Israël

Gaza, capitale du futur Etat palestinien?

Mardi 4 juin 2019 par Frédérique Schillo, [email protected]
Publié dans Regards n°1045

Il apparaît de plus en plus clairement que le gouvernement Netanyahou favorise la division des territoires palestiniens en soutenant le maintien du Hamas dans la bande de Gaza, où pourrait s’établir un futur Etat palestinien, tandis qu’Israël annexerait la Cisjordanie.

Le port de Gaza

« La division entre la Judée-Samarie [nom biblique pour la Cisjordanie] de Mahmoud Abbas et la bande de Gaza du Hamas est optimale pour Israël. Si besoin, nous pouvons frapper le Hamas à Gaza sans avoir besoin de nous retirer sur les frontières d’Auschwitz de Judée-Samarie ». Cette déclaration d’Erez Tadmor au mois de mai dernier ne lasse pas d’étonner. Celui qui fut l’un des fondateurs du mouvement ultra-nationaliste Im Tirzu est bien connu pour sa violente opposition à un retrait sur les lignes du cessez-le-feu de 1967 qui laisserait Israël en situation de vulnérabilité des « frontières d’Auschwitz », dénonce-t-il en reprenant l’expression éculée d’Abba Eban. La vraie surprise n’est pas là ni dans le fait que sa sortie, dite sur le ton de la confidence, s’étalait au grand jour sur Twitter. Non, le plus étonnant est qu’il se soit déclaré au lendemain des élections israéliennes, durant lesquelles il avait dirigé la campagne du Likoud. Pour la première fois, le parti de Benjamin Netanyahou, sorti vainqueur des urnes, assumait publiquement de vouloir séparer Gaza, où se maintiendrait le Hamas, de la Cisjordanie, promise à l’annexion.

La division entre la bande de Gaza et la Cisjordanie est un fait avéré. Avant même d’être politique, celle-ci s’observe sur le terrain : les deux territoires sont géographiquement séparés, avec d’un côté la longue et étroite bande de Gaza (360 km2 où s’entassent près de deux millions de personnes) et de l’autre la Cisjordanie (5.860 km2 avec 2,8 millions d’habitants de la Ligne verte au Jourdain). Sociologiquement, les deux entités sont également différentes, marquées par de grandes familles (les Husseini et les Nashashibi en Cisjordanie, les Dughmush ou les Bakr à Gaza), ayant peu de liens interclaniques, mais aussi des cultures et des dialectes particuliers. Les Gazaouis sont logiquement influencés par l’Egypte quand les Palestiniens de Cisjordanie regardent vers l’Est. La bande de Gaza était d’ailleurs administrée par les Egyptiens pendant la période 1948-1967 (brièvement interrompue par l’expédition de Suez en 1956), la Cisjordanie étant alors annexée à la Jordanie par le roi Abdallah en 1950.

Politiquement, les deux territoires ont beau être officiellement réunis depuis les accords d’Oslo en 1993, leurs différences sont criantes. Gaza compte 68% de réfugiés quand la Cisjordanie n’en a que 30%. Surtout, depuis le retrait unilatéral israélien de Gaza en 2005 et la prise du pouvoir par le Hamas deux ans plus tard, les Palestiniens s’y retrouvent sous le joug du groupe terroriste, frère ennemi du Fatah de Cisjordanie. S’ensuivent de graves disparités socio-économiques. Si la Cisjordanie se maintient à flot, avec même des poches de croissance à Ramallah, Jéricho ou la cité nouvelle de Rawabi, les Gazaouis s’enfoncent dans la misère (70% des jeunes sont au chômage). La bande de Gaza n’est qu’un pauvre camp de réfugiés, même vue de Cisjordanie, où elle semble aussi étrange et lointaine que peut l’être l’Irak, explique le journaliste Khaled Abu Toameh. Et d’ajouter un dernier degré de séparation : un éloignement « émotionnel » entre les deux groupes palestiniens, devenus indifférents aux malheurs de l’autre.

Vers l’annexion de la Cisjordanie ?

Cette séparation profite évidemment à la droite israélienne, pourfendeuse de la solution à deux Etats. Longtemps, son discours consistait à blâmer Mahmoud Abbas, tantôt accusé d’illégitimité, car non reconnu à Gaza, tantôt d’être un chef terroriste quand le Fatah reprenait langue avec le Hamas. Désormais, Netanyahou lui-même admet s’opposer à toute réconciliation palestinienne. « Israël ne livrera pas Gaza à Abbas », a-t-il averti avant les élections d’avril. Plus encore, lors d’une interview à la chaîne 12, le Premier ministre s’est dit favorable, sitôt le plan de paix de Trump dévoilé, à l’annexion des colonies de Cisjordanie, lesquelles comptent 400.000 habitants. Et à ceux qui seraient tentés de croire que cela concerne seulement les grands blocs d’implantations, comme il était déjà prévu dans des pourparlers de paix, il a précisé : « J’appliquerai la souveraineté [israélienne] sans faire de distinction entre les blocs et les avant-postes isolés ».

