L’ONG fondée en 2001 à Jérusalem réunit des chefs des trois religions dont le seul objectif est de mettre un peu de tolérance dans nos assiettes.

 

« Ce que Donald Trump a déclaré sur Jérusalem ne change rien : nous nous occupons de réunir des convives autour d’une table, pas de parler de politique ! » C’est en ces termes francs et directs, et avec l’air dans avoir vu d’autres, qu’Ibrahim Abu Seir, chef pâtissier depuis près de trois décennies (notamment au David Citadel Hotel), évoque ce qui est au cœur de l’association à but non lucratif « Chefs for Peace ». « Le mot paix est un terme politique. Mais nous avons décidé de changer le concept en faisant en sorte que les gens d’identités culturelles différentes puissent se rapprocher autour de deux actions simples : cuisiner et manger ensemble », explique ce jeune quinqua, né dans le quartier musulman de la Ville sainte, mais dont la famille est originaire de Naplouse.

Promouvoir la tolérance par la convivialité ? Cela fait en tout cas 17 ans que l’ONG « Chefs for peace » rassemble à Jérusalem des chefs professionnels juifs, chrétiens et musulmans, désireux de travailler ensemble en cuisine, dans le cadre de visites culinaires, organisées à la demande. Le 31 décembre 2017, l’association a par exemple accompagné un groupe de visiteurs américains le temps d’une demi-journée, au menu chargé : visite du souk, dégustation de Knafeh, halte au marché des épices pour la partie achats, puis préparation du repas dans les cuisines du restaurant Rossini, situé dans le quartier arménien de la vieille ville, sous la houlette d’un trio de chefs des trois religions monothéistes : Kevork Alemian, Boaz Cohen et Odeh Abu Elhawah.

Passer le relais à la jeune génération

« Notre association compte actuellement 25 chefs actifs, des hommes et des femmes tous bénévoles, dont quelques célébrités comme Moshe Basson (du restaurant Eucalyptus), ou Johnny Goric (le chef de l’hôtel Legacy Nazareth). Le but n’est pas de grandir tous azimuts, mais de privilégier la qualité, et de passer le relais à la jeune génération », confie le fondateur et secrétaire général de « Chefs for Peace », Kevork Alemian, chrétien arménien qui officie lui-même à l’hôtel Waldorf Astoria. C’est en se rendant à un festival de « Slow food » en août 2001 à Positano (en Italie) que ce professionnel originaire de Jérusalem, et aujourd’hui âgé de 64 ans, a pensé à créer un collectif de chefs issus des trois religions. « J’ai observé des chefs israéliens et palestiniens -un chrétien, un musulman, et un Juif- travailler en parfaite harmonie en cuisine, un lieu où la coopération et la communication sont essentielles. Il m’est alors apparu que l’on devait faire quelque chose de similaire. Nous avons d’abord préparé des plats pour nous-mêmes, puis on a commencé à le faire pour d’autres », rappelle-t-il.

Un an après la création de l’ONG, Jérusalem est frappé par le déclenchement de la seconde intifada. Mais l’association continue sur sa lancée, organisant chaque année des dizaines de rencontres à Jérusalem, Haïfa, Tel-Aviv ou Abou Gosh, sans oublier des expéditions à l’étranger. Pour l’heure, l’association n’est pas parvenue à mobiliser de chefs palestiniens qui résident au-delà de la Ligne verte. « Ils ne peuvent pas circuler facilement », constate Chef Ibrahim. « Et nous n’avons pu organiser qu’un seul évènement culinaire en Cisjordanie, dans la ville de Naplouse ».

Mais l’ONG, qui reste unique en son genre, possède d’autres motifs de satisfaction. Parmi les expériences dont Ibrahim Abu Seir tire le plus de fierté figure, par exemple, le partenariat noué avec l’Ecole pour les sourds de Jérusalem (du réseau Alliance), qui compte 90 enfants arabes, chrétiens et juifs, âgés de 6 à 21 ans. « Mon rêve est de lancer une école de cuisine sous l’égide des trois religions, et surtout d’offrir une seconde chance à tous les jeunes qui sont issus de milieux défavorisés », confie de son côté Kevork Alemian. Une autre recette gagnante pour changer les mentalités.

Pour réserver une visite : https://chefs4peace.weebly.com/
Pour aller plus loin : Les Chroniques culinaires de Jérusalem de Claire Bastier, éd. Menu fretin.

 
 

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