Israël

Elections 2019 : Le Centre en ordre de bataille face à la droite radicale

Mardi 5 mars 2019 par Frédérique Schillo, @FredSchillo
Publié dans Regards n°1039

Aux élections du 9 avril, l’avenir d’Israël se jouera entre la liste centriste « Bleu-Blanc » et le Likoud, associé à des ultra-nationalistes religieux, des annexionnistes et des racistes liés au terrorisme juif.

De gauche à droite : Moshé Yaalon, Benny Gantz, Yaïr Lapid et Gabi Ashkenazi scellent leur alliance.

Coup de théâtre dans la campagne électorale : le 21 février, à quelques heures de la fin du dépôt des listes électorales, les deux principaux adversaires de l’actuel Premier ministre, Benny Gantz et Yaïr Lapid, ont annoncé l’union de leurs partis. Leur liste baptisée du nom ô combien sioniste de « Bleu-Blanc » réunit également les généraux à la retraite Moshé Yaalon et Gabi Ashkenazi, lequel a présidé à leur rapprochement. Voici donc rassemblés en ordre de bataille pour affronter Benjamin Netanyahou pas moins de trois anciens chefs d’état-major de Tsahal et une star de la politique israélienne.

Tous ont bien compris que l’union faisait la force. Jamais un parti du centre n’a gagné les élections en Israël à l’exception de Kadima en 2006, et encore était-ce dans des circonstances spéciales suite au coma d’Ariel Sharon. Cette fois, Gantz peut croire en ses chances. Seul à faire jeu égal avec Netanyahou dans les sondages, il raffermit encore sa position avec Lapid à la tête de Yesh Atid, première formation de l’opposition. Leur manœuvre a pourtant surpris. Dans un système politique où les partis se bâtissent autour d’une personnalité, ces deux-là ont réussi l’exploit de mettre leur ego de côté, mus par « un profond sens de la responsabilité nationale ». Ils ont convenu d’un accord de gouvernement avec rotation du poste de Premier ministre : deux ans et demi pour Gantz, puis deux autres pour Lapid.

Il faut dire que sous leur air mal assorti, Gantz, le grand général droit comme un i, et Lapid, le boxeur trapu au sourire enjôleur, se complètent parfaitement. Gantz offre son charisme, une force tranquille propre à rassurer les électeurs et une expertise militaire sans égale pour qui ose affronter « M. Sécurité » Netanyahou. A celui qui n’est toutefois qu’un novice en politique, Lapid, l’ancien présentateur vedette, entré en politique il y a sept ans comme son père, l’ancien chef du Centre, puis devenu ministre des Finances, apporte sa renommée, sa connaissance du jeu politique et une assise partisane solide dans le pays.

Un programme laïque et libéral de gauche

Sur le front socio-économique, leurs programmes s’accordent aussi. Gantz et Lapid entendent d’abord rétablir l’Etat de droit mis à mal par un Premier ministre cerné par les affaires, dont la défense face à une probable mise en examen qui pourrait lui coûter des voix consiste à attaquer les juges, la police, les médias et l’opposition toute entière. En riposte, Gantz n’a pas hésité à le dépeindre en roi fainéant vautré dans les « plaisirs du pouvoir, de la corruption et de l’hédonisme ». Et de rappeler combien la fracture sociale s’est aggravée depuis les manifestations monstres de 2011 contre le coût de la vie.

La présence en cinquième position sur leur liste d’Avi Nissenkorn, le chef de la Histadrout, le syndicat historique des travailleurs, doit renforcer cette image d’un Centre défenseur de la classe moyenne accablée de taxes, « qui fait face à de longues files d’attente dans les hôpitaux, et à de grandes difficultés pour acquérir un logement », dit le parti de Gantz. Avec l’espoir de rallier les électeurs d’une gauche à l’agonie [voir encadré]. Pour Lapid, qui avait même revêtu un gilet jaune depuis son quartier chic du nord de Tel-Aviv, la priorité consiste à réduire la division entre laïques et religieux. Il a fait de la conscription militaire pour les ultra-orthodoxes et de l’enseignement de matières profanes dans les écoles religieuses un préalable à l’alliance.

Le flou sur la solution à deux États

Comme toujours en Israël, la campagne se jouera au final sur la sécurité. Or, force est de constater qu’en la matière, « Bleu-Blanc » ne se distingue pas de l’actuel gouvernement. Les trois anciens chefs d’état-major ont vocation à renvoyer « M. Sécurité » dans ses quartiers, pas à bouleverser la politique de défense israélienne. De façon révélatrice, quand Gantz a eu l’opportunité de remplacer le Premier ministre absent à la Conférence de Munich sur la Sécurité en février, il a axé son discours sur la menace iranienne, sans mentionner les Palestiniens. Quant à Lapid, pressenti pour prendre les Affaires étrangères en cas de victoire, il a multiplié ces dernières années des voyages aux Etats-Unis et en Europe, où il a porté le fer contre le BDS. Bref, tous les deux font du Bibi.

Avec eux, l’effort diplomatique se poursuivra avec le Golfe et les pays sunnites pour mieux isoler l’Iran, et même les régimes autoritaires américains et les démocraties illibérales d’Europe ; après tout, ce sont aujourd’hui les meilleurs amis d’Israël. L’imminence des élections américaines devrait néanmoins les inviter à ne pas mettre tous leurs œufs dans le même panier. En attendant, on peut aussi espérer qu’ils s’abstiennent de suivre aveuglément Trump. Gantz avait par exemple critiqué l’accord nucléaire de 2015, tout en reconnaissant qu’il empêchait Téhéran de se doter de la bombe.

