Israël 70 ans

De l'Histoire aux Histoires d'Israël : le beau pari de William Karel

Mardi 1 mai 2018 par Nathalie Hamou

A l’occasion du 70e anniversaire de l’Etat hébreu, la chaîne franco-allemande Arte a programmé deux remarquables documentaires* réalisés par les cinéastes français William Karel et Blanche Finger. Entretien.

"Une terre deux fois promise"

Israël a fait l’objet d’un nombre incalculable de documentaires. Quelles étaient vos références avant d’entreprendre vos deux derniers films sur le sujet ?

Willam Karel J’avais déjà réalisé il y a vingt ans un documentaire sur le même sujet, pour France 3, mais il commençait au vote de 1947 et racontait surtout Begin, Sadate à Jérusalem, l’intifada, l’assassinat de Rabin, etc. J’ai eu envie de raconter l’histoire depuis le rêve de Herzl jusqu’aux premières colonies, qui allaient changer le visage d’Israël.

S’engager dans un documentaire historique et dans un portrait choral de la société israélienne via ses écrivains, ce sont deux approches nécessaires pour décrire une réalité complexe et souvent mal perçue ?

W.K. Les deux films sont complémentaires. Celui des écrivains dresse un état des lieux d’Israël aujourd’hui. L’équilibre est difficile à trouver. Mais ce n’est jamais un « film tract », un film militant, un film qui prend parti. On raconte une histoire, c’est tout. D’un autre côté, la moindre des politesses quand on fait un film, c’est de donner son point de vue. Le choix des témoins était dès le départ très simple : nous voulions des témoins qui soient à la fois témoin et historien. Que l’historienne Anita Shapira puisse également raconter comment sa mère l’a réveillée le soir du vote de 1947 (elle avait 5 ans) pour lui dire : « On a donné un pays aux Juifs ». Ou que son homologue Elias Sanbar raconte comment son père l’a mis dans un camion en 48 (il avait 6 ans) pour un exil au Liban.

Une grande partie des témoins israéliens (à l’instar de Shlomo Sand) sont des gens que l’on ne voit jamais à la télévision israélienne parce qu’ils sont considérés comme trop « pro-palestinien » ou « anti-israélien », ce qui est absurde. S’ils sont critiques vis-à-vis d’Israël, les Palestiniens le sont vis-à-vis d’eux mêmes : « Refuser le plan de partage de 1947 fut une erreur, et ce ne fut pas la seule » : « Il est ridicule de nier que le peuple juif avait des racines ici » ; ou encore « L’autorité palestinienne a été aveugle. Elle n’a pas réalisé à l’époque l’importance de la Shoah, et que le monde entier allait décider de donner un Etat aux Juifs ».

Quelle est la principale difficulté de l’exercice ? Provoquer de l’empathie pour les deux côtés du conflit, sans tomber dans la caricature ?

W.K. Je n’ai pas eu l’impression de caricaturer. Mon empathie va effectivement aux deux côtés. La majeure partie des Israéliens -de gauche en tout cas, les seuls qui me sont proches- sont désespérés par la situation actuelle. Pourquoi ne pas désespérer également un public étranger ?

Comment jugez-vous l’évolution de l’engagement des écrivains israéliens ?

W.K. Le statut des écrivains israéliens est si compliqué. Eux-mêmes disent dans le film que les libertés sont réduites un peu plus chaque jour, surtout depuis l’arrivée d’une ministre de la Culture de la droite radicale. L’une des écrivaines interrogées dans notre film nous a avoué qu’elle venait de recevoir du ministère de la Culture une note lui demandant de ne pas critiquer Israël lors d’entretiens avec une télévision étrangère.

Le conflit israélo-palestinien occupe-t-il encore une place importante dans la littérature locale ?

W.K. Il ne tient aucune place dans la littérature, même si le conflit est souvent présent, il ne l’est jamais au premier plan.

Quels témoignages vous ont le plus marqué ?

W.K. Pour ce qui est des écrivains, tous ! Par exemple, ces propos de Zeruya Shalev : « Comment voulez-vous mettre au monde un enfant en sachant que la seule fée qui se penchera sur son berceau sera une sorcière qui dira “Dans 18 ans, je viendrai te prendre pour trois ans, et tu seras à moi” ».

Vos prochains projets ?

W.K. Dans un mois, on démarre un film sur 
le pogrom de Iasi, du 27 juin 1941, en Roumanie : l’un des évènements -Shoah mis à part- les plus sanglants de l’histoire du peuple juif. 

* Le premier, « Une terre deux fois promise : Israël, Palestine », raconte en deux partie (1897-1948 et 1948-1967) la genèse du conflit israélo-arabe, en donnant la parole à des témoins et historiens israéliens et palestiniens. Le second, « Histoires d’Israël », donne la parole à dix romanciers israéliens qui partagent leur vision et leur ressenti d’un pays aussi complexe que désespérant, mais toujours passionnant. Arte laissera sur son site pendant 60 jours et en consultation gratuite les deux documentaires, diffusés pour la première fois les 24 et le 25 avril 2018, et sortis en DVD.


 
 

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