Simple coup électoral ? L’annexion répond, il est vrai, à une demande de la base comme des cadres du Likoud : en janvier 2018, le Comité central a adopté une résolution d’« annexion des zones de Judée-Samarie ». Elle est aussi revendiquée par l’extrême droite. Ayelet Shaked plaide ainsi pour annexer la zone C, la plus grande de Cisjordanie (60%) et la moins peuplée avec 100.000

Palestiniens facilement « absorbables » selon elle. Or Netanyahou a maintenu ses propos sur une annexion, allant jusqu’à balayer d’un revers de main les inquiétudes exprimées par l’ancien chef d’état-major Gadi Einsenkot, au nom d’un sionisme messianique : « Les régions de Judée-Samarie ne sont pas qu’une garantie pour la sécurité d’Israël, il s’agit aussi de notre patrimoine », a tweeté fin mai le Premier ministre.

Cela fait peu de doute désormais, l’annexion devrait figurer dans le plan de paix américain. Et sinon, son rejet attendu par les Palestiniens devrait offrir un prétexte à Israël pour avancer son plan d’annexion de la Cisjordanie.

Le mirage d’un état gazaoui

Et Gaza ? Entre deux escalades de violence, comme celle meurtrière qui a coûté la vie à quatre Israéliens début mai, les négociations continuent avec Israël via l’Egypte et l’ONU, tandis que le Qatar est chargé de verser des millions de dollars aux Gazaouis [voir encadré]. Netanyahou paraît d’ailleurs plus prompt à négocier avec les terroristes de Gaza que les représentants de l’OLP à Ramallah. De là à dire qu’il favorise le maintien du Hamas, il n’y a qu’un pas… que s’empresse de franchir l’entourage d’Abbas. Le porte-parole de la présidence palestinienne, Nabil Abu Rudeineh, cité par al-Monitor, en est même convaincu : les dernières déclarations de Netanyahou sur l’annexion de la Cisjordanie prouvent qu’un développement séparé de Gaza figure dans le plan de paix américain.

Des rumeurs évoquent ainsi un projet d’élargissement de la mince bande de terre grâce à la cession d’une partie de la péninsule du Sinaï par l’Egypte. Le territoire ainsi formé autour de Gaza prendrait le nom de « Nouvel Etat », tandis que s’évanouirait le rêve palestinien d’un Etat en Cisjordanie avec Jérusalem-Est pour capitale. Toutefois, l’envoyé pour la paix du Président américain Jason Greenblatt a vigoureusement démenti, assurant que le Sinaï resterait égyptien. D’autres plans existent pour Gaza. La droite israélienne se plaît ainsi à l’imaginer en « Singapour du Moyen-Orient ». Le projet du ministre des Transports, Israël Katz, prévoit une île artificielle sur 52 ha avec un port, une usine de dessalement, des terminaux de gaz et d’électricité et un aéroport.

Outre qu’ils détonnent avec la misère abyssale des Gazaouis et la vision du Hamas, plus connu pour ses tunnels terroristes que ses grands travaux, ces plans jouent sur l’illusion d’un développement politique harmonieux à Gaza, d’une annexion douce de la Cisjordanie, et de leur acceptation silencieuse par la communauté internationale, le monde arabe, les bailleurs de fonds européens qui font fonctionner l’Autorité palestinienne, et les Palestiniens eux-mêmes. Même séparés, en Cisjordanie ou à Gaza, aucun n’a jamais vraiment renoncé à ses ambitions nationalistes.

Qatar, du paria au pourvoyeur de fonds

Avec ses valises de cash à l’arrière des berlines, le Qatar s’est imposé comme le principal pourvoyeur de fonds de la bande de Gaza. Depuis 2012, il a versé plus de 700 millions de dollars à la reconstruction de la péninsule ; une somme astronomique destinée à l’aide d’urgence, aux infrastructures, au salaire des quelque 40.000 fonctionnaires du Hamas et, dans une moindre mesure, aux nécessiteux venus chercher une poignée de billets verts à la poste centrale de Gaza.

Jadis considéré comme un paria, accusé de financer le terrorisme islamiste, les Frères musulmans, et d’être aussi trop proche de l’Iran, ce petit Etat du Golfe a affronté l’une des plus graves crises du Moyen-Orient quand, en juin 2017, les Emirats arabes unis, l’Arabie saoudite, le Bahreïn et l’Egypte ont rompu leurs relations diplomatiques et appelé à son boycott économique. Le flamboyant émirat, propriétaire de l’influente chaîne al-Jazeera, a accusé le coup, mais surmonté la crise, notamment grâce à ses exportations de gaz et au soutien des Américains qui y possèdent une base militaire.

Médiateur aguerri dans l’affaire des otages bulgares en Libye ou dans la guerre au Liban, le Qatar a su s’imposer entre Israël et le Hamas, en mobilisant ses richesses. Mais certes pas à changer en profondeur la situation des Gazaouis. A tel point que Netanyahou est accusé de céder au chantage du Hamas, laissant passer des montagnes de cash contre de maigres répits.

 
 

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