Opinion

La Guerre des Six Jours : bref bilan d'un jubilé

Dimanche 4 juin 2017 par Elie Barnavi, Ancien ambassadeur d'Israël
Publié dans Regards n°863 (1003)

Pour ma génération, la guerre des Six Jours est un souvenir vivace. Pour la plupart de mes concitoyens, c’est un événement historique, lointain et mythique à la fois. Pour tous, c’est un justificatif idéologique et une source d’arguments politiques. Rien de bien original à cela ; il en est ainsi sous tous les cieux et au sujet de tous les événements historiques majeurs.

La guerre des Six Jours fut bien un événement historique majeur. Rarement le sort des armes s’est-il prononcé avec autant d’éclat, dans un laps de temps aussi bref, et avec de telles conséquences pour les belligérants. En six jours, ou plutôt en trois heures, le temps qu’il a fallu, au petit matin du 5 juin, aux Mirages de Tsahal pour clouer au sol l’aviation de Nasser, l’Etat juif desserrait l’étau que ses voisins lui imposaient et modifiait à son profit le rapport de force dans la région. N’en déplaise à mes amis de la gauche, jamais campagne n’a été plus justifiée, du triple point de vue militaire, politique, et oui, moral. Israël a frappé le premier, mais ses ennemis ne lui avaient guère laissé le choix. Nasser ne voulait peut-être pas la guerre, mais ses coups de poker avaient mis en branle une mécanique qu’il s’est avéré impuissant à maîtriser. Hussein de Jordanie ne voulait vraisemblablement pas la guerre, mais il n’a pas cru pouvoir s’abstenir de la rejoindre, et ce qui ne devait pas être qu’une répétition de la campagne de Suez une décennie auparavant s’est mué à cause de lui en une affaire d’une tout autre ampleur. Le Syrien Salah Jedid ne voulait certainement pas la guerre, mais l’occasion était trop belle d’en finir une fois pour toutes avec la menace que faisait peser son artillerie sur la Galilée. Eh oui, lorsque le coup de pistolet de Gavrilo Princip a retenti à Sarajevo le 28 juin 1914, personne ne voulait la guerre. Elle est advenue quand même.

Cependant, si Israël a eu raison de faire la guerre, il a eu tort de gaspiller les fruits de sa victoire. Les Arabes s’étant enfermés dans leur position traditionnelle (les trois « non » de Khartoum, septembre 1967), trois options s’ouvraient à la direction travailliste de l’époque : se retirer unilatéralement sur les lignes d’avant-guerre, en échange de garanties internationales ; favoriser, comme l’y invitaient des notables palestiniens, la création dans les territoires occupés d’un Etat palestinien ; ou ne rien faire. La première avait été celle à laquelle avait dû se résigner Ben Gourion après avoir imprudemment proclamé l’avènement du Troisième Temple à l’issue de la campagne de Suez. Les garanties offertes à l’époque par les grandes puissances en échange de l’abandon du Sinaï s’étant avérées sans valeur, cette option n’a jamais été envisagée, et à juste titre. La seconde non plus, hélas, sinon très superficiellement. Elle aurait exigé du gouvernement Eshkol-Dayan un effort d’imagination et une audace opérationnelle dont il n’était pas capable, surtout dans le climat d’euphorie du moment. Il restait la troisième : imposer aux territoires un régime d’occupation militaire, légitime au regard du droit international, et interprété de la manière la plus libérale possible : autonomie municipale, ponts ouverts avec la Jordanie, liberté de mouvement.

Ce n’était pas nécessairement la plus mauvaise. En effet, la guerre avait bouleversé au profit d’Israël les termes de l’équation proche-orientale. Jusque-là, l’Etat juif n’avait rien à offrir à ses adversaires sinon sa disparition. En s’emparant de territoires qui manifestement ne lui appartenaient pas, il disposait pour la première fois d’un atout précieux qu’il pouvait faire valoir dans une éventuelle négociation de paix. De fait, le discours arabe s’est insensiblement mis à changer, de la « liquidation de l’entité sioniste » à la rétrocession des territoires perdus, avec, en filigrane, la reconnaissance des frontières issues de la guerre d’Indépendance (la Ligne verte). Mieux, il contrôlait désormais la totalité de la population palestinienne (Diaspora non incluse), ce qui lui offrait à terme la possibilité de traiter directement avec son principal adversaire historique.

C’était compter sans ce qu’un observateur lucide a défini voici une trentaine d’années déjà comme « l’évolution d’Israël du sionisme à l’autisme ». Le coup d’envoi des célébrations du jubilé aura lieu au cœur de la Cisjordanie occupée. Pour les patriotes de mon espèce, ce sera l’occasion de se mettre un sac et des cendres sur la tête. Et d’espérer que Monsieur Trump, dans son infinie sagesse, nous délivre d’une manière ou d’une autre du sortilège de la guerre des Six Jours. 


 
 

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