Israël/Séries télévisées

"Fauda" : une campagne de pub relance le débat sur la place de la langue arabe

Mercredi 10 janvier 2018 par Nathalie Hamou

Des panneaux d'affichage en arabe faisant la promotion de la série israélienne à succès ont entraîné des plaintes de certains Israéliens qui sont sentis « menacés ». Une utilisation de la langue arabe, désignée comme la langue de l’ennemi ?

 

En Israël, la dernière campagne de promotion de « Fauda » (« Chaos », en arabe), la série TV israélienne lancée par la chaîne Yes, et diffusée depuis un an dans le monde entier par Netflix*, n’est pas passée inaperçue. Et pour cause : pour informer le grand public que cette série qui narre les aventures d’une unité d'infiltration de Tsahal,serait à nouveau visible sur les écrans israéliens à compter du 31 décembre 2017, l’agence McCann a frappé un grand coup.

Des affiches noires dépourvues de visuels, avec des inscriptions en arabe à l’encre blanche indiquant « Préparez-vous », « L'action commence bientôt », ou « Nous arrivons », ont été disséminées dans plusieurs villes israéliennes pour faire la promotion de la seconde saison de « Fauda », une série tournée pour les deux tiers en arabe et jouée par des acteurs israéliens juifs et arabes.

Seulement voilà, cette campagne d'affichage a provoqué des plaintes de certains habitants, en particulier ceux de Nesher, près de Haïfa, et de Kyriat Gat (au sud du pays). A Nesher, les panneaux incriminés ont été remplacés par d'autres. « Je suis heureux d'annoncer qu'à la suite de notre action, les panneaux menaçants ont été remplacés », a ainsi indiqué le conseiller municipal, Shlomi Zino dans une vidéo diffusée sur Facebook montrant un nouveau panneau d'affichage, avec le mot Fauda écrit en arabe et en hébreu et une photo d'un des acteurs. « Nous continuerons à vous protéger », a-t-il ajouté.

La chaîne Yes a assuré dans un communiqué que la série « traite des relations difficiles entre les parties israélienne et palestinienne, qu’elle parle arabe et hébreu et qu'il est naturel que sa promotion se fasse dans ces deux langues ». Les 12 épisodes de la première saison racontent l'histoire d'un militant du mouvement palestinien Hamas recherché par les « Mistaravim », une unité antiterroriste de l’armée israélienne dont les membres se font passer pour des Arabes. Le journaliste Avi Issacharoff, créateur et co-auteur de la série, a tweeté qu'il « n'y a pas à avoir peur d'une langue, sauf les idiots ».

Casser les stéréotypes ?

De fait, les promoteurs de la série aiment à faire valoir que « Fauda » suscite un grand intérêt parmi les téléspectateurs des territoires palestiniens comme des Arabes israéliens. « Nous savons aussi que la série est très populaire dans les pays du monde arabe où elle est disponible », avait voilà peu confié l’autre créateur de la série, l’acteur Lior Raz. « Et ce, parce que nous respectons la langue arabe, ainsi que le narratif arabe », en ajoutant que « Fauda » avait réussi à casser les stéréotypes de « gentils et des méchants » des deux côtés du conflit israélo-palestinien.

Mais la dernière campagne de promotion de « Fauda » soulève un autre débat. Pour certains observateurs, la promotion de la série joue sur le fait que la langue arabe reste perçue comme une menace. Les faits sont d’évidence accablants, puisque la seconde langue « officielle » du pays n’est « écrite, lue, parlée ou comprise » que par une minorité infime de Juifs israéliens : respectivement 2,5%, 1,5%, 10% et 17%, d’entre eux, selon une étude réalisée voilà deux ans par un groupe de chercheurs israéliens.

« Le ministère israélien de l’Education doit enfin comprendre l’importance de l’arabe et sa place dans la société israélienne. Il doit s’assurer que l’enseignement de l’arabe devienne obligatoire et qu’aucun élève ne puisse quitter le système sans savoir déchiffrer cet alphabet », a commenté Edan Ring, en charge des affaires publiques de l’association juive-arabe Sikkuy qui promeut l’égalité des droits civiques dans une tribune intitulée « De quoi avez-vous peur ? » et publiée vendredi dernier dans le journal Haaretz.

A l’en croire, l’agence publicitaire employée par les diffuseurs de  « Fauda » a sciemment opté pour un style de campagne visant à désigner « l’arabe comme la langue de l’ennemi », et comme une « menace pour la sphère publique ». Un avis partagé par le chercheur arabisant Yonatan Mendel, de l’Institut Van Leer, auteur d’un ouvrage pionnier The Creation of Israeli-Arabic, qui rappelle que d’autres campagnes publicitaires rédigées en arabe ont su éviter de tomber dans ce travers. En 2005, l’association Mussawa (« égalité » en arabe), œuvrant pour la défense des droits des Arabes d’Israël, avait diffusé sur plusieurs chaînes de TV des spots publicitaires pour enseigner au public juif des expressions courantes comme « bonjour » ou « passez une bonne journée », en arabe parlé.

Par contraste, a indiqué Yonatan Mendel dans le site d’informations Mekomit, les codes graphiques utilisés dans la campagne de « Fauda », répondent à un objectif précis. « Pour le public israélien, des inscriptions en arabe sur fond noir évoquent immanquablement… Daesh », fustige le chercheur pour lequel la campagne d’affichage a simplement puisé dans le registre de la peur et cherché à provoquer « pour faire montrer le taux d’audience ». Une analyse qui ne fait pas non plus l’unanimité… Pour sa part, l’auteur et acteur vedette de « Fauda », Lior Raz, se réjouit d’entendre que depuis le succès de la série TV, la demande du public juif israélien pour des cours d’arabe aurait explosé !

* Le DVD de la saison 1 de « Fauda » sous-titrée en français sort ce 10 janvier. 

Voir la Bande annonce VF


 
 

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