Le carnet de route d'Elie Barnavi

Eloges funèbres

Vendredi 1 Février 2019 par Elie Barnavi, Ancien ambassadeur d'Israël
Publié dans Regards n°1037

Donc, nous irons voter le 9 avril. Ainsi en a décidé le Premier ministre, qui n’a pas cru bon expliquer pourquoi ce qui était « irresponsable » en novembre 2018, au vu de la situation sécuritaire supposément dangereuse dans laquelle se débattait le pays, est devenu urgent en décembre de la même année, alors qu’on ne sache pas que ladite situation sécuritaire se fût brusquement améliorée dans l’intervalle. Mais qu’importe.

Tout tourne autour du sort personnel de Netanyahou, de sa survie politique, voire de sa liberté. En effet, après la police et le procureur de l’Etat, il ne reste plus que l’instance suprême du procureur général pour décider, cette fois en dernière instance, de sa mise en examen pour corruption. Le calcul du Premier ministre est limpide. Il s’agit d’opposer aux « élites », au premier rang desquelles la justice, la presse et la « gauche », la volonté populaire exprimée dans les urnes. Que celle-ci le plébiscite une fois de plus, et, pense-t-il, la main du procureur général, par ailleurs conseiller juridique du gouvernement, tremblera avant de signer le décret de mise en examen. Un de ses hommes liges, le chef de la coalition David Amselem, n’a-t-il pas publiquement averti que des centaines de milliers, voire des millions de citoyens descendront dans la rue pour défendre leur champion ?

Il est probable que l’on n’en arrivera pas là. Aussi malade soit la démocratie israélienne, elle n’est pas en phase terminale et le pays n’est pas prêt pour un putsch. Mais la campagne électorale ne sera pas belle à voir. Avec un seuil électoral de 3,25%, soit quatre députés, et une quinzaine de listes en lice, la compétition sera féroce et tous les coups permis. Les sondages promettent au Likoud de conserver sa trentaine de sièges et donc son rôle de parti pivot. Mais la carte électorale est éclatée. Les deux seules formations qui proposent une véritable alternative, le Meretz et la Liste arabe unie, sont hors-jeu, le premier parce qu’il est de gauche, la seconde parce qu’elle est arabe. Au centre gauche, le chef du Parti travailliste Avi Gabbay a brutalement congédié sa partenaire Tzipi Livni et mis ainsi fin à l’alliance dite de l’Union sioniste. Du coup, les enquêtes d’opinion créditent le parti fondateur de l’Etat de moins de dix sièges sur les 120 que compte la Knesset. Comme ailleurs, la social-démocratie est moribonde. Au centre, il y a foule. Outre Yesh Atid de Yaïr Lapid et Koulanou du ministre des Finances Moshé Kahlon, deux anciens patrons de l’armée ont créé leurs propres listes : Moshé Yaalon et Benny Gantz, ce dernier jouissant d’une popularité qui ne s’explique que par sa bonne mine et le mystère qui entoure ses opinions. A l’extrême droite, le parti des colons Habayit Hayehoudi (Foyer juif) s’est scindé en deux : une Nouvelle Droite sous la férule de Naftali Bennett et Ayelet Shaked, respectivement ministre de l’Education et de la Justice, et le vieux Foyer juif où ne restent plus que des émules du feu rabbin Kahana.

Etrange campagne électorale au demeurant, puisque la véritable épreuve de force n’aura lieu qu’après les élections, lorsque le sort du Premier ministre sera scellé. C’est que Netanyahou occupe une telle place au cœur de l’échiquier politique que, lui parti, tout est possible et rien n’est prévisible. Le Likoud, c’est lui, et lui est le Likoud. Autour de lui, il n’y a que des nains – des nains féroces, mais des nains tout de même.

Cela dit, même à ce moment, il serait illusoire de rêver d’un changement de cap diplomatique. Ce dont on peut rêver est une coalition moins acharnée à mettre à mal la démocratie israélienne. Ce serait déjà un progrès.