C’est sur le conflit avec les Palestiniens qu’un flou apparaît. Favorables à la solution à deux Etats, Gantz et Lapid optent pour une ligne dure avec le maintien des grands blocs de colonies, une présence militaire dans la vallée du Jourdain et Jérusalem unie capitale d’Israël. Mais quand Gantz a insinué que l’évacuation de Gaza par Sharon pouvait servir de modèle pour les avant-postes de Cisjordanie, il a soulevé un flot de questions, auxquelles il s’est bien gardé de répondre. Le trouble persiste au vu des positions d’Ashkenazi et surtout de Yaalon, ouvertement hostile à un Etat palestinien. Imagine-t-on un tel gouvernement prendre le risque d’un retrait unilatéral de Cisjordanie ? Quand on sait que les partis du Centre ne survivent jamais aux dissensions internes, ce serait politiquement suicidaire.

A droite, l’alliance immonde

Il n’empêche, Netanyahou se plaît à les dépeindre en « gauchistes incompétents et faibles », conspirant avec la Liste arabe, prêts à tous les compromis avec les Palestiniens jusqu’au sacrifice de leurs frères juifs. « Tant que je suis Premier ministre, vous ne craindrez pas de monter dans un bus et d’entrer dans un restaurant », a-t-il déclaré aux Israéliens, en jouant sur les peurs.

Netanyahou lui-même s’est montré prêt à la plus vile bassesse pour conserver le pouvoir : il a encouragé les ultra-nationalistes du Foyer Juif à renforcer le bloc de droite en s’alliant avec Otzma Yehudit (Puissance juive), un parti fascisant formé de disciples de feu Meir Kahana. Parmi eux, Baruch Marzel avait applaudi au massacre par Baruch Goldstein de 29 Palestiniens en prière au Tombeau des patriarches à Hébron en 1994. Interdit en Israël, le mouvement kahaniste figure sur les listes terroristes aux Etats-Unis. En échange de cette alliance indigne, Netanyahou a promis au Foyer juif les ministères de l’Education et du Logement. « Netanyahou a perdu le Sionisme », a réagi Gantz, ajoutant : « Dans notre gouvernement, il n’y aura ni Balad [le parti arabe israélien], ni Kahana ».

Au moins, cela a le mérite d’être clair : la liste « Bleu-Blanc », aussi imparfaite soit-elle, est le seul rempart à l’arrivée au pouvoir d’un bloc d’extrême droite. Selon l’ancien Premier ministre travailliste Ehoud Barak, les électeurs ont le choix entre « un gouvernement corrompu qui s’est enchaîné aux racistes et aux kahanistes, et un gouvernement qui garantira un Israël fort et fidèle à la déclaration d’Indépendance ». Réponse le 9 avril.

Les derniers jours de la gauche

Alors que Netanyahou réduit ses adversaires à une « gauche molle », la gauche, la vraie, se meurt. « A la lumière de l’Union du centre, il est temps d’unir la gauche », avait plaidé Tamar Zandberg, la représentante du Meretz. Les négociations ont échoué, Avi Gabbay, le chef du Parti travailliste, considérant que face à la débâcle annoncée, une alliance les affaiblirait encore. Le parti fondateur de l’Etat d’Israël s’attend à faire un score historiquement bas. Quant au Meretz, il n’est même pas assuré de franchir la barre des 3,25% pour espérer siéger à la Knesset.

La faute à un électorat toujours plus à droite, qui a poussé les partis vers le centre de l’échiquier politique. Et la faute aux partis, incapables de répondre aux attentes sociales. Les Travaillistes ont depuis longtemps abandonné le vocable de gauche. Gabbay, un millionnaire des télécoms, se rêve en nouveau Macron. Quant au Meretz, derrière l’étiquette de « social-démocrate », il a remplacé les discours populaires par une politique de défense des minorités, des droits LGBT+ aux sans-papiers africains. Certains en viennent même à vouloir abandonner la question de la paix avec les Palestiniens, pourtant grand marqueur de la gauche.

« La paix est devenue un gros mot », a regretté Tzipi Livni en annonçant le retrait de son parti Hatnouah de la campagne électorale. Evincée avec grossièreté par Gabbai de l’Union sioniste, elle ne pouvait prétendre seule à un siège de députée. Ainsi s’achèvent vingt ans de carrière politique pour celle qui, souvent moquée en Israël en raison de ses ralliements partisans (du Likoud à la gauche), n’en incarnait pas moins une des rares voix en faveur de la solution à deux Etats.


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Mich - 7/03/2019 - 15:48

    Où sont les femmes dans cette joute ? Elles sont devenues invisibles!

  • Par Ilana - 9/03/2019 - 19:26

    Tsipi Livni à quitté le navire consciente qu elle était si elle ne serait pas élue
    Des gens comme elle ne sont pas fiables à force de passer d un parti à l autre en reniant constamment ses convictions
    Ce n est pas une perte pour Israël

  • Par Dominique Anaëlle - 10/03/2019 - 9:23

    Beaucoup plus grave et qui nous concerne au premier plan est l'engagement de certains de nos représentants communautaires dans des partis de droite.Ont ils ou elles encore une once de respect envers eux (elles) - mêmes ? Comment un dirigeant de la communauté juive peut il soutenir un tel parti ? A t-il (elle) perdu ses neurones ? ou est ce de l'opportunisme pour se faire entendre ?