***

Amos Oz est mort le 28 décembre, mélancolique accord final de cette pénible année 2018. Comme Netanyahou, dont il était l’aîné de dix ans, il est né à Jérusalem dans une famille de la droite révisionniste pure et dure. Leurs parents se fréquentaient d’ailleurs, et Amos se souvenait d’avoir donné un coup de pied au petit Benjamin qui, sous la table, s’amusait à défaire les lacets des invités. Trop fort, le coup de pied, trop faible ? Dans les deux cas, dit-il, il se sentait coupable.

Je le connaissais peu, mais je l’aimais comme un frère. Il incarnait tout ce qui est aimable dans notre pays et dans son idéologie fondatrice, et, en creux, tout ce qui est détestable dans ce qu’ils sont devenus. Dès août 1967, deux mois à peine après la victoire des Six Jours, il publiait dans le quotidien travailliste Davar un essai intitulé Le ministre de la Défense et le Lebensraum. « Nous devons dire aux habitants des terres occupées une chose simple et claire », y écrivait-il, « nous ne convoitons pas votre terre. Nous ne sommes pas venus pour vous judaïser. Nous resterons et gouvernerons ces territoires jusqu’à la signature d’un accord de paix. Une année, une décennie ou une génération, mais lorsque ce jour viendra, le choix vous appartiendra. Nous ne sommes pas nés pour être une nation de maîtres. "Etre un peuple libre" [les mots de la Hatikva] – nous sommes condamnés à entendre l’écho de ce souhait dans nos cœurs aussi longtemps que nous n’aurons pas perdu notre humanité ».

Deux mois avant sa mort, dans une interview à la télévision, il revenait sur cette conviction qu’il n’a cessé de marteler depuis : « Il est intéressant de voir la droite colonisatrice et la gauche post-sioniste se mettre d’accord pour nous dire que la situation dans les territoires serait irréversible. Je crois que le seul fait irréversible est la mort (et je dois en faire personnellement l’expérience avant d’en être tout à fait certain). L’histoire, telle qu’elle s’est déroulée sous mes yeux, regorgeait de bouleversements imprévus. L’avenir tel que je le prévois, c’est-à-dire la solution à deux Etats, se réalisera-t-il à coup sûr ? Non. Cet avenir est-il possible ? Selon moi, il n’est pas seulement possible, il est absolument nécessaire. Les gens qui déclarent : "Mettez-vous tous les deux dans le même lit, commencez à faire l’amour et non la guerre", ces gens-là disent n’importe quoi. Après un siècle de violence et de haine, il est impossible de faire lit commun et d’entamer la lune de miel de l’Etat binational. Nous devons diviser la maison en deux appartements, devenir voisins ; et peut-être, un jour, deviendrons-nous amis. C’est toujours ainsi que les choses se passent… ».

Nul n’est prophète en son pays ? Allons donc.

***

L’un des ceux qui ont trouvé les mots les plus émouvants pour faire l’éloge du disparu a été Reuven Rivlin, le président de l’Etat. Tout séparait pourtant l’écrivain emblématique de la gauche sioniste et l’homme politique de la droite révisionniste la plus dure, annexionniste à tous crins. Mais voilà, Rivlin est aussi un authentique démocrate, partisan d’un Etat unitaire où Juifs et Palestiniens bénéficieraient des mêmes droits civils et politiques. Illusion sans doute, mais noble illusion.

Moshé Arens, qui vient de nous quitter, était de la même race des disciples de Jabotinsky, faucons sans états d’âme et démocrates sans concession. L’ancien ministre de la Défense s’était prononcé en son temps contre la rétrocession du Sinaï à l’Egypte et ne voulait rien entendre du moindre compromis territorial en « Judée-Samarie ». Mais il s’est élevé avec force contre la loi scélérate dite de l’Etat-nation. C’est une race en perdition, dont le Likoud de Netanyahou s’est purgé, en même temps que de toute trace de hadar, cette qualité de dignité et d’élégance dont
Jabotinsky faisait grand cas et comme le signe distinctif de son mouvement. Il n’y reste plus désormais que Benny Begin, pathétique survivant d’une espèce morte.


 

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  • Par Marc Villain - 13/02/2019 - 9:57

    Comme d‘habi tude un éclairage mensuel synthétique, engagé et indispensable pour nous qui restons attachés à Israël et à son avenir